Rayonnements

Munch fait partie d’une génération d’artistes dont l’imaginaire a été profondément marqué par une culture du rayonnement, depuis les lointains échos du mesmérisme jusqu’à la croyance dans les vertus curatives du soleil, en passant par la découverte des rayons X, de la radioactivité, ou des ondes de la télégraphie sans fil. Le peintre s’est lui-même fait radiographier en 1902 et a été soigné par l’électricité en 1908-1909. Ses archives conservent de nombreux prospectus pour des traitements par les rayons ou des cures d’héliothérapie. Ses peintures portent la trace de cette fascination pour les rayonnements. Il utilise des effets de transparence caractéristiques des rayons X, comme s’il pouvait désormais voir au travers des corps opaques. Il peint l’irisation de la lumière du soleil à contre-jour, ou les vibrations colorées des ombres. Sa touche semble vouloir s’ajuster sur la fréquence ondulatoire de la lumière, elle se met à vibrer, se dilue, jusqu’à flirter parfois avec l’abstraction.

L'amateur de cinéma

Plusieurs témoignages attestent que, dans les premières décennies du XXe siècle, Munch aimait se rendre régulièrement au cinéma pour y voir les actualités, des longs métrages européens ou américains, les films de Chaplin, etc. Dans les années 1910, son ami Halfdan Nobel Roede ouvre plusieurssalles de cinéma dans lesquelles sont aussi accrochées des œuvres de Munch . En 1927, au cours d’un voyage en France, le peintre fait l’acquisition d’une petite caméra amateur « Pathé-Baby ». Dans les 5 minutes et 17 secondes qui ont été conservées , on retrouve sa fascination pour la vie urbaine. Il filme, en Allemagne et en Norvège, le mouvement des piétons, le passage d’un tramway ou d’une charrette. Il observe une femme qui attend au coin de la rue, puis la suit un instant. Il demande à un ami de marcher devant la caméra, capte subrepticement l’image de sa tante et de sa sœur, puis pose l’appareil devant lui, se penche vers l’objectif, l’examine attentivement comme s’il voulait voir de l’autre côté du miroir.

Le monde extérieur

La postérité a laissé de Munch l’image d’un artiste intériorisé __ : solitaire, reclus et uniquement préoccupé de dépeindre les tourments de son âme angoissée. Au XXe siècle, sa peinture est, en fait, très en prise avec le monde extérieur . Il peint souvent d’après le motif, s’inspire de choses vues, ou de faits divers lus dans les journaux. Lorsqu’un incendie ravage une maison voisine, il se précipite pour le peindre. Il rend compte de l’exécution de communistes en Finlande ou de scènes de panique à Oslo, après la déclaration de guerre. Il s’intéresse aux revendications sociales de la classe ouvrière. Il a très bien compris que la presse illustrée et le cinéma instauraient de nouvelles formes de narration. Pour raconter son conflit avec le peintre Ludwig Karsten, il utilise une mise en séquence de scènes distinctes et reprend le principe très utilisé dans le cinéma des premiers temps, pour des raisons évidentes de photogénie, de l’opposition entre un personnage noir et un personnage blanc

Dessiner, photographier

À la fin des années 1920, après une très longue interruption, Munch recommence à photographier.Une première série d’autoportraits est réalisée dans l’atelier. Jouant des effets de transparence de la pose longue, selon un principe qu’il avait déjà exploré au début du siècle, le peintre semble vouloir faire corps avec sa peinture. Une autre série d’autoportraits est prise à l’extérieur. Dans un geste devenu aujourd’hui courant, le peintre tient son appareil à bout de bras et le retourne vers son visage, comme un miroir. Cette seconde série d’autoportraits doit être mise en relation avec une lithographie réalisée à la même époque, car c’est en fait une réponse à un débat lancé par la revue allemande Das Kunstblatt sur les qualités respectives de la photographie et du dessin dans leur capacité à rendre les valeurs d’ombre et de lumière. À une époque où Munch souffre de graves troubles de la vue, on comprend tout l’intérêt qu’il avait à évaluer ainsi ses outils.

Selvportrett i 53 Am Strom i Warnemünde [Autoportrait, 53 quai Am Strom, Warnemünde], 1907 Epreuve gélatino-argentique, 9 x 9.4
Selvportrett i 53 Am Strom i Warnemünde [Autoportrait, 53 quai Am Strom, Warnemünde], 1907 Epreuve gélatino-argentique, 9 x 9.4 © Museum / Munch-Ellingsen Group / BONO 2011

Le regard retourné

« Chaque année, comme s’il était déterminé à enregistrer l’effet du passage du temps, il réalisait un autoportrait », écrit le collectionneur et ami de Munch Rolf E. Stenersen. Au XXe siècle, Munch intensifie sa production d’autoportraits. Il en peint plus d’une quarantaine entre 1900 et 1944 contre cinq seulement au XIXe siècle. Ceci sans compter les nombreux autoportraits dessinés, gravés ou photographiés.

Par l’autoportrait, Munch retourne le regard comme un gant. C’est particulièrement manifeste dans la série de peintures et de dessins réalisés en 1930, tandis qu’une hémorragiedans l’œil droit perturbe sa vision . En dessinant et en peignant ce qu’il observe alors à travers son œil invalide , l’artiste norvégien représente son regard, la vision elle-même, ou « l’intérieur de la vue », pour reprendre une formule proposée à la même époque par Max Ernst. En cela aussi, Munch fait preuve d’une très grande modernité ; il est un oeil moderne .

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