S’il était besoin de tendre à titre personnel l’oreille ou la joue vers le Dieu des chrétiens, je citerais l’Antéchrist de Nietzsche : « Que nous importerait un Dieu qui ne connaîtrait pas la colère, la vengeance, l’envie, le sarcasme, la ruse, la violence ? Un Dieu qui pourrait ignorer jusqu’aux voluptueuses ardeurs de la victoire et de l’anéantissement ? On ne comprendrait pas un tel Dieu ; à quoi bon l’avoir pour Dieu ? » A ces qualités on pourrait ajouter le sadisme : car demander à Abraham de sacrifier son fils est plutôt sadique. Or ce Dieu méchant et violent, rusé et sarcastique, exterminateur et sanglant existe : c’est celui de l’Ancien Testament. Et voilà que les Chrétiens ont inventé cette folie, cette histoire invraisemblable, et assez inadmissible, d’un Dieu compassionnel, qui solde les dettes et les horreurs de la créature en prenant sur lui les pêchés du monde... Un Dieu qui brise le cercle de la violence réciproque en tendant l’autre joue... C’est pourquoi il est, toute l’œuvre de René Girard qui l’explique, à l’origine de la civilisation. Il est le « progrès », mot qui révulsait Nietzsche. Il est celui qui dit enfin, pour la première fois, que le bouc émissaire est innocent. Et non seulement cet être compassionnel entre triomphalement dans Jérusalem le jour des Rameaux sur un âne (la bestiole la plus ridicule, la plus douce, et la plus maltraîtée qui soit, toujours à porter des faix, toujours battue), mais cet être compassionnel est un homme ! Un homme ! voilà ce qu’on inventé les chrétiens : Dieu est devenu homme le temps de prendre en charge leurs dettes et leurs pêchés. Et comment ? Par le supplice le plus ignoble, le plus vil, le plus bas, le supplice des esclaves : la croix. La croix qui le met en bas du bas de l’humanité. Donc cet homme va suer, souffrir, pleurer, couler, saigner, et mourir. Cet homme n’est pas très sérieux : il transforme l’eau en vin ! Il aurait mieux fait de transformer le sable en riz ou l’eau en comptes d’épargne logements ou en pétrole ou pourquoi, pas, directement en actions de Total ! Le Christ rit, pisse, pleure, regard les hommes et les femmes, le Christ a du désir, le Christ rêve, le Christ doute à l’instant de mourir de l’existence de Dieu, le Christ est l’essence de la chair, avec ses humeurs, ses lymphes, sérorités, sucs, sueurs !!! C’est pourquoi le saccage de l’œuvre « Christ Piss » d’Andres Serrano par des intégristes chauffés à blanc par leur archevêque est une infamie. A barbu, barbu et demi : aux imprécations des ayatollahs répondent les grincements de voix des cathos ultras trop heureux qu’on leur déroule un tapis pour la « croisade » (terme utilisé par Sarko au Puy en Velay alors qu’il célébrait « l’héritage chrétien »... Bel héritage que cet archevêque, qui invoque, ça fait froid dans le dos... la « laïcité positive » !) L’honneur de l’Etat – du Roi, du Prince, du gouvernement de tout ce que vous voulez dans un pays – est de ne jamais attiser la violence, puisqu’il en est devenu le dépositaire et le monopole. Soit la violence se déverse sur le bouc-émissaire (le Juif, l’immigré, le musulman, le rom) soit l’Etat est assez habile pour en conserver le monopole. L’affaire des tribunaux correctionnels ouverts au « peuple » ne trompe pas. On ouvre ces tribunaux au « peuple » parce qu’on pense que les juges ne sont pas assez sévères. Point final. La justice populaire c’est les femmes tondues. Or juger est un métier. Le droit est une matière complexe et souvent rébarbative. Pourquoi introduire de l’émotion dans les jugements correctionnels, alors que les juges professionnels ont l’habitude des peines, de leur hiérarchie, et s’efforcent d’appliquer la loi ? Espère-t-on que la justice sera plus rapide ? Pourquoi réserver alors l’ouverture des tribunaux aux simples affaires de droit et commun et non au droit des affaires, aux abus de biens sociaux ? Pourquoi ne pas faire juger les protagonistes de Clearstream par le peuple ? Certes les jurys d’assise. Certes la justice rendue « au nom du peuple français ». Mais au nom du peuple n’est pas par le peuple. Certes les juges sont aussi des hommes – et surtout des femmes, la féminisation de la justice n’est pas sans incidence sur la sévérité des peines à l’égard des délinquants sexuels, et c’est tant mieux – et l’affaire Burgau démontre leur effrayante nullité. Certes un seul juge se révolta contre Pétain, un seul. Et pourtant, il faut accepter que l’exercice de la violence – et le jugement est l’exercice de la violence – soit réservé à l’Etat et la justice ne soit pas rendue par le peuple. C’est d’autant plus dur à admettres qu’intuitivement, en tant que citoyen moyen, on a envie que la justice soit rendue rapidement et si possible à coups de pieds au cul. Si je devais juger l’ivrogne qui a tué trois personnes en conduisant sa voiture, moi qui hait les voitures, je dirais : « Vingt ans. Maximum. Incompressible. » Les jurés populaires au tribunal correctionnel c’est encore un peu d’essence sur la loi du lynch, comme les prêches d’un archevêque irresponsable ou d’un pasteur américain abruti qui brûle le Coran. Le Christ a pris sur lui cette violence ; manque de bol, il la laisse en bas et part au ciel la semaine prochaine. Mais il ne la remêt pas à ce fanatique archevêque du Vaucluse et à ses nervis. Il la laisse à l’Etat. Rendons à César.

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