Les Paradise Papers révèlent que le designer français a co-dirigé une société basée aux Iles Caïmans, pour construire des hôtels de luxe en Amérique du Sud.

Paradise Papers : les aventures de Philippe Starck aux Iles Caïmans
Paradise Papers : les aventures de Philippe Starck aux Iles Caïmans © Maxppp / Luis Tejido

Le gigantesque bloc de briques rouges est planté au milieu du Puerto Madero, un quartier excentré à l’Est de Buenos Aires, en Argentine. El Porteño est le nom de cet historique silo à grains, sur les berges du Rio de la Plata.

Nous sommes à la fin des années 1990 : le pays est en pleine récession et de nombreux travaux d’envergure planifiés pour développer le quartier sont alors interrompus. C’est justement à cette époque qu’Alan Faena, styliste argentin de renom, se met en tête de racheter le bâtiment pour y aménager un énorme complexe de luxe. Dès 1997, il a entrepris de constituer un noyau dur d’investisseurs pour racheter El Porteño et s’efforce peu à peu d’y associer des compétences artistiques d’envergure internationale.

L’alliance de deux visionnaires

Le designer français Philippe Starck se souvient de l’insistance avec laquelle le promoteur argentin s’est attaché à le convaincre de se joindre à lui dans cette aventure :

Sur le papier, c'est le projet pharaonique alliant hôtellerie de luxe, galeries d’art et mécénat culturel, qui séduit le pape du design français. Le courant passe immédiatement entre les deux esthètes visionnaires et le tandem s’organise autour de ce projet de "complexe culturel" dans le vieux silo à grains de Buenos Aires.

Pour attirer les investisseurs et les rassurer en cette période économiquement troublée en Argentine, Faena met alors en place un montage financier dans des places offshores afin de leur éviter les risques d’investissements directs en Argentine. Une partie de ces documents s’est retrouvée dans les Paradise Papers, livrée au consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) dont Radio France est partenaire.

Cosmic Carrot aux Iles Caïmans

En 1999, Faena crée en moins de deux mois, aux Iles Caïmans, un réseau d’entreprises offshores. Au cœur de ce réseau se trouve l’entité Cosmic Carrot Group Limited. La société est enregistrée le 6 décembre 1999. Parmi ses dirigeants, on retrouve notamment des poids lourds de l’investissement immobilier tels que John Christopher Burch, l'un des dirigeants du groupe américain RedBadge ainsi que le milliardaire américain d’origine ukrainienne Leonard Blavatnik, créateur de la holding Access Industries, mais également le célèbre designer français, Philippe Starck.

Document du 6 décembre 1999 listant les 9 directeurs de la société Cosmic Carrot Group Ltd
Document du 6 décembre 1999 listant les 9 directeurs de la société Cosmic Carrot Group Ltd / DR

Philippe Starck doit être amené à "superviser l’ensemble de la conception et du design" de plusieurs projets de développement immobiliers de Faena, dans plusieurs pays, notamment l’Argentine et le Brésil. Contacté par Radio France, l’avocat de Philippe Starck, Me Ouakrat confirme l’implication de Philippe Starck et de sa société UBIK France Sarl dans le projet Cosmic Carrot et affirme cette participation était "fortement minoritaire", qu’elle "avait vocation à conférer à UBIK un droit à des profits éventuels des projets hôteliers sud-américains et notamment argentins d’Alan Faena et de RedBadge."

Ce n’est finalement qu’en 2004 qu’Alan Faena finalise le rachat d’El Porteño. Si l’on inclut le coût du réaménagement et de l’édification du complexe attenant, l’investissement atteint les 40 millions de dollars. Également interrogé sur la méthode de financement de ce projet, Me Ouakrat affirme que "tous les fonds nécessaires au financement du projet ont été apportés par Red Badge de manière  régulière, depuis les États-Unis, UBIK (ou Philippe Starck) n’apportant aucun fonds".

Starck pilier du projet

Reste que Philippe Starck est fortement engagé dans ce projet. Au cours de l’enquête des Paradise Papers, la Cellule Investigation de Radio France s’est procuré une lettre adressée à l’avocat de Philippe Starck le 12 novembre 2004. Elle détaille les projets auxquels le designer compte s’associer via Cosmic Carrot Group, ainsi que les obligations contractuelles réciproques entre la société des Iles Caïmans et le designer français. Il est convenu que Starck assurera seul la promotion du Porteño Hotel de Buenos Aires, et répondra aux questions des journalistes le jour de l’inauguration. En revanche, Faena veut s’assurer de l’exclusivité de sa collaboration avec le célèbre designer : Starck n’associera donc son nom à aucun autre projet résidentiel ou hôtelier à Buenos Aires pendant au moins deux ans, et pendant quatre ans dans certaines zones de Rio de Janeiro, au Brésil, où couve déjà un autre projet commun.

Philippe Starck conçoit donc l’hôtel El Porteño du complexe "Faena + Universe" de Buenos-Aires : un long vestibule tout en miroirs et rideaux d’or mène au bar de l’hôtel à l’ambiance tamisée : abat-jour rouges, canapés de cuir matelassé et lustres argentés.

C’est un immense succès, cet aménagement vaudra à Philippe Starck de multiples prix en 2005, 2006 et 2007.

Interrogé sur les profits générés par Cosmic Carrot Group et la réalité de leur imposition, l’avocat de Philippe Starck nous a répondu sans hésitation :

Toutes les sommes perçues en relation avec Cosmic Carrot ont été régulièrement facturées par Ubik et ont intégralement fait l’objet d’une imposition normale en France - sans minoration d’aucune forme.

Quant aux actions de Cosmic Carrot détenues par la société française de Philippe Starck, Me Ouakrat explique qu’elles faisaient "l’objet d’une inscription régulière à l’actif d’UBIK France, dont les comptes ont fait l’objet de contrôles réguliers par l’administration fiscale française".

Starck poursuivra sa collaboration avec Alan Faena en Amérique du Sud, plus précisément au Brésil. Dans une lettre, il se dit "prêt à travailler sur le projet d’hôtel à Rio de Janeiro avec Cosmic Carrot Group" et affiche un réel enthousiasme : "Il me tarde de travailler avec vous et CCG pour construire un nouveau merveilleux hôtel à Rio, ce sera une réussite"

Ce nouvel hôtel ouvre ses portes en 2007. Cette fois-ci le designer a choisi le marbre et le bois et de larges fenêtres sur l’océan Atlantique.  L’hôtel Fasano est un nouveau succès pour les actionnaires de Cosmic Carrot. Mais entre-temps, le 9 juillet 2004, Starck démissionne de ses fonctions au sein de cette société des Iles Caïmans. L’avocat de Starck l’explique par "un différend commercial" opposant Philippe Starck et sa société à ses partenaires dès 2003 :

"Ce différend a conduit à la conclusion rapide d’un accord transactionnel en 2004, qui prévoyait notamment, à la demande de Philippe Starck et de sa société, la cessation immédiate de ses fonctions de CDO (Chief Design Officer) et de membre du Conseil d’administration et le retour gratuit des parts d’Ubik aux autres associés".

Aujourd’hui Philippe Starck se présente comme un "Robin des Bois" du design, particulièrement attentif à la démarche éthique de ses clients.

Cellule Investigation Radio France / ICIJ / Süddeutsche Zeintung
 

Ressources complémentaires :
ICIJ - Consortium international des journalistes d’Investigation
Le designer Philippe Starck
Le groupe Faena

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