Dix jours après l'incendie de l'usine Lubrizol et de l'entrepôt de Normandie Logistique, la quantité totale de produits brûlés, et leur nature, ne sont toujours pas connues. L'origine de l'incendie reste aussi un mystère. Une opacité qui suscite bien des questions sur la sécurité de ces sites.

L'usine de Lubrizol à Rouen, classée Seveso 3 (seuil haut), a brûlé en partie dans la nuit du 25 au 26 septembre, dégageant un épais panache de fumée.
L'usine de Lubrizol à Rouen, classée Seveso 3 (seuil haut), a brûlé en partie dans la nuit du 25 au 26 septembre, dégageant un épais panache de fumée. © AFP / Lou Benoist

Selon les documents rendus publics depuis vendredi sur le site de la préfecture de Seine-Maritime, on sait désormais qu'un entrepôt de Normandie Logistique, voisin de l'usine d'additifs pour lubrifiants automobiles, Lubrizol, a également brûlé dans l'incendie qui a eu lieu dans la nuit du 25 au 26 septembre à Rouen. Les éléments publiés ne permettent pas pour l'instant de déterminer la quantité totale de produits qui ont brûlé, ni même leur nature.

L'enquête menée par le parquet de Paris, après le dessaisissement du parquet de Rouen, est toujours en cours pour déterminer les causes de l'incendie. Mais déjà, des hypothèses se dessinent et les questions s'accumulent sur le sécurisation et la prévention des risques des sites concernés. Des interrogations alimentées par la communication au compte-goutte des autorités et l'opacité entretenue par les entreprises Lubrizol et Normandie Logistique.

Un risque d'incendie identifié par Lubrizol et les autorités

Le classement Seveso 3 de l'usine Lubrizol la soumet à diverses réglementations qui l'obligent notamment à une étude de dangers tous les cinq ans. De même, comme l'indique le site des installations classées, "les plans d’urgence (POI et PPI) doivent être testés et réexaminés tous les trois ans". Autant d'occasions de vérifier périodiquement le niveau de sécurité du site.

"On connait très bien cette usine, on y est allés 39 fois depuis 2013, son étude de danger a été complètement refaite en 2014", rassure Patrick Berg, directeur régional de l'environnement de l'aménagement et du logement (DREAL). "Par rapport à tout ce qu'on sait de cette usine, on n'avait pas besoin de nouvelle étude environnementale pour autoriser une augmentation des capacités de stockage." Une hausse autorisée par arrêtés en janvier et juin 2019.

La loi de prévention des risques technologiques et naturels de 2003 a également instauré, à proximité de tout site Seveso de seuil haut, des Plans de prévention des risques technologiques (PPRT). Celui de l'usine Lubrizol de Rouen, approuvé en 2014, identifie clairement plusieurs zones de risques d'incendies, comme l'a découvert Reporterre. On y retrouve notamment le bâtiment A4 pour le "stockage de produits conditionnés" et le bâtiment A5, dédié au dédié au "conditionnement et enfûtage".

Ces deux bâtiments ont été entièrement brûlés par l'incendie. Comme le confirment ces déclarations du PDG de Lubrizol, Frédéric Henry, à Paris-Normandie : "Environ 10 % du site est détruit. Il s’agit de la partie logistique de l’usine, c’est-à-dire l’entrepôt où il y avait beaucoup de fûts et une station d’enfûtage. Autrement dit, un endroit où l’on met le produit dans les fûts."

Dans le document, les risques d'incendie de ces bâtiments sont estimés d'un niveau "tolérable". Mais le "niveau de gravité des conséquences sur les personnes exposées au risque" est présenté comme "catastrophique". Le risque d'incendie était donc bel et bien connu de l'entreprise, comme des autorités, en particulier dans ces bâtiments de l'usine.

Des stockages peu surveillés à Normandie Logistique

L'entrepôt adjacent, collé au bâtiment A5 de Lubrizol, a lui aussi brûlé. Deux autres ont été partiellement endommagés, comme on le constate sur ces images aériennes du site après l'incendie, prises par drone.

Ces trois entrepôts appartiennent à NL Logistique SCMT (Normandie Logistique), une société d'entreposage, de magasinage et de transports. Selon les informations de France Bleu Normandie, deux foyers de feu y auraient été repérés. Le mur qui sépare l'entrepôt n°3 de Normandie Logistique du bâtiment de Lubrizol était-il prévu pour empêcher le feu de se propager ?

"Au total 9.050 tonnes de produits étaient stockées chez Normandie Logistique", indique la préfecture. Ces entrepôts abritaient également des produits Total et Lubrizol. En tout, 12.700 fûts, soit 4.157 tonnes de produits de Lubrizol, "des matières premières stockées 'en mode déporté' avant d'entrer dans la fabrication, et des produits finis", étaient stockés chez Normandie Logistique. La répartition de ces produits dans les entrepôts est déterminante, puisque l'entrepôt n°3 a entièrement brûlé, tandis que le n°1 et le n°2 n'ont été que partiellement touchés.

"En termes de nature de produits stockés et de quantité, est-ce qu'on est sur une situation régulière ? C'est un des points que l'enquête devra confirmer ou infirmer", explique Patrick Berg (DREAL). En effet, l'entreprise Normandie Logistique, contrairement à Lubrizol, n'est pas classée à risque. Mais son entrepôt lui, contenait donc bien des produits Lubrizol et 139 tonnes de d'asphaltes pour Total, qui possède un site de fabrication de lubrifiants à environ 500 mètres de l'entrepôt.

"Un entrepôt qui contient des produits classés n'est pas forcément classé", justifie François (prénom modifié), membre du Syndicat national des ingénieurs de l'industrie et des mines (SNIIM), ayant une expérience d'inspecteur des installations classées. "Cela dépend de la nature de ses équipements, du classement ou non des produits stockés dans la nomenclature ICPE [classement des produits dangereux, NDLR], du volume stocké", ajoute-t-il.

Face aux nouvelles informations de la préfecture, Christian Boulocher, directeur général de Normandie Logistique, a réagi dans Paris-Normandie : "À ce jour, aucun indice ne nous permet de penser que ça puisse être parti de chez nous. Nous avons fait des constats et analyses qu’on a transmis aux services de police. S’agissant des horaires de déclenchement des détecteurs de fumée, ils ont eu lieu dans deux bâtiments distants de cinquante mètres, à deux minutes d’intervalle, orientés dans le sens du vent." 

Ces détections permettent de supposer que ce sont des fumées qui venaient d’ailleurs, a priori de l’extérieur, mais sans en tirer de conclusion.

Il précise qu’"il n’y avait absolument personne dans nos entrepôts et nous n’avons pas constaté d’intrusion". Une déclaration qui suppose que l'entrepôt n'était pas sous la surveillance d'un agent de sécurité. L'entrepôt n'était pas non plus sous vidéosurveillance, comme le note Paris-Normandie.

Comme le dirigeant de Normandie Logistique, les dirigeants de Lubrizol pensent que le feu s'est déclaré "à l'extérieur de l'usine". Sur France Bleu Normandie, ils disent disposer d'images de vidéosurveillance et de témoins oculaires qui étayent cette hypothèse d'un démarrage du feu "en dehors des limites de propriété du site, à l'extérieur de l'entrepôt ", indique Isabelle Striga, directrice générale de Lubrizol France. La compagnie a même déposé une plainte contre X pour "destruction involontaire explosion ou incendie" et "mise en danger d'autrui".

Pourtant, les affirmations de Lubrizol sur les témoins oculaires n'ont pas été confirmés par la police. "Sur les images d'une caméra, on verrait, c'est vrai, une silhouette à l'extérieur du site et à proximité du lieu de l'incendie, à une heure propice mais rien qui permette de dire comment et d'où le feu est parti", explique France Bleu Normandie.

Des salariés impuissants face aux flammes

Si l'origine de l'incendie, extérieure ou intérieure aux sites, reste inconnue, cela n'empêche pas les questions sur l'organisation de la surveillance et les moyens d'intervention pour éviter la propagation de l'incendie sur le site.

Selon nos informations, l'entreprise Lubrizol met totalement hors de cause les agents de Securitas, auxquels elle sous-traite la surveillance, excluant un défaut de surveillance. Un représentant du personnel nous a expliqué qu'un agent de sécurité de nuit de Securitas surveille l'usine Lubrizol pendant 12 heures. Lorsqu'il quitte son poste pour faire des rondes à l'intérieur du site de 14,4 hectares, un autre agent prend le relais.

Ils n'étaient "sans doute pas assez nombreux", suppose un représentant du personnel, qui y voit un symptôme du recours grandissant à la sous-traitance pour abaisser les coûts. "À l'issue de l'appel d'offres, on prend le moins cher, celui qui répondra à minima aux normes édictées par l'entreprise et à la réglementation Seveso", explique-t-il. Résultat selon lui : "moins de personnel, moins de rondes".

Le 24 juillet 2019, un arrêté préfectoral a récapitulé la réglementation de l'établissement en cas d'incident, notamment d'incendie. On peut y lire des consignes de sécurité qui doivent être "tenues à jour et affichées aux endroits opportuns" par Lubrizol. Le document mentionne, entre autres consignes, "les moyens d'extinction à utiliser en cas d'incendie", "la liste et l'emplacement des matériels d'extinction et de secours et le personnel chargé de sa mise en oeuvre". Tous les employés étaient-ils au point sur les procédures à appliquer en cas d'incendie ? Le matériel d'alerte et d'intervention était-il présent, accessible et fonctionnel ?

À l'usine Lubrizol, "les équipiers de première intervention seraient en fait des salariés de l'usine, en poste de production, formés à lutter contre le feu", nous explique un représentant du personnel. Lorsque l'alarme incendie se déclenche, ils doivent revêtir leurs équipements de pompiers et saisir le matériel pour intervenir. Mais lorsque le feu a été découvert, il a fallu attendre l'arrivée des pompiers de casernes de Seine-Maritime et même des renforts venus d’Ile-de-France, de l’Oise, de la Somme ou encore d’Eure-et-Loir.

Un système incendie défaillant ?

Aucune personne présente sur le site n'a donc pu empêcher le feu de se propager. La violence du feu ne leur a peut-être pas laissé le temps de réagir. La nuit de l'incendie, l'alarme s'est déclenchée tardivement, comme le confirme le directeur du site de Rouen, Laurent Bonvalet, sur France Bleu Normandie

"Le feu s'est déclaré avec une telle violence que les systèmes d'alarme ont été mis hors circuit."

Selon nos sources, ce sont même "des employés du groupe Triadis [voisin de Normandie Logistique, NDLR] qui ont prévenu de l'incendie". Le PDG de Lubrizol, Frédéric Henry, complète : "On pense qu’en arrivant dans cet entrepôt principal, l’énergie était telle que les sprinklers [installation fixe d'extinction automatique à eau, NDLR] ne servaient plus à rien".

En 2017, l'usine Lubrizol a fait l'objet d'une "mise en demeure" en raison de "17 manquements" puis "la mise à niveau a été réalisée", assure le préfet. "On a vu qu'il y avait des points dans l'usine qui ne respectaient pas complètement la réglementation en termes de durée maximale de départs de feu", explique Patrick Berg. "Cela signifie qu'en tout point de l'installation, il faut que l'exploitant soit capable d'intervenir sur l'incendie en moins de 20 minutes."

Les stockages à Lubrizol étaient-ils eux-mêmes suffisamment sécurisés ? 

Un pompier présent sur le site après l'incendie a été interpellé par la disposition des fûts, "séparés de la rue par un simple grillage". Ces fûts seraient, selon lui, ceux que l'on voit au premier plan de cette photo, déformés par la chaleur de l'incendie.

Photo prise par un pompier après l'incendie. Des futs déformés au premier plan, et le silo dans le fond.
Photo prise par un pompier après l'incendie. Des futs déformés au premier plan, et le silo dans le fond. / Source anonyme

En 2008, des fûts se trouvaient bien stockés le long d'un grillage donnant sur la rue, comme on le constate sur ces images capturées par Google Street View. Selon une source anonyme proche de l'enquête, la nuit de l'incendie, des employés présents se seraient même échappés du site à travers un grillage, bien que sur le photos de presse on voit un grillage plus élevé et solide que celui-ci.

Entre une rue qui longe l'usine, et un amoncellement de futs, il n'y a qu'un grillage. Image août 2008.
Entre une rue qui longe l'usine, et un amoncellement de futs, il n'y a qu'un grillage. Image août 2008. / Capture d'écran / Google Street View

Un grillage autour d'un site Seveso, est-ce réglementaire ? "Tout dépend du caractère inflammable des fûts", nuance François. "Une étude spécifique doit être réalisée pour voir si un mur coupe feu doit séparer les fûts d’une zone publique."

Une autre question reste en suspens : la rétention des produits en cas d'écoulement était-elle suffisante ? Déjà en septembre 2015, quelque 2 000 litres d'huile minérale s'étaient déversés dans le réseau d'évacuation des eaux pluviales après un "incident d'exploitation".

La rétention et l'évacuation des produits chimiques en installation classée sont réglementées dans cet arrêté. "La bonne pratique, c'est de mettre en place les produits sur une rétention suffisante pour les récupérer", précise François. "Mais lorsqu'il y a un incendie, les pompiers projettent de l'eau qui se mélange avec les produits."

Sur une vidéo diffusée dans un reportage de France 2 le 30 septembre dernier, on voit qu'un pompier patauge dans "une boue au sol de 5 à 10 centimètres, de toutes les couleurs", alimentée par les "fûts qui sont éventrés".

"Normalement, il doit y avoir des dispositifs pour récupérer les eaux incendie et tous les effluents des fûts perforés", ajoute François. "Mais ce type de mesures est difficile à mettre en place, surtout sur un vieux site classé, car les bassins se trouvent sous le site."

La population était-elle suffisamment informée ?

Peu avant 8 heures du matin le 26 septembre, les sirènes ont retenti dans l'agglomération de Rouen. "Les moyens d’alerte ont montré, une nouvelle fois, leurs limites", juge Yves Blein, député du Rhône et président d’Association nationale des collectivités pour la maîtrise des risques technologiques majeurs (AMARIS). "La sirène n’est souvent pas entendue. Et quand bien même elle l’est, les consignes associées à l’émission d’un signal sonore ne sont pas connues. Dois-je évacuer ? Dois-je me confiner ? Pourquoi la sirène sonne-t-elle ?", liste-t-il. Il appelle à "une réflexion plus large sur l’information publique d’urgence (précision des messages et des consignes à transmettre, etc.) et sur la sensibilisation voire la formation des populations."

Je n'ai pas entendu d'alarme (...), on n'a pas été évacués, personne ne nous a prévenus.

En principe, tous les cinq ans, les préfets doivent piloter une campagne d'information, à la charge de l'entreprise, des populations riveraines d'un tel site classé (brochures, affiches...). "Mais la défiance des riverains de Lubrizol montre bien l’inefficacité de ces démarches. Les gens ont de plus en plus de mal à trouver l’information alors qu’il faudrait leur apprendre à réagir en cas d‘accident à travers, par exemple, des exercices", souligne Ginette Vastel de France Nature environnement sur Novethic.

La confusion des riverains face à l'accident est bien perceptible dans une série d'interviews réalisée par France 3 Normandie. "On attend des excuses pour ne pas avoir été réveillés", réclame une habitante qui habite "à 15 mètres de l'usine". "Je n'ai pas entendu d'alarme (...), on n'a pas été évacués, personne ne nous a prévenus", s'indigne-t-elle.

À 3h30, elle a interrogé la police "arrivée avec un camion de la voirie pour faire barrage" sur la mise en place ou non d'une procédure d'évacuation... "Non, non, restez chez vous, tout va bien se passer", lui aurait-on répondu. "On n'est pas assez renseignés, pas assez avertis", ajoute une autre habitante.

L'entreprise Lubrizol et Normandie Logistique, tout comme la société Securitas n'ont pas répondu à nos sollicitations.

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