Le gouvernement envisage de présenter une mesure qui doit permettre de sauver 200 à 400 vies par an : réduire la limitation de vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires, à double sens et sans séparateur central. Une mesure impopulaire expérimentée sur 80 kilomètres de route, entre Besançon et Vesoul . Reportage.

Entre juillet 2015 et juillet 2017, la limitation de vitesse à 80 km/h a été testée sur la RN57
Entre juillet 2015 et juillet 2017, la limitation de vitesse à 80 km/h a été testée sur la RN57 © Radio France / Thibault Lefèvre

"Si pour sauver des vies, il faut être impopulaire, j'accepte de l'être", les mots d'Edouard Philippe dans un entretien dimanche dans le JDD. Le Premier ministre est favorable à la réduction de la limitation de la vitesse à 80 km/h sur les routes secondaires. Il devrait annoncer la mesure mardi lors d'un comité interministériel sur la sécurité routière. L'objectif : sauver 200 à 400 vies par an alors que 3 500 personnes meurent chaque année sur les routes, un chiffre en hausse depuis quatre ans. La France n' a plus connu trois années consécutives d'augmentation depuis 1972.  

Une mesure expérimentée et sans résultat 

En juillet 2015, le gouvernement de Bernard Cazeneuve décide de tester la mesure sur environ 80 kilomètres de route : huit kilomètres sur la RN 7 dans la Drôme, 55 kilomètres sur la RN 151 en Bourgogne et 14 kilomètres sur la RN 57 en Haute-Saône. Une expérimentation arrêtée en juillet 2017. 

Depuis, les professionnels de la route attendent les résultats. Le CEREMA (Centre d'études et d'expertise sur les risques, l'environnement, la mobilité et l'aménagement) qui a conduit l'étude dit avoir transmis ses conclusions aux services du Premier ministre. Matignon ne répond pas aux demandes répétées de consultation des documents.  

En Haute-Saône, les élus de tous bords exigent des explications : le Conseil départemental socialiste a voté une motion fin décembre "sollicitant de l’Etat la publication et l’analyse des résultats de cette expérimentation", la députée LREM Barbara Bessot-Ballot a pris le micro un peu avant Noël devant la représentation nationale pour demander "la communication des résultats à l'ensemble de la population" et le Sénateur LR Michel Raison a publié une lettre ouverte, avec une cinquantaine d'autres sénateurs, réclamant "la production de ces résultats avant d’engager la généralisation de la réduction de la vitesse sur les routes départementales." 

Une partie de la réponse du gouvernement a été publiée dans une note destinée aux préfets et publiée sur le site moto.net.com. L' argumentaire précise que les vitesses moyennes ont été diminuées sur les tronçons concernés, qu'il n'y a pas eu d'embouteillages supplémentaires et que l'accidentalité est en baisse. La note précise que "la période considérée et le faible nombre de kilomètres concernés sont trop réduits pour pouvoir tirer des conclusions définitives". Une expérimentation qui n'a donc pas de valeur scientifique, un argument défendu vendredi dernier sur France Inter par le délégué interministériel à la sécurité routière Emmanuel Barbe.  

Si les résultats semblent plutôt favorables, l'opacité autour de la publication des résultats laisse perplexe les principaux intéressés.

Sur le RN 57, la mesure fait l'unanimité contre elle 

Depuis 20 ans, Sylviane roule sur la nationale 57 : une quarantaine de kilomètres aller-retour par jour entre le village de Quenoche et Vesoul dont un peu moins de la moitié sur la zone test. Les conclusions de cette monitrice d'auto-école sont plutôt critiques : la limitation de vitesse à 80 km/h provoque un "effet guirlande" sur la route, les automobilistes ont l'impression de "se traîner" et se permettent par exemple de téléphoner au volant.    

Depuis cinq ans, Vincent gère la station service à l'entrée de Quenoche. Il accueille environ 250 automobilistes pendant ses 14 heures de travail quotidien. Il considère que l'expérimentation n' a aucune valeur.   

Édouard Philippe a conscience de l'impopularité de la mesure. Dans le JDD, il précise qu'il ne prendra pas sa décision pour "augmenter les recettes de l'État". Un argument qu'il oppose à tous les automobilistes qui accusent le gouvernement de vouloir réprimer pour distribuer toujours plus d'amendes. Hervé habite depuis deux ans en bordure de la nationale. Il ne constate aucun changement dans le comportement des usagers de la route. 

Comme leurs administrés, les élus s'opposent à la généralisation de la mesure. La députée LREM Barbara Bessot-Ballot propose comme le sénateur Michel Raison d'aménager les limitations de vitesse en fonction des tronçons. 

Sur quelles études s'appuie le gouvernement ? 

La note transmise aux préfets s'appuie notamment sur une étude du comité des experts du Conseil national de la sécurité routière (CNSR) sortie en novembre 2013. Selon le document, entre 200 et 400 vies pourraient être sauvées par an en fonction de l'ampleur de la mesure. 

Autre étude référente, les modèles de Nilsson et Elvik de l'Institut des transports de Suède qui appuient l'idée que vitesse et mortalité routière sont liées par les mathématiques. Selon les deux chercheurs, "une variation de la vitesse de 1 % induit une variation du nombre d'accidents corporels de 2 % et une variation du nombre d'accidents mortels de 4 %".

Les arguments des opposants à la mesure 

Comme les élus de Haute-Saône, l'association 40 millions d'automobilistes demande au gouvernement la publication des résultats de l'expérimentation lancée en juillet 2015. Son Président Pierre Chasseray, s'est rendu le mois dernier sur la RN 57. 

En 2013, la Ligue de défense des conducteurs commande une étude à la Société de calcul mathématique. Résultat : les chercheurs critiquent les modèles de Nilsson et Elvik. Les résultats omettent selon eux "toutes les données qui pouvaient fausser leur raisonnement comme les progrès techniques, l’état des routes, la vitesse au moment de l’impact, le modèle de voiture." 

Enfin, l'exemple danois est souvent avancé par les opposants à la mesure. Entre 2011 et 2014, la Direction danoise des routes a mené une expérimentation qui a abouti à une augmentation de la limitation de la vitesse de 80 km/h à 90 km/ sur les routes rurales. Les autorités ont en effet constaté une baisse légère de l'accidentalité pendant la période de test. Une précision : cette hausse ne concerne pas les routes en mauvais état ou les intersections. 

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