Alors que se libère la parole des femmes victimes de harcèlement ou agressions, que ce soit à Hollywood ou dans les milieux plus ordinaires, questions à la philosophe Peggy Avez et le paléoanthropologue Pascal Picq.

Quentin Tarentino au New-York Times, au sujet d'Harvey Weinstein : «J'aimerais avoir agi de façon responsable après ce que j'ai entendu. Pour faire ce que j'aurais dû faire, il aurait fallu que je ne travaille pas avec lui»
Quentin Tarentino au New-York Times, au sujet d'Harvey Weinstein : «J'aimerais avoir agi de façon responsable après ce que j'ai entendu. Pour faire ce que j'aurais dû faire, il aurait fallu que je ne travaille pas avec lui» © Reuters / Tobie Melville

Quelques grands noms d'Hollywood sont en train de descendre de leur piédestal. A la lumière de l'affaire Weinstein et de la dizaine de révélations qui ont suivi concernant d'autres professionnels, Hollywood apparaît comme un système, une industrie, où il semble convenu, que des femmes, ou des jeunes, soient l’objet de harcèlement ou agressions sexuelles. La multiplicité des témoignages ces dernières semaines, va au –delà des scandales concernant des personnalités comme Bill Cosby, qui est resté circonscrit à sa seule personne . 

N’est-il pas étonnant que dans un milieu lettré, où il est question de faire œuvre, de s’inscrire dans l’histoire de l’art, il soit fréquent de repérer des comportements abusifs et répréhensibles. Il ne s’agit pas là d’escroquerie mais bien de maltraitances entre êtres humains, d’abus de pouvoir et de domination sexuelle sur des femmes ou sur des jeunes (cas Kevin Spacey). 

La domination masculine de l'homme n'est pas dans sa nature mais dans sa culture, à certaines époques

Pascal Picq, paléoanthropologue, spécialiste des grands singes, regarde les comportements humains de domination masculine et de prédation en les comparant avec les espèces proches de l'homme. Constat : les bonobos, qui nous sont proches n'ont pas évolué comme nous. Homo Sapiens est l’une des espèces les plus violentes envers ses femelles, les femmes donc. Les degrés de cette violence varient en fonction des époques et des cultures.  Le statut de dominant s’y exerce à l’égard de la Nature d’une part, et des femmes d’autre part. 

Les comportements de domination masculine qui sont ancrés dans nos sociétés humaines sont le fruit d'une évolution comportementale, et non d'un déterminisme naturel et génétique.  

Pascal Picq : Chez les bonobos, la femelle est dominante, la violence des relations est maîtrisée par les relations hédoniques, et les bonobos vivent selon un modèle de gynocratie. Les bonobos et les hommes n’ont pas eu la même évolution comportementale. Et je précise qu’on ne peut pas accuser notre nature, comme le font certains, dans les principes de domination masculine qui se sont imposés chez les humains. C’est une évolution comportementale qui s’est ancrée dans les sociétés agricoles et dans les sociétés industrielles. Historiquement, là où l’on produit des nourritures ou des objets, les sujets masculins ont tendance à prendre le contrôle de la production et de la reproduction. Les leaders, les chefs, présidents, dirigeants, ont tendance à asseoir leur pouvoir sur le contrôle des femmes. Dans la culture européenne, les sciences humaines ont du mal à penser ses sujets car elles ne connaissent pas le monde des grands singes. Donc  on cherche des facteurs tels que la taille physique pour expliquer ce tropisme à la domination masculine. Eh bien non, ce n’est pas la raison. _Que ce soit dans les villages, dans les entreprises ou à Hollywood rien ne justifient ces violences_." 

Déconstruire la dérive culturelle de la domination masculine

Pourquoi l’arsenal juridique qui réprime ces actes n’est-il pas suffisant ? Pourquoi lorsqu'il y a des alertes, lorsque les femmes se plaignent ou essaient de faire savoir ce qu'elles vivent, rien n'est remis en cause. 

Pascal Picq : "Le problème c’est qu' un système de solidarité masculine s’est établi. Nous avons les moyens de combattre ces dérives, mais en fait elles s’aggravent au fil du temps dans nos sociétés. Du fait de cette solidarité, on en arrive à ce que les femmes ne soient pas forcément prises au sérieux lorsqu’elles portent plainte. Pour parler du monde du cinéma en particulier, ces dernières années, à chaque cérémonie, les femmes ont alerté sur le peu de cas fait de leur talent ou de leurs mérites par rapport aux hommes. Il faut absolument déconstruire ce schéma de domination". 

Pour Peggy Avez, philosophe s'inscrivant dans le fil des recherches de Simone de Beauvoir, la perpétuation de ces comportements tient à ce que les victimes sont naturellement portés à une forme de docilité spontanée. Elle vient de publier L'envers de la liberté. Une approche historique et dialectique, ouvrageconsacré à l'idée de liberté et aux mécanismes de servitude volontaire (Publications de la Sorbonne).

Peggy Avez : "Je ne dis pas que c’est plus facile de se taire quand on est victime, mais spontanément, on craint d’être rejetée, on a honte, et c’est très difficile de s’opposer au pouvoir de quelqu’un et d’élever la voix dans un groupe". 

Responsabiliser les hommes  

Ce que nous avons sous les yeux, les révélations concernant Hollywood, est inédit.  

Peggy Avez : _"_J’espère que toutes ces paroles libérées, et que les jugements à venir, s’il y en a,  changeront les choses. Mais je fonde plus d’espoir sur la dénonciation de telles humiliations dans la vie ordinaire. Il faut se rendre compte que dans la vie quotidienne les choses se passent comme à Hollywood. 

Il paraît évident aujourd’hui de lutter contre la corruption financière, la lutte contre les violences faites aux femmes n’est pas un priorité.  Les « hommes ont un sentiment d’impunité, et de déresponsabilisation par rapport aux femmes. _Il faut ré-instaurer une responsabilité des hommes._», estime Peggy Avez. 

« On a à remettre en cause la notion de réussite. Ces hommes accusés aujourd’hui sont considérés comme ayant réussi. L’idée de réussite dans notre société n’est pas associée à l’idée de responsabilité vis-à-vis des femmes ou des autres humains», remarque Peggy Avez. 

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