Invisible mais omniprésente, la pollution des anciens sites miniers a des conséquences très dangereuses pour ceux qui s'y exposent. Quelles sont-elles ? Que fait l'Etat ?

Eau polluée en contrebas de l'ancienne mine de Salsigne
Eau polluée en contrebas de l'ancienne mine de Salsigne © Radio France / Isabelle Souquet

Le territoire français est traversé d’une longue histoire minière, parfois depuis les gallo-romains. Mais aujourd'hui, cette histoire ressort des terres et se révèle anxiogène pour la population qui vit sur ces terres durablement polluées. Les mines fermées depuis le 17ème siècle ne font pas exception. De la Bretagne à l’Ariège, en passant par le Nord ou le Limousin, les chercheurs estiment que cette pollution concerne près de 3 500 sites miniers.

Sites pollués : un secret bien gardé

A Salsigne (Aude), l'ancienne plus grande mine d’or d’Europe semble inoffensive sans l’œil exercé de Fréderic Ogé, chercheur au CNRS et riverain du site :

"Avant, c'était une vallée. Maintenant, c'est une fausse colline de 10 millions de tonnes de déchets, dont 5% extrêmement toxiques au cyanure, à l'arsenic, au cadmium... De l’autre côté, 800 000 tonnes de déchets toxiques dont 15 à 20 % donnent une résurgence orangée à 5 km, avec 400 fois la dose admissible d’arsenic qui repart dans la nature. Il y a aussi des pollutions aériennes : le vent emporte l’arsenic. Il y a de quoi empoisonner quelques dizaines de millions de personnes".

Salsigne est une petite ville de 500 habitants, à 15 kilomètres de Carcassonne, dont la campagne alentour abrite beaucoup d'habitations. Certaines familles y sont installées depuis longtemps, d'autres sont venues pour la beauté et le calme du lieu. C'est le cas de la famille de Christine Espuche, qui voulait installer une maison d’artisans et un gîte :

"Six mois après notre arrivée, nous avons appris que c'était pollué, qu'il ne fallait pas balayer, que nous devons nettoyer les sols tous les jours, nous laver les mains, ne pas toucher la terre. Notre vie s'est arrêtée."

La famille s'est repliée dans une petite maison, mais n'a jamais pu lancer les travaux de rénovation et d’aménagement pour leurs gîtes. Beaucoup d’autres endroits en France sont touchés par cette pollution dangereuse.

A Saint-Félix-de-Pallières (Gard), les habitants ont découvert très tardivement la pollution des anciennes mines de plomb et de zinc. Michel Bourgeat y a vécu 40 ans sans que rien ne l’alerte, pas même le ruisseau de Paleyrolles devenu orange :

Michel Bourgeat riverain de Saint-Félix-de-Pallières (Gard)
Michel Bourgeat riverain de Saint-Félix-de-Pallières (Gard) © Radio France / Isabelle Souquet

"Pour les gens, c'était ferrugineux. J'ai le complexe d'avoir mis mes filles en danger. La population ne savait pas, mais l'État et l'exploitant savaient que des tonnes d'arsenic se jetaient dans les ruisseaux".

Un autre riverain, Manuel Gomes, ignorait aussi, en s'installant pour élever des oiseaux et faire des gîtes touristiques, que sa maison était un ancien bâtiment minier où les minéraux étaient broyés. Tout autour, sans qu’il ne le sache non plus, des tas de déchets étaient chargés de métaux lourds.

Manuel Gomes, riverain de Saint-Félix-de-Pallières (Gard)
Manuel Gomes, riverain de Saint-Félix-de-Pallières (Gard) © Radio France / Isabelle Souquet

Il a fallu attendre des analyses de surveillance, en 2012, pour que les habitants apprennent le danger. Manuel Gomes se souvient :

"On m'a dit que j'avais le record quasiment mondial en plomb sur le site : 432 000 mg de plomb par kilos de résidus au-dessus de ma maison. Les chiffres étaient tellement énormes qu'ils sont revenus plusieurs fois pour chercher d'autres éléments."

Problème : le préfet de l’époque l’empêche d’accueillir des vacanciers, sans pour autant lui proposer des mesures sanitaires ou un relogement. Pour le riverain, tout l’avenir est compromis :

"C'est dangereux pour une personne qui vient une semaine en vacances mais on nous "oblige" à y rester depuis 2012… Il y a un risque avéré par les pouvoirs publics et on reste…"

Risques avérés, solutions bloquées

La grande inquiétude concerne la santé des habitants. L'épouse de Manuel Gomes "a le même taux de plomb dans le sang depuis trois ans", et tout l'entourage de Michel Bourgeat tombe malade :

"Mon épouse a eu deux cancers, ma fille vient d'en déclarer un aussi, moi-même je suis atteint. Mes deux ânesses sont mortes de leucémie et d'une forte anémie, mes poules ne vivaient pas vieilles, toutes mes chiennes ont eu des cancers des mamelles. Ici c’est 100 % de malades !"

Des professionnels convaincus

Officiellement, aucune causalité n'a été établie entre cette pollution aux métaux lourds et l'augmentation de cancers. Pourtant, beaucoup de médecins et de chercheurs en sont persuadés. Le Docteur François Simon, médecin généraliste à la retraite, explique :

François Simon, médecin généraliste
François Simon, médecin généraliste © Radio France / Isabelle Souquet

"En 2015, le dépistage réalisé par l’Agence Régionale de Santé (ARS) concernait 675 volontaires. On s'est aperçu qu'il y avait une imprégnation de la population : 23 % des gens ont présenté des chiffres au-delà des références nationales concernant l'arsenic, et 14 % au-dessus des références nationale concernant le cadmium."

L’ARS parle "d’imprégnation" mais pas encore de "contamination directe". Le rapport (à lire ICI) laisse en effet pour l’instant la question en suspens :

"Cette étude ne permettra pas de préciser, pour chaque personne, l’origine de l’arsenic et du cadmium éventuellement détecté dans ses urines ni de celle du plomb détecté dans le sang. Cette étude ne permettra pas non plus de prédire pour chacun les effets sur la santé du niveau d’arsenic éventuellement mesuré dans ses urines, les connaissances scientifiques actuelles étant insuffisantes".

Annie Thébaud-Mony, une chercheuse qui travaille sur les questions de santé publique (connue pour avoir été lanceuse d’alerte dans le dossier de l’amiante) est très affirmative :

"Les pouvoirs publics s'abritent derrière une notion éminemment qualitative, et ne prend pas en compte que l'amiante, l'arsenic, l'antimoine, même à faible dose, sont des toxiques redoutables. On me dit que le risque est "négligeable". Ce mot, je ne peux plus l'entendre. Il n'y a pas de risque négligeable."

André Picot, toxicochimiste, fait également la corrélation, sans hésiter, entre les métaux retrouvés sur place et les maladies :

André Picot, toxicochimiste
André Picot, toxicochimiste © Radio France / Isabelle Souquet

"L'arsenic est un polluant majeur de l’eau qui amène des cancers de la peau, des cancers internes, des fosses nasales, des poumons, du foie. Il peut y avoir une diminution des défenses immunitaires. Un autre élément très inquiétant : le cadmium, surtout pour les enfants qui ont des reins immatures."

Des rapports alarmants

Parallèlement à ces chercheurs indépendants convaincus, des rapports officiels font également des constats alarmants. En 2004, l'expert technique indépendant Geoderis a été missionné par la DRIRE (Direction Régionale de l’Industrie de la Recherche et de l’Environnement) pour faire des prélèvements dans le sol des sites pollués autour Saint-Félix-de-Pallières. Les conclusions du rapport sont sans appel :

"Le résultat global est alarmant puisque pour toute les analyses effectuées, au moins une substance présente potentiellement des risques en cas d’ingestion et dans 80% des cas, au moins une substance présente un risque maximum, il s’agit toujours soit du plomb, soit de l’arsenic".

Mais les pouvoirs publics ne se sont pas saisis de ce rapport pour lancer une étude plus vaste et prendre véritablement la mesure du danger. La chercheuse Annie Thébaud Mony a eu beau lancer l’alerte, elle pense qu’il y a un déni "organisé" de ce danger :

"Nous avions demandé un registre de cancers qui aurait permis de mieux circonscrire les victimes de cancer, mais la santé publique n'a pas donné suite à ces propositions. Elles auraient permis de ne pas laisser le moindre doute. Cette organisation du déni est au bénéfice des industriels et des employeurs."

Le combat des riverains persiste

Des associations se sont montées partout en France. A Salsigne, les "Gratte Papier" se battent pour obtenir des documents. Ils les volent, les "grattent" dans les mairies, les collectivités locales, les préfectures. Leur président, François Espuche raconte :

" Il y a toujours un refus du Conseil Général. Nous sommes allés au tribunal administratif, et nous avons enfin pu accéder à ses documents. Le Conseil Général n'est pas si bon que cela : ils nous ont donné une copie qui comportait une version Word, donc on a pu remonter toute la construction du rapport. Tous les inconvénients avaient été supprimés. Ce mensonge n'a pas été supporté par la population et on a tout dévoilé."

Résultat : petit à petit, l'association se fait connaître et de plus en plus de personnes les aident, parfois discrètement :

"Nous avons officiellement beaucoup de généreux contributeurs, de gorges profondes, qui viennent nous déposer des documents dans la boîte aux lettres. J'ai demandé un document administratif dans une grosse administration, le responsable de ce service m’a écrit une lettre indiquant que je n’y avais pas droit. Mais il avait agrafé les documents que je demandais avec un post-it écrit à la main "vous y avez parfaitement droit".

Après ce combat pour l’information : le combat judiciaire. Selon les associations, il s'agit du seul moyen de se faire entendre. Les plaintes au pénal contre X pour mise en danger de la vie d'autrui, atteinte à l’intégrité physique, tromperie, arrivent de partout.

L’avocate des habitants de Saint-Félix-de-Pallières, Maitre Bertella Geffroy, connaît bien ces dossiers. Avec la pollution des mines, elle s'est confrontée aux lenteurs de l’Etat :

"Dans ma plainte, j'ai souligné l’inaction de l’Etat. Les personnes qui déposent plainte veulent la vérité : pourquoi de telles négligences ? Dans ce type de dossier, tout a été caché. Je parle d’omerta à tous les niveaux : local, régional et national."

Ces procédures peuvent ouvrir sur des demandes d’indemnisation, qui permettraient aux victimes de quitter ces lieux pollués pour aller vivre dans un milieu sain.

Une situation désespérée ?

La solution pourrait être la dépollution. Mais cette question est très compliquée à cause du nombre important de sites concernés. De plus, cette pollution s’accumule au fil des ans, ce qui rend l'opération presque impossible. Un peu comme pour le nucléaire, la pollution est, au mieux, "séquestrée". Le toxico-chimiste André Picot explique que réhabiliter ces sites serait une tâche immense et extrêmement coûteuse :

"On a abandonné une situation qui aurait pu être traitée au moment où les grandes entreprises quittaient ces sites. Mais elles n'ont pas voulu les réhabiliter parce que ça revenait beaucoup trop cher. Elles ont laissé l’Etat se débrouiller, qui lui-même démissionne car il n'a pas les moyens."

Zone polluée interdite à Saint-Félix-de-Pallières
Zone polluée interdite à Saint-Félix-de-Pallières © Radio France / Isabelle Souquet

Parallèlement, des projets industriels de réouverture de mines se font entendre. L'enjeu économique est important : les courbes de l’or et des "terres rares" ont remonté en flèche. L’industrie et les nouvelles technologies sont très gourmandes de ces métaux spécifiques, et la France voudrait se débarrasser de la suprématie de la Chine qui domine le marché de ces métaux pour la haute technologie.

Pour l’instant, aucune décision de réouverture n’a été prise mais plus de 80 demandes de permis de recherche ont été déposées en métropole et en Guyane. Un texte pour encadrer l’exploitation des éventuelles futures mines est en cours d'étude entre l’Assemblée et le Sénat. Il s'agit d'un nouveau "Code Minier". Mais ce texte ne concerne pas ce qu'il s’est passé auparavant. Pour Jean-Paul Chanteguet, le député rapporteur du texte, ce projet va dans le bon sens :

"Nous ne réglons pas tous les problèmes, mais nous progressons. Nous indiquons que les activités minières relèvent du principe pollueur/payeur. C'est un progrès non négligeable. L’Etat, à partir du moment où il n’y a plus d’exploitant et plus d’entreprise, doit assumer ses responsabilités."

Du côté des riverains, cette éventualité fait bondir. Jean-Louis Tessier, président de l’association Terres d’Orbiel, une association de riverains de Salsigne, s'insurge :

"Ils peuvent affirmer que la mine sera propre, on n’y croit pas. Ce discours a toujours été le même : tout était nickel, mais ce n'était pas vrai. Comment faire confiance aux décideurs ? Ils ne sont même pas capable de gérer l’après mine !"

Les habitants ont compris que le seul barrage à la réouverture était leur mobilisation. De plus en plus de manifestations fleurissent, par exemple au Pays Basque contre la réouverture d’une mine d’or à Espelette, ou en Ariège, à Couflens et Salau, contre la reprise d’une exploitation de tungstène, mais aussi en Bretagne, dans le Limousin, et encore beaucoup d'autres…

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