Vincent, vous venez de rencontrer le romancier égyptien Alaa Al Aswany, au Caire, le romancier de l’immeuble Yacoubian qui participe à la révolution depuis un an… Vous l’avez vu avec une équipe d’Arte, samedi dernier, dans des conditions difficiles…

Oui, nous sommes allés l’interviewer pour une émission qui commence en janvier, le 8 janvier sur Arte, "Square". Samedi dernier, donc, 11 heures et demi. Nous sommes place Tahrir au 7è étage d’un hôtel qui donne sur la place. Des fumées sortent d’un bâtiment (nous apprendrons qu’il s’agit de l’Institut d’Egypte), mais, à part la fumée, tout est calme. Et puis brutalement, ça bascule :des gens se mettent à courir. Et des militaires apparaissent, ils courent eux aussi, une batte à la main. Et ils cognent. Comme on tue une mouche, ils frappent avec une violence inouie des hommes, des femmes. On voit clairement le sang sur leurs armes. Les tentes installées pour soigner d’éventuelles victimes sont incendiées. Les bonbonnes de gaz explosent les unes après les autres, on entend des tirs de l’armée. C’est le chaos.

Et les media sont agressés…

Trois jeunes hommes ont vu que nous filmions, ils montent dans l’hôtel, armés de barres en fer, trouvent les caméras, cachées sous des lits, jettent la nôtre sur le sol, brisent le matériel sonore et balancent, par le balcon, la caméra d’un reporter d’Al Jézira. Un cadreur d’Arte est frappé au bras, il souffre mais n'aura qu'un gros bleu le lendemain, et nous réussissons en étant escorté après négociation à rejoindre le romancier Al Aswany dans son cabinet dentaire, grâce à du matériel prêté et une caméra sauvée.

Et la, là tension est palpable, encore...

En sortant, le romancier se fait agresser verbalement par un homme, sans doute informé par la police secrète de notre présence. L’homme insulte Al Aswany et tous les révolutionnaires , il nous traite d’espions. L’écrivain réagit, trente personnes nous entourent. Des égyptiens nous disent: "Non, l’armée ne tire pas sur le peuple, vous mentez, prouvez le ! Plus tard, une bourgeoise du Caire confiera : « Al Aswany et tous ces agitateurs nous fatiguent. Entre l’armée et les islamistes, d’après vous, qu’est ce qu’on choisit ? L’armée, pardi ! » Mais là, dans cette tension que la parole ne parvient pas à apaiser, nous filons en taxi vers le Nil.

Comment réagit le romancier qui est aussi un chroniqueur célèbre en Egypte ?

Oui, il écrit chaque mardi dans des journaux de gauche qui tirent à 1 million d’exemplaires. Autrement dit il est lu dans tout le monde arabe. Alaa Al Aswany dénonce le pouvoir en place, comme il a toujours dénoncé la dictature de Moubarak auparavant. Lisez ces « chroniques de la révolution égyptienne », chez Actes Sud, qui regroupent plusieurs articles. C’est passionnant de voir la manière avec laquelle il anticipe le mouvement révolutionnaire entamé le 25 janvier dernier (souvent sous la forme du conte).Pour lui, la révolution vit sa dernière étape : les généraux de Moubarak sont encore au pouvoir, ils ont trouvé dans les islamistes des alliés, mais ce qu’ils veulent, c’est écraser la révolution, donc les jeunes qui veulent le changement. Al Aswany compare la situation de l’Egypte à celle de la France en 1793, les contre révolutionnaires risquent de l’emporter en imposant la terreur. La démocratie mettra du temps à exister mais elle existera. Et il continuera d’écrire sur la société dans ses romans, à signer des chroniques hostiles au régime militaire et à ses exactions. Même si des flyers sont distribués dans des taxis mettant en cause sa probité et le traitant d’agent sioniste, il ne veut pas de garde du corps. « L’armée peut payer celui qui vous protège très cher, tout simplement pour qu'il vous tue", affirmait samedi au Caire, le romancier.

Chroniques de la Révolution égyptienne
Chroniques de la Révolution égyptienne © Radio France / Actes Sud

D’Alaa Al Aswany, « chroniques de la révolution égyptienne », chez Actes Sud.

« Square », sur Arte le 8 janvier à 11 h 45 avec le romancier égyptien, une nouvelle émission de 45 minutes diffusée chaque dimanche.

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