Beaucoup de nos concitoyens ont été scandalisés par la campagne publicitaire pour la viande hallal, qui a eu lieu il y a quelques mois: cette vache triomphante regarde le ciel en le remerciant d’avoir été égorgée sans étourdissement préalable...

Dans cette société à la fois chrétienne et laïque qui est le cadre dans lequel vivent beaucoup d’entre nous, on a peine à expliquer comment il peut y avoir aujourd’hui, en France, des sacrifices animaux. Il faut comprendre que la question est à la fois historique et politique. Historique, parce que le rite qui consiste à offrir des animaux aux dieux ou à dieu est la manifestation la plus ancienne de la piété humaine : chez les Hébreux et chez les Grecs de l’Antiquité.

Politique, parce que les sacrifices animaux ont toujours encore cours dans l’Islam et que pour les juifs religieux, comme pour les musulmans, la viande ne peut être consommée qu’à la condition que l’animal ait été sacrifié, ce qui veut dire qu’il ait été égorgé et se soit vidé entièrement de son sang sans avoir été préalablement étourdi.

Pourquoi ? Parce que, dans ces traditions religieuses, le sang c’est l’âme et qu’on ne doit pas manger l’âme d’un animé, d’un animal, car ce serait commettre un terrible péché que de lui prendre son âme en plus de son corps. Il faut donc que l’âme s’écoule avent qu’il ne meure Vous allez dire ce sont des bêtises, tout ça. La seule chose à retenir c’est la manière cruelle dont cette mort est administrée.

J’ai longtemps pensé, pour ma part, que le sacrifice était radicalement différent de l’abattage industriel, le rapport sacrificiel à l’animal me semblait plus acceptable que l’incorporation de viande sans autre forme de procès. Mêler Dieu ou les régles liturgiques à la mise à mort implique un certain respect de la créature vivante. Dans le sacrifice, effet, il y a trois éléments : l’animal offert, l’homme qui fait l’offrande et la divinité à laquelle on s’adresse. Dans le sacrifice, l’animal n’est pas une chose, on le respecte c’est en quelque sorte un partenaire.

C’est donc ainsi que je tentais de penser les choses. Mais ce que j’ai pu lire sur cette mort sacrificielle infligée désormais dans les abattoirs m’a fait changer d’avis. La cruauté particulière de cette obligation de la saignée à vif, de ces vingt minutes parfois que l’animal met à mourir s’aggrave encore de l’emploi technique fait des blocs de contention rotatifs qui font basculer l’animal la tête en bas ? Certaines vaches cherchent à se relever. Il y a beaucoup de mauvaise foi et beaucoup de profits douteux derrière ces rites et j’ai compris que le sacrifice finissait par ne plus se distinguer de l’abattage industriel, du fait notamment de la considérable production de viande hallal. Du reste, dans certains abattoirs, on profite de la dérogation accordée aux Juifs et aux musulmans, de l’autorisation d’égorger des bêtes en pleine conscience, et l’on égorge sans prendre la peine et le temps de les étourdir, parce que c’est plus rapide.

Il faut savoir qu’il y a toujours et, en même temps, des témoignages religieux de la mauvaise conscience du sacrifice. Dans un chapitre intitulé "Le sens des sacrifices et du culte", de son Guide des Egarés, le philosophe juif Maïmonide un rabbin andalou de la seconde moitié du XIIe siècle ( né en 1138 - 1204), qui est considéré comme l'une des figures les plus importantes du judaïsme, écrit que Dieu, soucieux de pédagogie, n'a pas voulu violenter son peuple en l'arrachant trop brusquement aux habitudes cultuelles qu'il avait prises. Il fallait ménager les hommes pour les tourner peu à peu vers « la conception du vrai Dieu et l'abolition de l'idolâtrie. » C'est pourquoi il « laissa subsister les sacrifices; mais au lieu d'être rendues à des objets créés et à des choses imaginaires sans réalité, il les a transférées à son nom et nous a ordonné de les exercer envers lui-même(...) » Maïmonide s'appuie, pour ce dire, sur des versets du texte biblique et sur des textes de la tradition qui s'accordent « à déclarer que dans les premières lois qui nous furent prescrites, il n'était nullement question d'holocaustes et de sacrifices ». [1] Les prophètes d’Israël en donnant la parole à Dieu n’ont-ils pas ont multiplié les mises en garde. Isaïe : « A quoi me sert la multitude de vos sacrifices? » Jérémie : « Car je n'ai point parlé à vos ancêtres et je ne leur ai point donné de commandement au sujet des holocaustes et des sacrifices, au jour où je les fis sortir du pays d'Égypte. » Et le prophète Osée :« Car je veux la piété et non le sacrifice,». Osée encore: « Nous voulons remplacer les taureaux par cette promesse de nos lèvres. »

Et Maïmonide qui était médecin en même temps que philosophe et commentateur de la bible ajoute ces mots :"Comme la nécessité d'avoir une bonne nourriture exige que l'animal soit tué, on a voulu qu'il mourût de la manière la plus facile, et on a défendu de le tourmenter, soit en l'égorgeant mal, soit en lui perçant le bas du cou, soit en lui coupant un membre. Il a été défendu, de même, d'égorger le même jour la mère et son petit, afin que nous prenions soin de ne pas égorger le petit sous les yeux de la mère; car l'animal éprouverait en ce cas une trop grande douleur. En effet, il n'y a pas, sous ce rapport, de différence entre la douleur qu'éprouverait l'homme et celle des autres animaux; car l'amour et la tendresse d'une mère pour son enfant ne dépendent pas de la raison mais de l'action de la faculté imaginative, que la plupart des animaux possèdent aussi bien que l'homme. »

Le sang, je le redis, étant donc identifié à l’âme par le judaïsme et par l’Islam, il a été interdit de ravir à un animal son âme en même temps que son corps: d’où l’obligation de faire écouler la totalité du sang avant la mort. Mais il y a une différence entre le sacrifice juif et le sacrifice musulman: le sacrificateur juif a reçu une longue formation, son couteau doit être parfaitement effilé, il ne doit pas le faire aller et venir dans la gorge afin de faire souffrir l’animal le moins possible. Alors que tout musulman doit ou peut égorger un mouton lors des deux fêtes : l'Aïd el-Kebir et l'Aïd el-Fitr. L'Aïd el-Kebir est célébré le dixième jour du dernier mois du calendrier islamique, en Chez les Juifs, le geste rituel et accompli par un homme consacré et dûment formé, chez les musulmans tout homme peut l’accomplir. Pour l’animal, la différence est de taille car on sait combien la maladresse du geste peut ajouter à la souffrance.

L’étourdissement, tout industriel qu’il soit, apparaît comme une élémentaire mesure d’humanité et il faudra bien qu’un jour les loi religieuses, juive et musulmane, évoluent et se soumettent à la réglementation européenne, comme c’est les cas dans d’autres pays européens. … Il reste que ce sujet est extrêmement scabreux et qu’il ne faudrait pas que la dénonciation de la cruauté des abattages rituels fournisse prétexte à un surcroît d’antisémitisme et de racisme antimusulman. Il faut savoir que des imams et des rabbins consentent désormais à aborder ce problème et que certains sont prêts à recommander un certain mode d’étourdissement qui ne contredirait pas les injonctions rituelles.

Quels sont les arguments qu’on oppose à l'étiquetage dans les grandes surfaces des viandes issues d'animaux non étourdis avant la mort? On écoule en effet de grandes quantités de surplus de viande hallal et par ailleurs de viandes déclarées finalement non cachères malgré l’abattage rituel juif. Or il y a une « sainte alliance » entre la plupart des rabbins et des imams pour maintenir et défendre les dérogations françaises à la réglementation européenne de 1974 qui oblige à un étourdissement préalable de l’animal? L’argument est politique : une telle mesure risquerait de créer de l’islamophobie et de l’antisémitisme. Il faudrait pouvoir en débattre démocratiquement et non pas seulement entre hautes autorités théologiques et hautes autorités politiques

Une évolution des rites sacrificiels juif et musulman semble envisageable. Le recteur de la mosquée de Paris Dalil Boubakeur est attentif à la question. Et le Grand Mufti de Marseille, estime que le sacrifice d'un mouton à l'occasion de l'Aïd el-Kebir, « n'est ni un pilier de l'Islam, ni une obligation majeure comparable à la prière ou au jeûne du Ramadan » ; il ajoute que le droit musulman permet de remplacer cet acte par « un don fait dans un pays où les habitants ne mangent pas à leur faim, ce qui est plus conforme à l'esprit du partage que comporte cette pratique », d'autant plus lorsque l'on sait que l'agriculture produit la majorité de sa production céréalière pour engraisser des animaux pour leur viande, alors que des êtres humains souffrent de la faim et de la sous-alimentation de par le monde ?

[1] GE, p526

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