Quand Nicolas Sarkozy interrompt les journaux de France Inter

Un épisode assez saisissant permet de mieux comprendre les rapports entre Nicolas Sarkozy et Alain Carignon. Il en dit également long sur la façon dont l’actuel chef de l’Etat considère les médias, notamment le service public audiovisuel…

La scène ne se déroule pas à l’époque d’Alain Peyrefitte, mais bien le 13 octobre 2004 dans les studios de France Inter. Cet épisode peu connu a été relevé pour la première fois dans l’excellent livre-enquête de Frédéric Charpier paru en 2007, « Nicolas Sarkozy. Enquête sur un homme de pouvoir ».

Mais le contenu précis des propos tenus lors de cet épisode n’a, jusqu’ici, pas été dévoilé.

Ce jour là, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Economie, des Finances et de l’Industrie (qui accédera, un mois plus tard, à la présidence de l’UMP), est l’invité de Stéphane Paoli, sur France Inter. L’interview doit se dérouler en deux parties : d’abord à 7 h 50, ensuite à 8 h 20.

Arrivé en avance, Nicolas Sarkozy assiste derrière la vitre du studio au journal de 7 h 30 présentée par Bernadette Chamonaz. Tout se passe dans le meilleur des mondes jusqu’à ce qu’une courte interview (45 secondes) effectuée par l’auteur de ces lignes ne soit diffusée à l’antenne.

Il s’agit d’une intervention de l’élu écologiste Raymond Avrillier qui venait d’obtenir l’annulation devant les tribunaux de 9 contrats de travail douteux de l’ère Carignon. Dans cette interview, Avrillier analyse le lien politique entre Alain Carignon et Nicolas Sarkozy. En juin 2004, quatre mois auparavant donc, Nicolas Sarkozy était venu saluer Alain Carignon, élu président de l’UMP en Isère. Raymond Avrillier explique également que lors de son passage place Beauvau (de 2002 à 2004), Nicolas Sarkozy avait promu malgré, ses différentes condamnations, un certain… Xavier Peneau, au poste de sous-directeur de la Protection sanitaire à la Préfecture de Police.

« Ce qui est intéressant, explique Raymond Avrillier, c’est que le montage de ces opérations de cabinet en surnombre d’emploi en dehors de toute les règles administratives était fait en particulier avec l’aide de M. Peneau, mis en cause très sérieusement et condamné dans un certain nombre d’affaires grenobloises. Ce qui nous a étonnés, c’est que Monsieur Peneau a été nommé par arrêté du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur, Monsieur Sarkozy, sous-directeur de la Protection sanitaire à la Préfecture de Police pour une durée de trois ans. Et donc il y a une assez grande similitude, vue de Grenoble, entre le fonctionnement de Monsieur Sarkozy, ses grandes déclarations, sa communication, et ce que faisait Monsieur Carignon. Il y a une certaine amitié politique, mais en même temps, une pratique politique qui est assez similaire. »

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A cet instant, Nicolas Sarkozy sort de ses gongs. Il pénètre à l’intérieur du studio et interrompt le déroulement du journal pour clamer son indignation, en cherchant ses mots, sous le coup de l’émotion. Verbatim :

« Je peux vous dire que je suis très choqué de ce que je viens d’entendre , lâche le futur chez de l’Etat. Je vous… Je… Je… Heu… Alain Carignon a été condamné. Heu… Heu… Je lui ai… Je l’ai pas laissé tombé, mais je n’ai rien à vous… Et… Et… Et humainement, chacun des auditeurs peut le comprendre… Mais je n’ai absolument rien à voir avec ces affaires, c’est proprement invraisemblable. Je ne connais pas « ces gens ». Et quand au… à la personne qui était… heu… heu… mis à la Préfecture de police, c’est un fonctionnaire, il n’est pas anormal que y’ait des fonctionnaires qui soit renommés. Elle n’a pas été condamnée. C’est un amalgame qui est assez scandaleux, et ce sont des pratiques malheureusement, qui, dans la vie politique et médiatique, ont doit subir les uns et les autres. Per… Merci de me donnez la parole, parce que je trouve ça tout à fait inadmissible. Heu… Quant à ma façon de faire avec Alain Carignon, j’ai été au gouvernement avec lui. Alain Carignon s’est trouvé en prison, et voyez-vous Madame, ma conception de la vie, c’est quand quelqu’un est par terre on ne… on ne lui tourne pas le dos, et même je vais vous dire autre chose : quand Alain Carignon était en prison, il m’est arrivé à Noël de recevoir dans ma famille son épouse, parce qu’elle n’avait pas été condamnée, et je n’ai pas l’intention qu’on amalgame des affaires tout simplement parce qu’à titre humain j’ai essayé de me comporter de façon droite. Et je pense que chacun devrait faire la même chose. »

Ecoutez Nicolas Sarkozy qui interrompt le journal de France Inter.

Deux remarques factuelles :

-A aucun moment, il n’est « reproché » à Nicolas Sarkozy d’avoir soutenu Alain Carignon, lorsque ce dernier était en prison. Le constat est simplement fait de la promotion au ministère de l’Intérieur d’un très proche collaborateur de Carignon, mis en cause par la justice.

-Xavier Peneau a bien été condamné, contrairement à ce qu’affirme Nicolas Sarkozy. La chambre régionale des comptes de Rhône Alpes l’a condamné pour « gestion de fait » avec Alain Carignon, le 2 septembre 2004, décision rendue publique le 30 septembre 2004, soit une dizaine de jours avant l’intervention de Nicolas Sarkozy sur France Inter. Une condamnation confirmée en appel en 2009.

Sarkozy - France Inter - Préfet Indre/Carignon
Sarkozy - France Inter - Préfet Indre/Carignon © Radio France

Nicolas Sarkozy : "Qu’on dise que le système Carignon, c’est le système Sarkozy, c’est inadmissible ! "

Dix minutes plus tard après cette intervention intempestive assez inédite, Nicolas Sarkozy n’a toujours pas décoléré.

Au micro de Stéphane Paoli, il délaisse totalement les sujets économiques à l’ordre du jour pour consacrer tout le temps de parole (dix minutes !) de sa première intervention à « l’incident Peneau » :

« J’ai été au gouvernement… heu… d’Edouard Balladur , reprend Nicolas Sarkozy, après que Stéphane Paoli ait évoqué son « coup de colère » à l’antenne. Alain Carignon était ministre. Et puis, il est arrivé ce qui est arrivé à Alain Carignon. Il est passé directement de la case ministre à la case prison. L’essentiel des gens qui le connaissaient, sans doute la vie, lui ont immédiatement tourné le dos. Il se trouve que mon épouse et moi-même ont lui a écrit quand il était en prison. Sa femme était seule. On l’a reçu. Et je me suis plus intéressé à Alain Carignon par terre qu’à Alain Carignon, ministre. C’est une règle que je connais bien pour avoir moi-même traversé des périodes où j’étais en échec. Alors, quand vous êtes en prison, vous pensez que tout le monde vous tourne le dos. Alors, tous ces « généreux » qui aiment bien donner des leçons, parce que c’était un ancien ministre qui a fait, je crois, 24 mois de prison, faut plus lui serrer la main. Mais moi, c’est pas ma méthode. Et j’étais un peu choqué qu’on dise, parce que… heu… humainement, j’ai été… Je me suis rapproché d’Alain Carignon au moment où il n’avait plus rien, personne ne lui parlait, qu’on était quelque uns à lui envoyer des livres. Bon… C’était pas Zola, m’enfin c’était quand même pas très drôle de passer de la case ministre à la case prison. Alors, y’avait un sous-préfet dont je… que j’connais même pas qui a été mis à la Préfecture de police après. Des… des… des arrêtés comme ça un ministre en signe 15 par jour ! De là à ce qu’une grande chaîne de radio nationale, on dise que le « système Carignon », entre guillemet, c’est « système Sarkozy », c’est inadmissible, en tous cas moi je suis pas décidé à l’accepter, voilà, point, et puis c’est comme ça. »

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Stéphane Paoli : « Mais vous… ça vous choque… ça vous choque qu’une grande chaîne de radio fasse entendre aussi ce point de vue là ? »

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Nicolas Sarkozy : « C’est pas un point de vue ! C’est pas un point de vue. C’est pas parce que je suis connu et que je suis invité ce matin, alors que j’ai… j’connais pas ce qui s’est passé à Grenoble, que je n’étais pas en cause dans ce qui s’est passé à Grenoble, que ce sous-préfet n’a jamais été condamné, ni même approché par la police, qu’il avait le droit de retrouver un poste, enfin, c’est très malhonnête. Pas de vous, mais de cette personne, bon mais peut-importe, c’est comme ça, heu… Simplement, voyez-vous, je fais de la politique en disant ce que je pense sans prudence excessive, et puis voilà, c’est comme ça. »

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Stéphane Paoli : « Mais cette forme là de transparence, même quand elle est comme ça un peu âpre et directe. Revenons, tenez, à ce qu’on vient d’entendre sur le débat américain, où on voit bien que… On voit bien quand même là aussi que tous les coups sont permis. Est-ce que décidément la politique aujourd’hui, il faut l’envisager comme ça ? Est-ce qu’il faut s’attendre à ce que Nicolas Sarkozy fasse sans arrêt des mises au point quand quelque chose lui… lui déplaît parce qu’il estime qu’un coup malveillant a été porté ? »

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Nicolas Sarkozy : « Non mais attendez… Vous m’invitez, c’est très gentil, ça fait d’ailleurs longtemps que vous m’avez invité, et même parfois vous m’avez reproché de ne pas venir assez souvent… »

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Stéphane Paoli : « C’est vrai. »

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Nicolas Sarkozy : « Voilà. Donc, je viens, j’entends ça. Je dis ma part de vérité, point. Mais je n’ai pas l’intention… heu… de laisser dire des choses qui sont fausses, je le dis très calmement et très simplement. C’est pas parce qu’on fait de la politique que tout est permis. C’est pas parce qu’on est journaliste par ailleurs… heu… connu, qu’on doit accepter, non plus, d’être insulté ou d’être… heu… calomnié. Encore une fois, je n’ai jamais mis les pieds à Grenoble, autrement que pour des visites… heu… dans le cadre de mes activités professionnelles. Je n’ai rien à voir avec « tout ça ». D’ailleurs, personne n’a jamais dit que j’avais rien à voir avec tout ça. Et sous prétexte que je suis connu, qu’j’étais invité ce matin et qu’y avait un reportage sur Carignon, ben tiens, un p’tit coup pour Sarkozy ! Ben non. Je n’accepte pas. La politique c’est un métier comme les autres, hein, chacun a le droit d’être respecté. »

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Stéphane Paoli : « Est-ce que c’est vraiment un métier comme les autres ? On finit par se poser la question ? »

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Nicolas Sarkozy : « C’est un métier passionnant que je fais avec beaucoup de joie, beaucoup d’intérêt, ça fait 25 ans que je le fais. Je le fais à plein. Je travaille beaucoup. Je m’en plains absolument pas. A la minute où ça m’intéressera moins, j’arrêterais de le faire. Mais… heu… C’est pas parce qu’on fait de la politique, que on doit pas être respecté non plus. Voilà, c’est tout. Vous dites : « un coup de colère », non, je dis les choses comme je les pense. C’est pt’être pour ça que de temps en temps on me comprend. »

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Ecoutez cette deuxième intervention de Nicolas Sarkozy sur l’antenne de France Inter

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