RECIT- par Andrew Osborn - Reuters -

En ce 14 juillet 2012, alors que le soleil se couche sur Damas, rien ne permet de penser que la capitale syrienne s'apprête à vivre une bataille décisive pour l'avenir du régime de Bachar al Assad.

Les rebelles ont baptisé cette opération d'un nom qui illustre leur espoir de prendre l'ennemi par surprise et de lui porter un coup fatal dans une ville perçue depuis des décennies comme la forteresse imprenable du clan Assad: "Le volcan de Damas et le séisme de Syrie"."C'est une opération sans retour", dit le colonel Kassem Saadeddine, porte-parole du commandement de l'Armée syrienne libre (ASL), lorsqu'éclatent les premiers combats. "Nous avonslancé l'opération pour libérer Damas."

Près d'une semaine plus tard, les combats se poursuivent dans la capitale syrienne et les rebelles n'ont jamais été aussi près de renverser Bachar al Assad depuis le début du soulèvement, pacifique à l'origine, en mars 2011.

Cette offensive contre le repaire de Bachar al Assad, dont le père Hafez, fondateur du régime en 1970, était surnommé "le lion de Damas", a été planifiée de longue date, assure KassemSaadeddine. Elle implique 2.500 combattants, qui ont été infiltrés dans la ville une semaine plus tôt, précise-t-il.

Pour cette bataille de Damas, des rebelles ont été spécialement acheminés en provenance d'autres régions du pays, dit un autre officier de l'ASL.

Les insurgés lancent les hostilités à Hadjar al Assouad, un quartier du sud de la capitale où ils engagent des combats contre des forces gouvernementales certainement prises parsurprise.

Le lendemain, 15 juillet, leur détermination ne fait plus aucun doute. Ce jour-là, un dimanche, une puissante explosion déchire un autocar transportant des membres des forces de sécurité, faisant de nombreux blessés. Dans le même temps, les combats se propagent dans trois autres faubourgs de la capitale syrienne.

Des habitants favorables à l'insurrection brûlent des pneus dans les rues pour entraver les efforts des forces de sécurité. Sur la foi de rumeurs faisant état de la fermeture de la route menant à l'aéroport, le gouvernement envoie ses blindés dans le sud de la ville. ILLUSION

Les Damascènes confirment cette version. Ils affirment que la capitale n'avait jamais connu de combats aussi intenses depuis le début du soulèvement contre le régime. Jusqu'alors, Bachar al Assad, arrivé au pouvoir après le décès de son père en 2000, était parvenu à préserver Damas des troubles agitant une grande partie du pays.

Tandis que ses blindés et son artillerie réduisaient des quartiers entiers de certaines villes de province à l'état de ruines, la vie dans la capitale suivait son cours: les voitures circulaient, les commerces étaient ouverts et les étudiants continuaient d'aller à l'université.

En ce 15 juillet, cette illusion de normalité vole en éclats: des colonnes de fumée noire s'élèvent dans le ciel de Damas et le crépitement des mitrailleuses, entrecoupé d'explosions, résonne dans la ville, l'une des plus anciennes au monde.

Au deuxième jour de l'offensive, les habitants de Midane rapportent que ce quartier du centre du Damas s'est transformé en zone de guerre, avec tireurs embusqués sur les toits et combats à l'arme lourde entre rebelles et forces gouvernementales.

Dans certains quartiers, l'eau et l'électricité sont coupées. De violents affrontements éclatent dans les quartiers de Zahera et Tadamone. Des activistes signalent la présence de chars dans les rues de la capitale, signe que le régime commence à paniquer, selon de nombreux observateurs. Appliquant les principes de la guérilla urbaine, les insurgés s'abritent dans les ruelles inaccessibles aux chars et aux blindés.

La télévision d'Etat évoque à peine les événements en cours. Elle rapporte simplement que les forces de sécurité traquent des "groupes terroristes" dans certains quartiers de Damas. Les opposants, eux, diffusent sur internet des images montrant des hommes vêtus de jeans, tapis derrière des sacs de sable dans les ruelles de la capitale et tirant au lance-roquettes et à la mitrailleuse. En ce lundi, les insurgés disent être encerclés par les forces du régime. HELICOPTERES EN ACTION

Ils adaptent alors leur tactique. Ils s'organisent mieux, deviennent plus mobiles et opèrent en plus petites unités afin d'être moins exposés. Ils décident aussi de recourir davantage aux bombes artisanales, disent-ils. S'ils continuent de recevoir clandestinement des armes en provenance de l'étranger, on ne sait pas dans quelle mesure ils sont alors guidés ou soutenus, le cas échéant, par des services secrets étrangers.

Au troisième jour de l'offensive, le 17 juillet, les hélicoptères du régime entrent en action. Les rebelles affirment en avoir abattu un.

L'opposition voit dans ces combats, si intenses et si proches du coeur du pouvoir de Bachar al Assad, le signe que le régime est en train de perdre la main. "Quand vous tournez vos armes contre le coeur de Damas, sur Midane, vous avez perdu la ville", commente Imad Moaz, un opposant de Damas. Des vidéos montrent les façades calcinées de boutiques et d'immeubles.

D'après les services de renseignement militaire israéliens, Bachar al Assad redéploie à la hâte des forces stationnées le long de la frontière avec Israël pour les ramener à Damas.

Le mercredi, l'offensive rebelle franchit un nouveau cap. Certains parlent d'un tournant décisif dans la crise.

Dans la matinée, les combats se rapprochent du palais présidentiel, imposante bâtisse perchée sur les hauteurs de la ville. Au siège de la sûreté nationale, les plus fidèles lieutenants de Bachar al Assad participent à une réunion de crise autour d'Assef Chaoukat, beau-frère du président, lorsqu'une bombe dévaste la pièce. Assef Chaoukat est tué, ainsi que le ministre de la Défense, Daoud Radjha, et le général Hassan Tourkmani. Deux jours plus tard, le chef des services de renseignement, Hicham Bekhtyar, également présent, succombe à ses blessures. Le ministre de l'Intérieur est aussi touché.

Euphoriques, les rebelles revendiquent la responsabilité de l'explosion, qu'ils présentent comme le "début de la fin" du égime Assad. LE REGIME ATTEINT EN SON COEUR

La méthode opératoire reste floue. S'agit-il d'un attentat suicide ou la bombe a-t-elle été activée à distance comme lors de l'attentat raté commis contre Adolf Hitler en 1944 par Claus von Stauffenberg ? Quoi qu'il en soit, les cerveaux de la répression sont éliminés. Le régime est durement touché. L'attentat prouve qu'il peut être atteint en son coeur même.

Pendant 24 heures, Bachar al Assad n'apparaît pas à la télévision d'Etat. Des rumeurs commencent à circuler. Selon certains rebelles, il a quitté Damas pour gagner la côte, bastion de sa communauté alaouite.

Un diplomate occidental rapporte que, après l'attentat, le président syrien a appelé le général Robert Mood, chef des observateurs de l'Onu, pour lui promettre d'appliquer le plan de paix de Kofi Annan, resté lettre morte depuis avril, si les pays occidentaux parviennent à convaincre les insurgés de cesser leur offensive. Ni Robert Mood ni Kofi Annan n'ont pu être joints.

Quand il réapparaît enfin à la télévision d'Etat pour introniser son nouveau ministre de la Défense, Bachar al Assad reste cependant silencieux sur les événements en cours à Damas. Il laisse le soin à son ancien chef d'état-major devenu ministre de la Défense, Fahad Djassim al Freidj, de promettre de "couper chaque main qui portera atteinte à la sécurité de la patrie".

L'armée pointe ses batteries anti-aériennes contre des zones résidentielles où s'abritent des insurgés. Hélicoptères et pièces d'artillerie pilonnent Damas pendant toute la journée. Des explosions retentissent non loin de la caserne de la IVe Division blindée, unité extrêmement redoutée dirigée par le frère de Bachar al Assad, Maher. Un commissariat est en flammes dans le quartier de Hadjar al Assouad.

Omrane Zoabi, ministre de l'Information, qualifie la bataille de Damas de "bataille décisive pour toute la Syrie". Pour la première fois, la télévision d'Etat montre des images de militaires échangeant des coups de feu avec des rebelles dans le centre de la capitale.

"Voilà la volcan dont nous parlions, nous venons juste de commencer", dit Kassem Saadeddine. "TOUT LE MONDE S'ARME"

Au cinquième jour, les hélicoptères de l'armée bombardent des positions rebelles. Des pièces d'artillerie nichées sur les collines dominant Damas déversent une pluie d'obus sur deuxquartiers de la capitale.

Des insurgés prennent d'assaut le siège de la police de la province de Damas, pillent et incendient ce vaste bâtiment bientôt abandonné aux flammes. Des habitants parlent de cadavres dans les rues.Apeurés, de nombreux Damascènes se terrent chez eux tandis que beaucoup de commerçants ferment leurs portes. Les rues habituellement animées de la capitale semblent désertées.

"Tout le monde s'arme dans le quartier", dit un habitant de Midane. "Certains avec des mitrailleuses, certains avec des armes de poing. Certains, même, avec de simples couteaux." Des combats éclatent près du siège du gouvernement, grand bâtiment de style soviétique, et près des bureaux du Premier ministre.

Vendredi, sixième jour de l'offensive et premier jour du ramadan, le mois sacré du calendrier musulman, le régime tente de reprendre le dessus. Soumis à d'intenses bombardements, lesinsurgés se retirent du quartier de Midane, dans ce qu'ils présentent comme un "repli tactique".

Ailleurs dans la capitale, les insurgés incendient une caserne de l'armée après deux jours de siège. Selon des sources au sein de l'opposition, le bâtiment était utilisé pour former les chabiha, miliciens à la solde du régime.

A l'Onu, des responsables font état de rumeurs selon lesquelles l'argent commence à manquer dans les banques de Damas.

La télévision d'Etat tente cependant de montrer que le régime contrôle la situation. Elle diffuse en direct des images des artères et des quartiers du centre de la capitale, mais seules quelques voitures circulent sur les boulevards.

Le pouvoir diffuse également des clips de propagande à la gloire de l'armée, de destructions à Damas et dénonce un complot des capitales occidentales. Valérie Crova à Damas

La chaleur est accablante à Damas. La température dépasse les 40° Celsius mais de nombreux quartiers restent privés d'électricité. Beaucoup d'habitants ont déjà fui, en particulier au Liban, confronté à l'afflux de dizaines de milliers de personnes, selon certaines estimations. Comme un lion blessé, Bachar al Assad reste toutefois capable d'une riposte impitoyable face à l'attaque la plus audacieuse menée à ce jour par ses opposants. (Avec Samia Nakhoul, Dominic Evans, Oliver Holmes, Erika Solomon et Mariam Karouny à Beyrouth, Suleiman Al-Khalidi à Cilvegozu, en Turquie, Saad Shalash près de Kaïm, en Irak, Khaled Yacoub Oweis à Amman, Steve Gutterman à Moscou et Stéphanie Nebehay à Genève, Bertrand Boucey pour le service français) REUTER
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