Texte et mise en scène Wajdi MouawadAvec Marie-Josée Bastien, Jean-Jacqui Boutet, Véronique Cote, Gerald Gagnon, Linda Laplante, Anne-Marie Olivier, Valeriy Pankov, Isabelle Roy Sur fond d’apocalypse, dans une ville battue par des vents violents, Wajdi Mouawad confronte trois personnages avec leur passé commun. Sauf que celui-ci diffère pour chacun. Fermont, une ville minière à la frontière du Labrador. En hiver, les températures peuvent descendre jusqu’à – 60°C. C’est là que se retrouvent après quarante années de séparation deux frères et une soeur pour liquider la succession de leur père en train de mourir. Dans cette croisée des destins qui réunit Edward, Noëlla et Arkady, on reconnaît une situation chère à Wajdi Mouawad dont l’écriture est profondément obsédée par les thèmes récurrents du passé occulté et de la quête d’identité. L’atmosphère dans laquelle se déploie ce nouveau spectacle est proche de l’apocalypse ; autrement dit, de la fin des temps. La ville est balayée par des vents d’une violence extrême au point qu’un mur écran a été construit pour se protéger. Des hordes de rats se répandent dans les rues. Une ambiance lourde de menace, comme si une grande catastrophe n’allait pas tarder à se produire. Quelque chose qui concerne personnellement les protagonistes de cette histoire. Une épreuve intime et violente à laquelle ils devront se confronter et qui les révélera d’une certaine manière à eux-mêmes. Comme toujours Wajdi Mouawad sait ménager le suspense. D’où son goût d’écrire ses spectacles dans le temps même des répétitions pour maintenir jusqu’au bout une tension salutaire. Tout ça étant au fond une question de temps comme l’indique justement le titre de cette pièce, Temps. Car à travers les trois personnages, ce sont différentes conceptions de la temporalité qui s’affrontent face au père mourant. Trois temps, celui d’Edward l’historique, Noëlla la mythique et Arkady le messianique.Hugues Le Tanneur

Temps de Wajdi Mouawad
Temps de Wajdi Mouawad © Jean-Louis Fernandez

Contexte

Fruit d’une commande du Théâtre du Trident à Québec, Wajdi Mouawad réunit autour de lui pour ce vaste projet en huis clos qu’il écrit et met en scène, une équipe essentiellement québécoise mais aussi française, américaine et russe. Chassant de son esprit toute idée préconçue sur le spectacle, rien n’est su au premier jour des répétitions : ni les thèmes, ni la trame, ni le titre ! Simplement la conviction d’embarquer dans l’intensité, des artistes qu’il côtoie et connaît bien... tous enfermés l’hiver durant pour imaginer et mettre en oeuvre l’éclosion d’un spectacle au printemps. Pour concevoir l’entièreté du spectacle, une résidence de création est répartie en deux temps : cinq semaines à Québec, deux à Berlin. Après avoir été intitulé […], c’est au mois de janvier qu’il trouve son nom : Temps.

L’inquiétude comme boussole

Temps de Wajdi Mouawad
Temps de Wajdi Mouawad © Jean-Louis Fernandez

Temps est un piège que je me suis posé à moi-même. Temps a été pensé pour être un cheval de Troie à l’intérieur d’une écriture devenue, pour moi, au fil des ans, une citadelle défaite d’intérêt. Temps est une ratière pour le rat que je suis devenu à force de cimenter une méthode. Mais pour parvenir à se piéger soi-même, il faut, à la fois, penser le piège et, ce faisant, en égarer les clefs. Ce piège a consisté à mettre en place, de façon délibérée, un mode de production à l’encontre de ce que, jusque-là, je demandais : long temps de maturation avant les répétitions ; recherches et documentations fouillées ; sédimentation des niveaux narratifs ; démultiplications des sens ; mosaïques des symboles ; périodes importantes de répétitions séparées de périodes tout aussi importantes d’écriture ; budget conséquent et durée du spectacle de minimum trois heures. Temps a inversé ces données en exigeant un contexte de production opposé : ne rien savoir au premier jour des répétitions ; temps de répétitions très court ; durée du spectacle n’excédant pas deux heures ; budget minimal. J’avais, après la création des spectacles qui composent Le sang des promesses, l’envie de déplacer, d’inquiéter, l’instant de l’écriture. J’avais, de manière obsessive, l’envie que l’inquiétude ne soit plus un état à gérer mais qu’elle devienne la source de mes intuitions ; car comment obliger les mots à sortir, à survenir, de manière différente, sans que cela ne soit une simple décision formelle, si ce n’est en se jetant de toutes ses forces au bas de cet immeuble intérieur qui nous abrite dans l’espoir d’être rattrapé en retour par un autre soi, nouveau à jamais, un inconnu, un étranger, et pouvoir alors, au sortir de la chute, se dire : “c’est moi qui a écrit ça ?!” Chuter est inquiétant. Alors évidemment ce ne fut pas de tout repos. (...) Temps en ce sens est une entreprise de démantèlement, de sabotage, pour se déconnecter d’un monde au fond illusoire et se reconnecter, sans doute à une autre illusion, mais qui, dans sa sensation de nouveauté, fait ressentir le vent de la réalité. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres. Une fois en période de création, tout s’est passé, et très vite, et très lentement. Ayant très peu de jours de répétitions, nous avons pris tout notre temps. Quelque chose de lent, comme la chute d’un glacier, a imprégné l’ensemble du récit qui s’est construit sous nos yeux. Cette lenteur dans la vitesse a été, pour moi, la plus belle découverte. L’écriture, au final, s’est avérée plus elliptique, plus abstraite, plus courte et moins lyrique que d’habitude, tout en demeurant reliée aux pulsions qui me traversent depuis Journée de noces chez les Cromagnons jusqu’à Ciels. De plus, dans Temps, il n’y a pas de secret à découvrir, simplement un père à abattre. L’irruption du personnage de Napier est, pour moi, une ouverture vers un espace que je n’avais pas encore osé accoster. J’ai toujours cherché à éviter d’affronter la question du mal. Van Gogh, longtemps, n’osa pas toucher aux couleurs, se méfiant de leur puissance et se contentant de peindre enocre, marron et brun.

Temps de Wajdi Mouawad
Temps de Wajdi Mouawad © Jean-Louis Fernandez

La question du mal a la saturation d’un jaune citron. Il peut être très agréable de s’y contempler. Je me suis toujours méfié instinctivement de ce que le mal a de romantique. Temps est un premier geste pour évoquer cette question, sans y parvenir réellement. Napier n’est pas mauvais ; il est faible. Mais la porte s’est entrouverte me faisant comprendre qu’après Ciels, un no man’s land, espace entre deux territoires, séparant deux époques d’écritures, devra être traversé, sans doute sur plusieurs créations, pour parvenir à l’endroit recherché, même si j’ignore encore tout de lui. L’inquiétude peut être une boussole. Si elle nous quitte alors nous faisons fausse route. Il faut la garder vive et vivante malgré tout. Inquiétude d’avant les répétitions, inquiétude pendant la création et inquiétude durant les représentations. Tout cela affirme une écriture autre ; des phrases pensées différemment ; des espaces rêvés autrement. Une écriture qui, pour renaître de ses cendres, doit trouver une manière de s’annihiler elle-même.Préface de Temps, Wajdi Mouawad, éditions Actes Sud-Papiers

Temps de Wajdi Mouawad
Temps de Wajdi Mouawad © Jean-Louis Fernandez
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