Ce dont Montaigne parlait ce « cousinage entre nous et les bêtes », Darwin l’a établi en faisant la généalogie animale de l’homme et en découvrant que les chimpanzés étaient nos cousins. Je vais évoquer deux livres : d’une part La descendance de l'homme qu’on devrait traduire plutôt par "L'ascendance de l'homme" et d’autre part L'expression des émotions chez l'homme et chez les animaux. Il s'agit dans ces ouvrages de faire la généalogie de l’homme, d’établir sa lignée, sa parenté vérifiable avec les animaux. L'animal, inférieur à l'homme, le précède dans le temps, et l’homme n'est que l'être le plus récent, il n’est pas le terme dernier et le pôle idéal d'une ascension. Darwin établit que l'homme conserve dans son organisation corporelle le cachet indélébile d'une organisation inférieure et antérieure. Quand il compare les facultés mentales et morales de l'homme avec celles des animaux, Darwin ne perd jamais de vue son objectif qui est de ramener l'animal humain à une juste place qui ne saurait se situer à part des autres animaux, même si elle est au-dessus, afin de le convaincre de ne plus se prendre pour la fin dernière de l'histoire et de la nature.

De ce que l'homme possède les mêmes sens que les animaux, Darwin conclut que leurs intuitions fondamentales" doivent être les mêmes: "Les autres animaux " ressentent les mêmes émotions que nous, la terreur et la méfiance, la colère, le désir de vengeance: toutes ces émotions existant à des degrés divers dans les différentes espèces.

Le livre fourmille d’histoire de « bêtes », plus émouvantes et édifiantes les unes que les autres. Par exemple :"L'amitié du chien pour son maître est proverbiale et, comme le dit un vieil écrivain: le chien est le seul être sur terre qui vous aime plus qu'il ne s'aime lui-même. (…) On a vu un chien à l'agonie caresser encore son maître. Et chacun connaît le fait de ce chien qui, étant l'objet d'une vivisection, léchait la main de celui qui faisait l'opération; cet homme, à moins d'avoir réalisé un immense progrès pour la science, à moins d'avoir un cœur de pierre, a dû toute sa vie éprouver du remords de cette aventure."

Le chien, l'animal le plus proche de l'homme dans la vie quotidienne, se voit souvent comparer au singe, le plus proche de l’homme dans l'évolution. L'un et l'autre quêtent l'approbation, la louange, réagissent à la moquerie, ont le sens de la plaisanterie. Comme tous les animaux supérieurs, ils recherchent la gaieté et redoutent l'ennui, se montrent capables de curiosité, voire d'étonnement.

Et ce qui va retenir particulièrement son attention, c'est que le singe ressent parfois des injures imaginaires."J'ai vu au jardin zoologique, un babouin qui se mettait toujours dans un état de rage furieuse lorsque le gardien prenait dans sa poche une lettre ou un livre et se mettait à lire à haute voix. Sa fureur était si violente que, dans une occasion dont j'ai été le témoin, il se mordit la jambe jusqu'au sang" . S'agit-il ici d'une douleur liée à l'impossibilité de reproduire un geste ou un acte, et donc d'un désir d'imitation qui caractérise les animaux supérieurs.

Quant à la raison, on ne saurait la refuser aux animaux puisqu'on les voit constamment s'arrêter, réfléchir et prendre un parti. "Plus un naturaliste a étudié les habitudes d'un animal quelconque, plus il croit à la raison et moins aux instincts spontanés de cet animal (...). Nous verrons que certains animaux, placés très bas sur l'échelle, font évidemment preuve de raison (...)". Pour ce qui est de la raison, il n'y a entre tous ces animaux, homme compris, que des différences de degrés, et non d'espèce. Aussi est-ce à bon escient que les muletiers d'Amérique du Sud disent aux voyageurs; "je ne vous donnerai pas la mule dont le pas est le plus agréable, mais la más racional celle qui raisonne le mieux.""Cette expression populaire, démolit le système des machines animées, mieux peut-être que ne le feraient tous les arguments de la philosophie."

Darwin déchaîne son ironie au sujet de la barrière prétendument infranchissable entre l'homme et l'animal. Et trouver l'occasion de faire l'inventaire, de des sottises anthropocentristes. "On a affirmé que l'homme seul est capable d'amélioration progressive; que seul il emploie des outils et connaît le feu; que seul il réduit les autres animaux en domesticité et a le sens de la propriété; qu'aucun autre animal n'a des idées abstraites, n'a conscience de soi, ne se comprend ou possède des idées générales, que seul l'homme possède le langage, a les sens du beau, est sujet au caprice, éprouve de la reconnaissance, est sensible au mystère, etc., croit en Dieu, ou est doué d'une conscience."

Or le rire et même la folie ne lui sont pas réservés. Tous ces arguments prétentieux en faveur de l'exception humaine, vont être repris un à un et confrontés aux comportements des animaux, afin de montrer qu'aucun ne tient à l'épreuve des faits.

Qu’en est-il du sens moral, et pourquoi pas, du sens du devoir. Compte tenu du caractère naturel et donc universel de l’attachement des parents pour leurs enfants et des enfants pour leurs parents : "Un animal quelconque, doué d'instincts sociaux prononcés acquerrait inévitablement un sens moral puis une conscience aussitôt que ses facultés intellectuelles se seraient développées, aussi complètement ou presqu'aussi complètement qu'elles le sont chez l'homme" .

Je n'entends pas affirmer qu'un animal rigoureusement sociable, en admettant que ses facultés intellectuelles devinssent aussi actives et aussi hautement développées que celles de l'homme, doive acquérir exactement le même sens moral que le nôtre. Par exemple Si les hommes se reproduisaient comme les abeilles, leurs femelles non mariées, de la même façon que les abeilles ouvrières, considéreraient "comme un devoir sacré de tuer leurs frères, et les mères chercheraient à détruire leurs filles fécondes" . Car rien ne s'oppose à ce que chaque animal, à un certain degré de l'évolution, possède "un sens intime" qui lui parlerait comme un conseiller intérieur, et l'obligerait à suivre un instinct plus profond et plus persistant que les autres. Et, à propos de ces conflits instinctuels que connaissent, à différents niveaux, les hommes et les animaux, Darwin évoque le terrible tourment qui serait celui de l'hirondelle, si elle était douée d'un peu plus de mémoire et d'imagination. "Lorsque la saison est arrivée, ces oiseaux paraissent tout le jour préoccupés du désir d'émigrer; leurs habitudes changent, ils s'agitent, deviennent bruyants et se rassemblent en troupes. Tant que l'oiseau femelle nourrit et couve ses petits, l'instinct maternel est sans doute plus fort que celui de la migration; mais c'est l'instinct le plus tenace qui l'emporte, et enfin, dans un moment où ses petits ne sont pas sous ses yeux, elle prend son vol et les abandonne. A la fin du long voyage, l'instinct migrateur cessant d'agir, quel remords ne ressentirait pas l'oiseau si doué d'une grande activité mentale, il ne pouvait s'empêcher de voir repasser constamment dans son esprit l'image de ses petits qu'il a laissés dans le Nord périr de froid et de faim? "

La sociabilité est un fait d'expérience, les animaux aiment vivre ensemble, répugnent à être seuls et s'entraident d'individus à individus, souvent par delà la barrière spécifique. Il faut, pour comprendre la sociabilité, retourner à sa racine non instinctuelle, et reconnaître le caractère primitif et déterminant de la sympathie: pitié d'une bête pour une autre bête malade, qui va du petit coup de langue donné de chien à chat, jusqu'aux bonnes œuvres: Darwin donne en effet l'exemple d'un corbeau qui nourrissait un congénère aveugle. Cette sympathie primitive éclate encore dans le dévouement forcené d'un chien à son maître ou dans l'héroïsme d'un petit singe américain qui attaqua un grand et redoutable babouin pour sauver son gardien. Craindrait-on de nommer "conscience" cette fidélité à toute épreuve que manifestent des animaux envers des hommes ou envers certains des leurs? Darwin rapporte qu'un éléphant, sur le point de s'enliser dans une tourbière et cherchant, pratique courante chez ceux de son espèce, à attraper ce qui se présentait à portée de sa trompe pour le placer sous ses genoux et éviter d'enfoncer davantage, ne s'était saisi ni de l'homme qu'il transportait, ni de son cornac qui auraient si bien fait l'affaire. "Cet empire sur soi-même, dans une circonstance si épouvantable pour un animal très pesant, est certainement une preuve étonnante de sa noble fidélité": manifestation éclatante de cette sympathie si difficile à comprendre. Mais il faut admettre que la sympathie ne s'adresse qu'aux membres de la même communauté, ou à ceux qui sont proches et familiers, et non pas à l'égard de tous les individus de la même espèce.

Il écrit : "A mesure que l'homme a songé davantage non seulement au bien, mais aussi au bonheur de ses semblables; à mesure que l'habitude résultant de l'instruction, de l'exemple et d'une expérience salutaire a développé ses sympathies au point qu'il les a étendues aux hommes de toutes les races, aux infirmes, aux idiots et aux autres membres inutiles de la société, et enfin aux animaux eux-mêmes, le niveau de la moralité s'est élevé de plus en plus".

Il y a une bonne raison de tracer une quasi ligne de démarcation, comme si une frontière séparait malgré tout l'animal de l'homme. Allons droit au fait. Si vous voulez à tout prix découvrir un propre de l'homme, le voici: être un homme, ça ne peut consister qu'à élargir le cercle de sa communauté jusqu'aux animaux eux-mêmes, considérés comme parents, à la fois ancêtres et collatéraux, et qui sont objets de sympathie et donc de responsabilité, même si Darwin n'écrit pas le mot de responsabilité. L'homme, c'est ce degré supérieur de l'évolution, cet animal de même "espèce" que les autres animaux, qui au lieu d' "expulser du troupeau un animal blessé ou de le poursuivre et le persécuter jusqu'à la mort (...), fait le plus horrible que relate l'histoire naturelle" se retourne et se penche théoriquement, mais non abstraitement, sur les degrés qui le précèdent, et les prend en charge en les connaissant et en les protégeant.

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.