Un duc cède son pouvoir quelque temps à Angelo, un jeune homme vertueux. Il fait mine de quitter la région mais, en fait, il observe discrètement la dite vertu du jeune homme.

Est-ce qu’une fois au pouvoir, le pur Angelo conservera son sens aigu de la justice et de la morale ? La réponse est non.

Mesure pour mesure
Mesure pour mesure © Radio France / Odéon

Angelo, pur et surtout puritain, comdamne un homme à mort pour avoir engrossé une femme hors du mariage. Et quand la sœur du comdamné vient le supplier, il lui propose un marché cruel : d’accord, il gracie son frère, à condition qu’elle se donne à lui.

Le test est positif, donc: rare est celui qui se tient droit quand il gouverne.

Thomas Ostermeïer, l’allemand de 43 ans, une des stars du festival d’Avignon, monte "Mesure pour mesure", de Shakespeare, dans un décor qui ressemble à un établissement de bains chic, recouvert de feuilles d’or, dans lequel évoluent des acteurs curieusemement attifés. Le comdamné à mort ne porte qu’un caleçon blanc, la sœur vertueuse est habillée en nonne, le duc porte un costume et, parfois, cette troupe bigarrée entonne un chant classique. Douceur du chant qui contraste avec le propos et le choix d’images chocs. Pour décrire la barbarie inédite du jeune Angelo et sa faculté à jouer de la vie et de l’honneur de ses sujets, le cadavre d’un cochon, par exemple, est pendu par un pied à un lustre et découpé, au fur et à mesure du spectacle. Il y a aussi un tuyau d’arrosage sur scène qui permet à Angélo d’effacer les graffitis obscènes sur les murs ou d’asperger brutalement des personnages.Vous n’imaginez pas à quel point ce jet d’eau propulsé sur les êtres évoque la force barbare d’une arme.

Mesure pour mesure
Mesure pour mesure © Radio France / Odéon

Comme à son habitude, Thomas Ostermeïer use d’effets un peu trash : on réagit, on est gêné, dégouté parfois par la viande sanguinolente, mais le metteur en scène n’abuse jamais de ce parti pris. Tout est d’une maîtrise exceptionnelle, notamment le jeu des acteurs, comme Angelo, alias Lars Eidinger, immense comédien allemand, dans le rôle du faux vertueux : lui aussi peut se pendre par les pieds au lustre, être gagné par l’émotion, devenir un tyran en un éclair, avec le plus grand naturel. Les effets n’occultent en rien l’écoute de la pièce, au contraire. Comme un chef d’orchestre, Ostermeïer tire la partition shakespearienne vers l’épure, dans un decrescendo passionnant.

Les questions fondamentales que posent Shakespeare se font entendre : nos vertus ne sont elles bien souvent que des vices déguisés? La maxime de Larochefoucauld s’applique, ici.

Peut on diriger sans perdre son âme?

La question se pose encore aujourd'hui.

"Mesure pour mesure", théâtre de l'Odéon, Paris, jusqu’au 14 avril.

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