Si les philosophes, à l’exception de Platon et de Montaigne, ne savent pas raconter des histoires d’animaux, d’autres ont su s’en chargé, comme le poète latin Ovide, né en l’an 43 avant l’ère chrétienne et mort en 17. Ovide a rapporté, en des vers magnifiques, les récits merveilleux et terribles qui nous viennent de la mythologie grecque.

Je vais commencer par vous raconter ce qui est arrivé à la génisse Io, la première vache folle de notre histoire. Io était une belle nymphe, une jeune et jolie déesse que désirait le dieu Jupiter, et dont elle fuyait ses avances. Aussi le dieu enveloppa-t-il la terre dans une nuée ténébreuse, arrêta la fuite de la nymphe et lui ravit son honneur. Mais l’épouse de Jupiter, la déesse Junon, une femme jalouse, ordonna aux nuages de se retirer afin qu’elle puisse prendre son époux en flagrant délit. Jupiter qui s'y attendait avait déjà transformé Io en une génisse d'une blancheur et d’une beauté éclatantes. Junon, comprenant la tromperie, demanda à Jupiter de lui donner Io, et celui-ci, sous peine de se dévoiler, ne put la lui refuser. Junon confia alors la belle génisse à Argus, un personnage mythologique redoutable, dont la tête est entourée de cent yeux, dont cinquante sont toujours ouverts. Tantôt Argus surveillait Io, tantôt il l'enferme et l'attache. Je cite Ovide:"Elle aurait bien voulu tendre à Argus des bras suppliants, mais elle n'avait pas de bras à tendre; elle essaya de se plaindre mais il ne sortit de sa bouche que des mugissements; leur son lui fit horreur et sa propre voix l'épouvanta. Elle se dirigea vers les rives du fleuve où elle avait coutume de jouer _; quand elle aperçut dans l'eau ses cornes nouvelles, prise de terreur, éperdue, elle recula, se fuyant elle-même. Les nymphes ignorent et son père aussi ignore qui elle est; mais elle, elle suit son père, elle suit ses sœurs, elle se laisse caresser par eux et s'offre à leur admiration. Son vieux père a cueilli des herbes qu'il lui tend; elle lèche les mains de son père, elle en baise les paumes et ne peut retenir ses larmes; si les paroles pouvaient lui venir, elle demanderait du secours, elle dirait son nom et ses malheurs. A défaut de paroles, les lettres que son pied a tracées dans la poussière ont révélé le triste secret de sa métamorphose: Malheureux que je suis, dit son père, et il se suspend aux cornes et au cou de la blanche génisse, qu'il entend gémir." Jupiter alors, pris de pitié, envoie le dieu Mercure déguisé en berger charmer Argus du son de sa flûte. Le monstre finit par s'endormir et Mercure lui coupe la tête. Cependant Junon, obsédée de vengeance, envoie un taon pour frapper de démence la pauvre génisse qui court follement jusqu'au bord du Nil. Je cite Ovide : "Dès qu'elle a atteint le fleuve, elle tombe à genoux sur ses bords; le cou renversé en arrière et, levant sa face vers le ciel - c'est tout ce qu'elle pouvait lever -, par ses gémissements, par ses larmes et par de lamentables mugissements, elle semble se plaindre à Jupiter et lui demander la fin de ses maux." Jupiter, ayant promis à Junon de ne plus la tromper, lui extorque la permission de retransformer Io. Je cite encore :"Io redevient ce qu'elle était auparavant; ses poils tombent de son corps, ses cornes décroissent, l'orbite de ses yeux se rétrécit, sa bouche se resserre, ses épaules et ses mains reparaissent et chacun de ses sabots s'évanouissant est remplacé par cinq ongles; de la génisse, il ne lui reste que son éclatante blancheur(...) Elle se redresse mais évite de parler, dans la crainte de mugir comme une génisse; elle essaie timidement de retrouver le langage qui lui a si longtemps été interdit." [[1]_ ](#_ftn1)

C’est une belle histoire, n’est-ce pas ? et qui en dit long sur l’admiration qu’avaient les Anciens pour la beauté des animaux. Voilà vingt siècles que les lecteurs d’Ovide ne peuvent plus regarder une vache sans songer à cette cruelle aventure et sans éprouver un sentiment de fraternité, de sororité avec elle. Mais, plus encore, comment ne pas penser aux campagnes d’abattage, motivées par la crainte de l ‘Encéphalite Spongiforme Bovine, due à l’absorption par des herbivores de farines animales. On a grossièrement qualifié cette épizooties de « crise de la vache folle » : sans doute pour détourner l’attention des fous que désormais nous sommes. Car, après tout, dire que des vaches sont devenues folles, n’est-ce pas avouer notre méconnaissance de ce qu’on ne pouvait pas leur faire manger n’importe quoi. Dans ces atteintes qui se transmettent à l’homme sous le nom de Maladie de Kreutzfeldt-Jakob la contagion, comme les métamorphoses, a levé effrontément la barrière entre les espèces. Comment ne pas être scandalisé par l’insistance exclusive des producteurs, des dirigeants et des media sur les problèmes de santé publique et par la désinvolture, l’indifférence qu’ils ont affichée face au destin cruel et absurde de ces bêtes détruites et brûlées massivement sur des bûchers ? Nous avons été assiégés par des images complaisantes de bovins frappés de comportements erratiques, puis d’animaux morts, tirés par des grues, encore entiers mais grotesquement déformés, la langue pendante et les yeux égarés. Io a eu de la chance, la chance d’être la victime d’un dieu amoureux et d’une déesse jalouse et non de la filière viande !


Vous aurez compris que ce qu’on appelle métamorphose, dans la littérature, c’est une transformation, le plus souvent une transformation d’homme, de femme ou de dieu en animal ou en végétal. Les récits de métamorphose racontent comment des êtres parlants peuvent brusquement devenir des êtres muets, comment des vivants peuvent changer de forme et même d’espèces, des hommes des femmes et des dieux s’animaliser. Ces récits donnent à rêver sur les analogies, sur les correspondances, sur les mutations de vivant à vivant. Le philosophe Michel Foucault a écrit que les métamorphoses ne parlent que de l’amour et de la mort : elles font triompher la vie en faisant s’accoupler les êtres de toutes espèces ou elles trompent la mort en faisant passer les vivants d'une forme dans une autre"

La plus cruelle des métamorphoses est, à mes yeux, celle du jeune chasseur Actéon qui, pour avoir surpris involontairement Diane, la déesse de la chasse, se baignant nue et sans ses armes, fut transformé en cerf, des bois contre nature ayant poussé sur son front. Éperdue de pudeur et de fureur, Diane, faute de flèches, lui a jeté de l'eau sur la figure, et a fait en sorte qu’il ne le puisse pas aller raconter partout qu'il a vu la déesse sans voile. Je cite Ovide : " Elle fait naître sur la tête ruisselante du malheureux les bois du cerf vivace, elle allonge son cou, termine en pointe le bout de ses oreilles, change ses mains en pieds, ses bras en longues jambes, et couvre son corps d'une peau tachetée. Elle y ajoute une âme craintive".[2] Actéon prend la fuite, il s'étonne de sa rapidité, puis il aperçoit son image dans le miroir d'une eau. Tandis qu'il se lamente, aucune parole ne sort de sa bouche: il ne peut que gémir et pleurer. Je cite Ovide : "Ses larmes coulèrent sur une face qui n'était plus la sienne, seule sa raison lui restait encore" . Tandis qu'il hésite sur le chemin à prendre, ses chiens, au comble de l'égarement, l'ont aperçu. Les premiers d’entre eux l'ont signalé par leurs aboiements. A leur suite, en accourent d'autres plus rapides. Je cite Ovide : "Actéon fuit dans ces mêmes lieux où il a si souvent poursuivi le gibier; hélas! oui, il fuit ceux qui étaient à son service. Il aurait voulu leur crier : 'Je suis Actéon, reconnaissez votre maître. Les mots n'obéissent plus à sa volonté, seuls les aboiements font retentir l'air" . Et voici l'hallali. Un chien lui donne dans le dos le premier coup de dents; un autre, le second; un troisième s'accroche à son épaule.Je cite Ovide:" (...) Tandis qu'ils retiennent leur maître, le reste de la meute se rassemble; tous les crocs s'abattent à la fois sur son corps. Bientôt la place y manque pour de nouvelles blessures; il gémit et, si sa voix n'est plus celle d'un homme, elle n'est pourtant pas celle qu'un cerf pourrait faire entendre; il remplit de ses plaintes douloureuses les hauteurs qui lui étaient familières; fléchissant les genoux en suppliant, dans l'attitude de la prière, il tourne de tous côtés, à défaut de bras, sa face muette; mais ses compagnons, sans le reconnaître, excitent par leurs encouragements ordinaires la meute déchaînée; ils cherchent Actéon des yeux; comme s'il était absent, ils crient 'Actéon!' (Celui-ci, entendant son nom, tourne la tête) Ils se plaignent de son absence et de sa lenteur à venir contempler la proie qui lui est offerte. Il voudrait bien être absent; mais il est présent; il voudrait bien voir sans en être aussi victime, les sauvages exploits de ses chiens." Puis voici la curée. Je cite encore : "Ils se dressent de tous côtés autour de lui et, le museau plongé dans le corps de leur maître, caché sous la forme trompeuse d'un cerf, ils le mettent en lambeaux ».

Actéon n'est pas seulement puni par la métamorphose du chasseur vaillant en gibier craintif, il est, du fait de cette mutation déjà effrayante, condamné à la pire mort qui soit, celle qui vient d'un fatal quiproquo entre lui et les siens, je veux dire lui et ses chiens. L'échange monstrueux des rôles qui n'abolit aucunement la conscience humaine d'avoir été soi, mais qui lui fait recevoir, en guise de tombeau, l'estomac de ses chiens, saisit le lecteur d'effroi et l'emplit d'une pitié qui s'adresse au jeune chasseur et même aux chiens capables de cette inquiétante méprise, mais aussi, en retour et à l'inverse, aux cerfs qu'on force et qu'on tue . Une condamnation de la cruauté de la chasse ne se cache-t-elle pas derrière cette fatale métamorphose ?

Il se produit dans ce passage à l'animalité une interruption de la parole, d'autant plus pathétique que l'animalisation laisse subsister le cri et la plainte. Et il faut le demander maintenant: être soudain privé de parole, se trouver à jamais interloqué, n'est-ce pas avoir pénétré un peu, mais à son corps défendant, l'énigme animale, à savoir le silence des bêtes ?

On a toujours enseigné le latin, même dans les collèges de jésuites au 17ème siècle en donnant à traduire les Métamorphoses d’Ovide. On a peine à le comprendre, car ces mutations en tous sens sont contraires à l’esprit du christianisme qui fait de l’individu et de son âme immortelle, du salut de la personne le fondement de sa conception de l’homme. Je pense que si les Métamorphoses semblaient inoffensives aux prêtres, c’est parce que leurs histoires se passent directement, immédiatement, de corps à corps sans qu’intervienne l’âme et qu’elles ne risquaient pas de faire douter de l’exception humaine, de la place à part de la créature destinée à dominer les animaux. Et puis, il valait mieux ces « difficiles enfantillages », ces contes à faire dormir debout un bon chrétien que les récits, dangereux pour la foi et la croyance en un genre humain, qui faisaient croire à la transmigration des âmes, ces histoires d’âmes humaines passant dans des animaux de telle façon qu’on pouvait reconnaître la voix d’un proche dans la plainte d’une bête et qu’on ne pouvait plus envisager alors de la tuer pour la manger ou de la faire travailler.

Et si, malgré cette différence fondamentale entre l’esprit des métamorphoses et celui de la métempsycose, Ovide à la fin de son poème rend hommage à Pythagore, philosophe de la transmigration des âmes et du végétarisme, c’est bien parce qu’il partage avec lui un profond sentiment de proximité avec les animaux et une tendresse passionnée pour eux.

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