Même si le film n’est pas centré sur la maladie d’Adam, l’hôpital est très présent.

J’avais envie de faire un film très ancré dans la réalité, la vérité de ce qu’est l’hôpital, donc ne pas fabriquer de décors mais tourner dans les vrais hôpitaux, ne pas avoir de figurants mais tourner avec les vrais gens qui se trouvent là. Il a fallu contacter les hôpitaux longtemps à l’avance, leur expliquer le projet sans les effrayer, les convaincre de nous donner leur accord. L’hôpital public aurait dit non, je ne sais pas comment j’aurais fait. A chaque fois qu’on avait l’accord d’un hôpital, Marie, la première assistante me disait : « C’est comme si on avait le CNC. » Et c’est vrai. C’était plus important pour moi que d’avoir le CNC.

Comment avez-vous convaincu le personnel hospitalier de soutenir votre projet ?

D’abord, ils se souvenaient très bien de nous. On a passé beaucoup de temps là-bas et puis notre fils est guéri, alors ils s’en souviennent encore plus … Ça n’a pas été compliqué de les contacter, après j’ai donné le scénario, expliqué le projet …Plus généralement, aucun décor n’a été touché à part l’appartement en travaux et l’appartement de Juliette et Roméo au début. On a pris les lieux tels quels.J’adore l’idée de fabriquer avec le réel, de « faire avec ».

Concrètement, comment fait-on pour tourner dans un hôpital en activité ?

Le film a été très préparé. Avec Sébastien, on a cherché les endroits les mieux éclairés naturellement à l’Institut Gustave Roussy. On savait exactement où on allait tourner, il y a eu des imprévus, mais finalement pas tellement. Et à Necker, le plan de travail se faisait au jour le jour, en fonction des urgences. L’idée était d’être discrets c’est pour ça qu’on a choisi de tourner le film avec un appareil photo.

La guerre est déclarée
La guerre est déclarée © Rectangle Productions / Wild Bunch

Un appareil photo ?!

Oui, on a fait tout le film avec un Canon, en lumière naturelle. Au festival de Locarno, où La Reine des Pommes était sélectionné, dans une soirée où je m’ennuyais un peu, je vois un photographe qui fait des photos. Je commence à me renseigner sur son appareil et il m’explique : « C’est génial, ça filme même en HD. » Un appareil photo qui filme, c’est dément parce que personne ne peut soupçonner qu’on fait un film… On a passé la soirée à faire des essais de lumière avec son appareil photo et je me suis dit : « La Guerre est déclarée, je le ferai avec cet appareil photo ultra discret. » La mise en scène a été pensée de manière à obtenir le meilleur potentiel de cet appareil. Par exemple, le point étant difficile à faire, alors que j’imaginais au départ un film à l’épaule, on a beaucoup plus découpé et filmé sur pied. Les seuls plans tournés en 35 mm, ce sont les plans de fin, car ils sont au ralenti, et je voulais de beaux ralentis, ce qui est plus difficile à faire avec l’appareil photo.

Vous ne semblez jamais vous poser la question de savoir s’il y a trop de musique, trop de sentiments, si « cela se fait » …

Non, je suis juste mon intuition. Pour moi, le cinéma est aussi un amusement, on joue à fabriquer quelque chose. C’est difficile, ça crée beaucoup d’angoisse et de remise en question, mais ce n’est pas grave, c’est joyeux de faire des films, il faut s’autoriser ce qu’on veut. C’est peut-être parce que je suis d’abord comédienne que je ressens si fort ce côté ludique.

Cette liberté de ton et cette joie contribuent à gommer la frontière entre drame et comédie, comme par exemple avec le personnage du pédiatre, limite burlesque alors que c’est par lui que va arriver la mauvaise nouvelle …

Ce personnage, c’est l’association de plusieurs choses. D’abord, il y a l’actrice, Béatrice de Staël, mon idole absolue, qui jouait déjà dans La Reine des pommes. J’adore la mettre en scène ainsi, c’est une grande actrice burlesque. Je lui avais fait faire des lunettes qui grossissent les yeux, je trouvais ça rigolo qu’elle ait des yeux de chouette. Parfois, elle les mettait au bout du nez car elle n’y voyait rien et ça luidonnait un petit air intello, genre pédiatre soixante-huitarde à la Dolto. Et quand j’ai vu ce petit téléphone pour enfant sur ce vrai bureau de pédiatre plein de bordel, j’ai eu l’idée de demander à Béatrice de le saisir à la place du vrai téléphone au moment d’appeler son confrère. Je savais qu’elle ferait ça génialement. Ces idées sont sur le fil du rasoir, elles fonctionnent parce que tout le monde va dans le sens du film, partage la même vision, les mêmes sensations, la même confiance. C’est un peu magique. Et puis vous voyez le film fini, on n’a gardé que ce qui marchait.

Autre moment dramatique où le burlesque surgit : la scène où Roméo et Juliette s’imaginent le pire qui pourrait arriver à leur enfant.

Au départ, la scène était plus courte et réaliste, c’était de vraies peurs, mais Jérémie m’a dit que ce serait bien de pousser le principe plus loin. D’un coup, leurs peurs deviennent absurdes.

La guerre est déclarée
La guerre est déclarée © Rectangle Productions / Wild Bunch

Comment dose-t-on des humeurs et des tons si différents ?

Le montage a été très compliqué, on était face à une matière un peu indomptable. C’était une question d’instinct et de dosage subtil, un peu comme de la dentelle. Très vite, une scène ou un plan pouvait tout déséquilibrer. Le film était fort mais l’équilibre du film était fragile, il ne fallait pas l’abîmer. L’essentiel était d’intégrer ces choses drôles sans perdre la tension du récit. Pauline Gaillard est une monteuse trèsintelligente, très sensible, avec qui j’ai une grande complicité. On adore travailler ensemble.

Le film repose sur le suspense des situations vécues au jour le jour mais vous ne jouez pas sur le suspense plus général de la résolution de l’histoire. D’emblée, du fait de la construction en flash-back, nous savons qu’Adam va sortir vivant de sa maladie.

Jouer sur le suspense de la guérison d’Adam, cela aurait été la prise d’otage absolue du spectateur. Dès le départ, je voulais qu’on sache qu’il va s’en sortir et qu’on s’interroge juste sur ce qui va se passer pour en arriver là. Encore une fois, c’est avant tout l’histoire du couple que le film raconte.

Et mettre en scène un enfant ?

Au départ, j’imaginais prendre l’enfant d’amis mais je me suis rendu compte que c’était compliqué. Tout le monde n’est pas prêt à confier son enfant et se rendre disponible plus de vingt jours de tournage, c’était mieux de rendre les choses plus professionnelles. On a donc fait un casting. Quand j’ai rencontré César, qui joue Adam, ça a été l’évidence. Ses parents ont été très aidants, ils nous ont fait une confiance totale. Ils ne voulaient pas faire jouer leur enfant à la base, mais quand la mère de César a accouché, elle a fait des photos de son enfant et comme elle s’ennuyait, elle a créé un blog pour les y mettre. Le père de César a voulu ensuite les enlever mais elle ne savait pas comment faire alors les photos sont restées. Du coup, beaucoup d’agences de pub et de casting les ont contactés, mais ils avaient toujours refusé, jusqu’au jour où Karen Hottois, ma directrice de casting les a appelés et leur a raconté l’histoire de La Guerre est déclarée.

Rejouer ces événements, revenir sur les lieux, n’aviez-vous pas peur de réveiller la douleur ?

Au contraire, c’était très réparateur de revenir sur les lieux, mais en étant accompagnée, et dans l’action.

On ne sent pas pour autant que vous ayez fait le film pour exorciser une douleur …

C’est vrai, je n’ai pas du tout fait le film pour exorciser quoi que ce soit, j’ai voulu faire un film, c’est tout. Je pense que le cinéma n’exorcise rien.

Souvent dans votre film, on pense à Truffaut - voix off, fermeture à l’iris, désir de filmer la jeunesse d’aujourd’hui, Vivaldi … - mais jamais on ne se dit que c’est une référence. En ce sens, vous êtes vraiment dans l’esprit de la Nouvelle Vague et de Truffaut, qui appelait de ses voeux des films personnels, qui ressemblent à leur auteur.

C’est vrai que je travaille de manière hyper personnelle. Nul doute que je fais des choses qui ont déjà été expérimentées par Truffaut ou d’autres cinéastes que j’apprécie, c’est comme ça, on est nourri inconsciemment de tout ce qu’on a vu et qu’on aime, mais ce n’est pas de la référence, c’est juste quec’est nécessaire au film.

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