« Silence Turquoise » : un livre-enquête sur la France au Rwanda

Quel rôle a joué la France au Rwanda jusqu’au génocide des tutsis, en avril 1994 ? Notre consœur de France Culture, Laure de Vulpian, publie un livre-enquête sur ce sujet qui dérange.

En fil rouge du livre de Laure de Vulpian, il y a le témoignage d’un ancien militaire. Il s’appelle Thierry Prungnaud. Un ancien « super gendarme », tireur d’élite du GIGN. L’homme était en première ligne lors de la libération des otages de l’Airbus, sur l’aéroport de Marignane, en décembre 94.

Thierry Prungnaud était au Rwanda en 92 pour former la garde présidentielle rwandaise du président Habyarimana, une garde présidentielle qui sera impliquée plus tard dans les massacres.

Le « super gendarme » était également sur place en juin-juillet 94, en plein génocide perpétré par les extrémistes hutus. Face à eux, les troupes du Front patriotique rwandais, le FPR, de Paul Kagamé, sont en train de prendre le pouvoir à Kigali.

Thierry Prungnaud intervient donc dans le cadre d’une opération baptisée « Turquoise » : officiellement, une opération humanitaire de la France pour protéger les populations.

Mais, en réalité, « Turquoise » était avant tout une opération militaire pour tenter de venir en aide à un régime aux abois, explique Laure de Vulpian.

« Les briefings qui ont été donnés aux hommes qui n’étaient pas nombreux à l’époque, ils étaient 220, c’état : les tutsis zigouillent les hutus.

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-C’était le message qui était délivré aux militaires ?

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… pendant les briefings, voilà. C'est-à-dire que c’était l’inverse de la réalité génocidaire. En fait, ce qu’il faut comprendre c’est que l’armée française ne prenait pas du tout en compte la réalité du génocide, mais la guerre. Eux se basaient uniquement sur le terrain militaire, et l’état-major était venu comme pour affronter le FPR. Les briefings correspondaient à ça. Moi je crois que l’objectif c’était de geler une partie du territoire rwandais pour une opération future de reconquête. Surtout ne pas laisser le FPR gagner totalement la guerre. Depuis 1990, François Mitterrand a toujours été totalement en accord avec la politique du président rwandais Habyarimana. Or on sait que c’était une politique qui était déjà raciste, il y avait des quotas ethniques, il y avait déjà des massacres. Même quand le génocide a commencé, même quand il a été avéré et reconnu que c’était un génocide, Mitterrand ne s’est pas désolidarisé du régime hutu. Comment se fait-il, alors que c’est un génocide, qu’on ne dit pas qui est qui ? Qui est le bourreau, qui est la victime ? »

Soldat français de l'opération Turquoise au Rwanda
Soldat français de l'opération Turquoise au Rwanda © U.S. Army / SSGT ANDY DUNAWAY

Le livre revient longuement sur un épisode particulièrement controversé du génocide.

Cela concerne ce qui s’est passé sur une colline du Rwanda, à Bisesero, fin juin 94, lorsque des militaires découvrent, effarés, des centaines de rescapés tutsis qui tentent de fuir les génocidaires. Laure de Vulpian :

« C’est particulièrement choquant parce qu’il y a eu 1000 morts. 1000 tutsis ont été tués, en l’espace de trois jours, entre guillemet, au nez et à la barbe des militaires français. Un premier groupe de militaires a découvert Bisesero, le 27 juin 94 , a rendu compte, mais il ne s’est rien passé. Un deuxième groupe a redécouvert Bisesero trois jours plus tard, le 30 juin, par hasard. Et là, le sauvetage a été déclenché. Je considère qu’il y a là non assistance à population en danger. Il y a un message du général Lafourcade daté du 27 juin à 23 heures qui énumère trois possibilités s’agissant de Bisesero : y aller comme ci, y aller comme ça, où ne rien faire et se laisser les massacres se perpétrer dans notre dos.

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-Le général Lafourcade est le grand patron des opérations militaires sur place.

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Voilà. Et justement : laisser les massacres se perpétrer dans notre dos, c’est ce qui s’est passé pendant trois jours. Ce qui manque, c’est la réponse de la cellule de crise Rwanda à Paris, à l’état-major. Qu’est ce qui a été demandé à Lafourcade ? On ne l’a pas. C’est classifié. »

Le général Lafourcade, les hauts gradés militaires de l’époque et les responsables politiques ont toujours contesté la moindre défaillance dans cette affaire, désormais sur le front judiciaire.

Après un détour par le Tribunal aux armées de Paris –qui n’existe plus– des plaintes contre des militaires français de tutsis rescapés de Bisesero sont toujours en cours d’instruction.

« Silence Turquoise », de Laure de Vulpian et Thierry Prungnaud est publié aux éditions Don Quichotte

Ecoutez la chronique de Benoît Collombat sur le livre de Laure de Vulpian et Thierry Prungnaud :

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