Le procès hors norme des attentats au Stade de France, sur les terrasses parisiennes et au Bataclan, est diffusé via une web radio. Accessible uniquement aux parties civiles, elle permet de suivre les débats en dehors du palais de justice. Chaque jour, plusieurs centaines de victimes s'y connectent.

Chaque jour, plusieurs centaines de victimes et parties civiles se connectent à la web radio mise en place pour suivre à distance le procès du 13-Novembre.
Chaque jour, plusieurs centaines de victimes et parties civiles se connectent à la web radio mise en place pour suivre à distance le procès du 13-Novembre. © AFP / Hans Lucas / Carine Schmidt

Isolé dans le bureau de son appartement et entouré par ses guitares électriques, Stéphane suit le procès du 13 novembre 2015 avec un casque sur les oreilles. Il est un rescapé du Bataclan où 90 personnes sont mortes sous les balles des terroristes. "C'est tout simple, il faut rentrer son identifiant et son mot de passe pour que ce soit sécurisé. Quand on lance la lecture, le texte précise qui est en train de parler, s'il s'agit du président, d'un témoin, d'un avocat", explique-t-il. 

Comme lui, les plus de 2 200 parties civiles, victimes ou proches de victimes, peuvent écouter à distance la web radio de l'audience. Lorsqu'un enquêteur de la brigade criminelle ayant fait les constatations au Bataclan est venu à la barre, vendredi 17 septembre, 300 personnes étaient connectées pour l'entendre à distance

Attention aux moments difficiles

En France, il est très rare qu'une audience s'écoute hors des murs d'un tribunal et, jusqu'ici, il n'avait jamais été possible de l'écouter chez soi. Il a fallu un vote du Parlement pour l'autoriser. Par crainte des piratages, la web radio est accessible uniquement sur le territoire métropolitain. Les débats enregistrés au palais de justice de l'Île de la Cité à Paris, sont retransmis avec une trentaine de minutes de décalage afin d'éviter les incidents.

En suivant le calendrier de l'audience et les tweets des journalistes présents sur place, Stéphane se connecte pour écouter les témoignages des enquêteurs et reconstituer la chronologie de cette soirée, dans la salle de concert. "Je sais ce que je veux écouter et ce que je ne veux pas écouter. On n'a pas envie de se remémorer certaines choses donc il faut vraiment faire des choix", précise-t-il. 

"Le danger chez soi, c'est d'écouter quelque chose de très brutal et de se refermer à nouveau, de revivre les choses de manière extrêmement vives", explique encore Stéphane.

Impossible d'aller au procès tous les jours

Seul derrière un écran d'ordinateur, l'écoute peut devenir difficile. Stéphane sait qu'il peut rapidement rejoindre ses proches dans la pièce d'à côté. Il compte aussi sur les autres victimes des attentats avec qui il a tissé des liens depuis cette nuit d'horreur. "Des gens qui comprennent et à qui l'on peut tout dire sans choquer", précise-t-il.  Sur son téléphone, Stéphane fait défiler les dizaines de messages échangés avec Theresa, celle qui lui a offert les places pour le concert au Bataclan et accompagné ce soir-là. Elle habite un autre appartement parisien. Par bribes, elle aussi suit le procès à distance, avec près d'elle, son chat Simba.

Le bureau de Theresa sur lequel elle suit à distance le procès du 13 novembre 2015.
Le bureau de Theresa sur lequel elle suit à distance le procès du 13 novembre 2015. © Radio France

"Cette web radio me permet de participer. Quand un procès dure neuf mois et que l'on est dans la vie active, il est très difficile d'y aller tous les jours", raconte-t-elle. Elle écoute les débats quelques minutes ou quelques heures, entre ses rendez-vous professionnels et les rendez-vous parents-profs. "Ça rend le procès réel et humain. On entend l'émotion dans la voix des enquêteurs qui témoignent et ça me touche", souffle Theresa. Elle a prévu de se rendre au tribunal dans les prochaines semaines, peut-être pour témoigner. 

C'est très différent de se retrouver avec eux, dans la même pièce. On se rend compte finalement que ce sont juste des êtres humains très médiocres.

Certaines victimes du 13 novembre 2015 ont déjà franchi les grilles du palais de justice. Après avoir commencé par suivre les audiences à distance, Sophie a fait un aller retour depuis Lyon pour s'installer sur les bancs des parties civiles. Dans la fosse du Bataclan, deux balles de kalachnikov l'ont blessée à la jambe. Assise dans l'immense salle d'audience construite spécialement pour ce procès, elle a pu mettre un visage sur la voix des quatorze accusés. 

"C'est très différent de se retrouver avec eux, dans la même pièce. Ça permet de désacraliser les personnes. On se rend compte finalement que ce sont juste des êtres humains très médiocres", décrit Sophie.  Au tribunal, elle s'est aussi sentie entourée : "Il y a une sorte d'harmonie, d'osmose avec les autres victimes. On est tous ensemble et on se sert les coudes". De retour chez elle, à Lyon, Sophie a repris l'habitude de suivre le procès sur la web radio. Elle l'écoute au bureau, dans sa voiture et chez elle, après avoir couché sa fille, quand les audiences se prolongent tard le soir. 

Des psychologues au bout du fil 

Sur la plateforme de la web radio, un numéro de téléphone s'affiche pour joindre les psychologues de l'association Paris Aide aux victimes. Avec leurs chasubles bleu marine, ils sont une dizaine déployés dans les couloirs, dans la salle d'audience et celles de retransmission au palais de justice. 

Depuis l'ouverture du procès, ils ont reçu une vingtaine d'appels concernant la web radio. "Il y a des questions pratiques, comment faire si mon fils veut écouter alors que je refuse ? Il y aussi des proches inquiets. Ils appellent parce qu'ils voient la partie civile écouter le procès du matin au soir, tous les jours. Ils deviennent presque accros. Ça peut créer de véritables addictions", explique Carole Damiani, directrice de Paris Aide aux Victimes. 

Elle conseille aux personnes à l'écoute du procès, de s'accorder des pauses en fonction du programme de chaque audience, "d'écouter seulement ce qui fait sens, dans l'histoire personnelle de chacun"