Journaliste à France Inter durant 25 ans, Ruggero de Pas vient de mourir d'un cancer. Il nous manque déjà terriblement.

Ruggero de Pas
Ruggero de Pas © Valeria Emanuele

Ruggero de Pas, c’est d’abord une moustache, un sourire et un accent, le petit coté "Dalida" d’un homme arrivé à Paris depuis sa Toscane natale à 19 ans, sur un coup de tête, sans un sou, et sans parler un mot de Français.

Ca n’a pas empêché Ruggero de faire Sciences-Po, tout en en travaillant pour payer ses études. Ce qui l’a amené à RFI qui possédait à l’époque une section italienne.

Le temps de se prendre de passion pour la radio, et Ruggero est victime d’une vague de licenciements qui le conduira à courir la pige durant plusieurs années, notamment pour la presse écrite italienne et suisse.

(re)embauché en 1981

En 1981, Ruggero a la grande surprise de recevoir une lettre de Radio France. On lui propose un poste de journaliste à France Inter. Il croit à une blague, appelle le numéro de téléphone indiqué et apprend que Michèle Cotta, la nouvelle Présidente directrice générale qu’il a interviewée pour un hebdomadaire, a été impressionnée par son talent et sachant qu’il connaît la radio a souhaité qu’on le recrute.

S’en suivront 25 ans de travail et des millions d’éléments sonores commandés et écoutés. Ruggero travaillait dans ce qu’on appelle "le Bocal", là où sont passées les commandes et où tout arrive et où tout est vérifié avant diffusion.

Sa voix réconfortante, son sourire, son envie perpétuelle, faisait qu’il obtenait tout, même des plus grincheux, ou des plus fatigués.

Rapidement rédacteur en chef adjoint, puis rédacteur en chef, Ruggero était respecté, mais surtout il était apprécié pour son humour qui s’exerçait parfois au dépend des fâcheux, qui la plupart du temps ne s’en rendaient pas même compte.

"Monsieur l'ambassadeur"

Rien ne lui faisait peur pour faire valoir son point de vue. Un jour où il en avait marre qu’on continue à fumer en salle de conférence, malgré l’interdiction, Ruggero a fait semblant d’uriner dans une poubelle contre le mur. A ceux qui poussaient de hauts cris, il a répondu qu’il ne pouvait pas attendre le panneau "interdit de faire pipi" pour ne pas le respecter….

Chevelure blanche, lunettes cerclées de métal et moustache, Ruggero c’était aussi le charme et la prestance.

Invité à une garden-party à l’Elysée, on l’avait appelé toute l'après-midi "Monsieur l'Ambassadeur"…

Son charme, que Ruggero dispensait avec une incroyable générosité, s’exerçait auprès de femmes de toutes générations, avec la même légèreté et la même élégance.

Sa voix, c’est tardivement que les auditeurs l’ont découverte dans les chroniques européennes sur France Inter et la revue de la presse étrangère sur France Info, quand finalement les radios n’ont plus eu peur des "accents".

L'une des chroniques de Ruggero de Pas, avec Pierre Weill

Mais pour les auditeurs suisses, le correspondant à Paris Ruggero de Pas était une vedette depuis 30 ans qu’ils retrouvaient chaque jour sur les antennes de la RSI.

Création du Centre d'accueil de la presse étrangère

Ruggero de Pas reçoit la Légion d'Honneur en 2009
Ruggero de Pas reçoit la Légion d'Honneur en 2009 © Valeria Emanuele

Ruggero est toujours resté proche des journalistes étrangers qui travaillent à Paris. Surtout de ceux qui travaillent à la pige, pour de petits médias, sans moyens.

C’est pour eux qu’il a crée le CAPE en 2000. Le centre d’accueil de la presse étrangère, pour lequel il a réussi à obtenir des financements et un siège : d’abord à la Maison de la Radio, puis au Grand Palais.

C’est pour cet engagement que Ruggero de Pas a reçu en 2009 la légion d’Honneur. Et c’est à Michèle Cotta qu’il a demandé de lui remettre. La boucle était bouclée.

Retraité de Radio France depuis 2007, bien malgré lui, Ruggero n’a jamais arrêté de travailler, tout en partageant son temps entre la France et l’Italie.

Malade depuis quelques mois, il laisse trois enfants qu’il adorait, une femme, et tous ses amis et ses ex-collègues de France Inter qui aujourd’hui se cachent pour pleurer.

Marie-Claude Pinson, chef des infos adjointe à France Inter, avait écrit un mot au moment du départ à la retraite de Ruggero de Pas. Il est toujours d'actualité

Mon cher Ruggero, Tu es certainement l’une des premières personnes que j’ai rencontrée en arrivant à France Inter en 1991, cela fait donc 16 ans. Vous me connaissez, moi et un Italien bouillonnant au sang chaud, en 16 ans de vie commune professionnelle avec Ruggero il y a eu forcément quelques engueulades. Mais en 16 ans il y a eu aussi surtout tellement d’amitié, de soutien, de rigolades et de fous rires. J’y reviendrai plus loin pour la rigolade car les engueulades je ne m’en souviens plus. Ruggero à France inter c’est 25 ans d’exotisme, la délicieuse impression d’être en vacances romaines permanentes, l’apprentissage de l’Italien sans peine, Berlitz à domicile pour toutes les soirées où je t’entendais parler en Italien. Ruggero. Grazie mille, je me suis perfectionnée gratuitement grâce à toi, sur des sujets parfois un peu spécialisés selon les papiers que tu faisais pour la radio Italienne, mais çà me servira quand même. Pour les fous-rire et la rigolade il y a eu des moments inoubliables à graver dans la mémoire collective de France Inter.

Parmi les plus mémorables il y a par exemple un épisode enchanteur, le soir d’un incendie d’une tour à Créteil où d’ailleurs nous avions délicieusement envoyé Four et Carbonne, les biens nommés, en reportage. Je reverrai toujours Gilles Schneider, alors directeur de la rédaction, courant et criant dans les couloirs de la Maison de la Radio pour que dix ou peut être quinze reporters soient envoyés sur un feu dont nous savions finalement qu’il n’était pas si important que cela. Et toi Ruggero je te reverrai aussi toujours décrocher un téléphone, ne pas faire de numéro et crier devant Gilles « Allô France Info, envoyez deux ou trois journalistes, tout de suite, maintenant, immédiatement ! ». Gilles repartant rassuré et nous pliés en deux, hurlant de rire, pour tant d’insolence comme on l’adore. Autre fou rire à ne pas oublier sur un sujet qui me touche de près : je menais depuis des mois un vrai petit combat pour que le tabac soit interdit en salle de conférence. Rien à faire, les jusqu’aux boutistes continuaient à fumer. Et Toi, un jour, tu t’es levé tu as ouvert ta braguette et tu as fait semblant de commencer à faire pipi dans un coin de la salle, et tu as dit « vous prenez cette salle pour un fumoir alors que c’est interdit eh bien moi je la prends pour des toilettes. » Stupeur générale et je crois bien me souvenir que toutes les clopes se sont éteintes. Et la rigolade que nous avons eue à la sortie je ne suis pas prête de l’oublier. Et puis, les années ont passé et avenue Mangin, curieusement grâce à l’imagination débordante de notre ami Patrice Bertin, tu es devenu le Batman, le chef du soir qui vit la nuit avec son aide Robin. Merci encore d’avoir sauvé la planète la nuit, mais bravo également d’avoir accepté de te faire engueuler par les animaux à sang chaud qui vivent le jour. Bravo, bravo. Et puis il y aura encore toutes les rigolades que nous aurons car tu n’imagines pas que je puisse te laisser tranquille. Et puis, dernier message personnel je dois toujours aller squatter ta maison en Toscane, donc çà aussi on en reparle assez rapidement.Je n’ai qu’une chose à te dire Ruggero. VIVA LA VITA. Et là maintenant. Je t’embrasse car nous les filles on adore embrasser un italien qui est toujours gai quand il sait qu’il aura de l’amour et du vin et toi on sait aussi que tu adores embrasser les filles.

Paris, le 25 octobre 2007

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