Place Tahrir, samedi 17 décembre, en fin de matinée
Place Tahrir, samedi 17 décembre, en fin de matinée © Radio France / vincent josse

ll a plu des coups, samedi, sur la célèbre place Tahrir, au Caire. Vers onze heures et demi, les militaires égyptiens ont fondu sur des manifestants, armés de barres métalliques. L'incident vécu samedi avec l'équipe d'Arte témoigne du chaos qui règne au Caire.

11h 30. Six membres de la nouvelle émission "Square" prévue avec le romancier de "l'immeuble Yacoubian", Alaa El Aswany, rejoignent la célèbre place Tahrir, haut-lieu de la contestation depuis le printemps arabe. Rendez-vous avec une pigiste de la chaîne franco-allemande, Marion Touboul et son ami journaliste Ahmed Hassan Sami, et le maquilleur égyptien, Mohamed. Le calme règne sur la place. Du balcon du 7è étage, nous apercevons, au loin, de la fumée, l'Institut d'Egypte est en feu. Il y a eu de graves incidents la veille, des manifestants ont reçu des pierres, 8 ont été tués et les blessés se comptent par centaines. En quelques secondes, la situation passe du calme au chaos. Des passants se mettent à courir pour échapper aux coups de l'armée qui charge. Certains tombent et sont battus à coups de barres de fer par un ou plusieurs soldats qui s'acharnent sur les corps allongés sur le sol. Des coups de feu retentissent, l'armée tire. Devant moi, une femme qui cherche à traverser reçoit un coup, mais d'autres soldats la protègent et l'aident à rejoindre le trottoir (voir photo ci-dessus).

On commence à voir clairement du sang sur les battes ou les barres métalliques. Les militaires incendient les tentes blanches installées sur la place. Les bonbonnes de gaz, sous les tentes, explosent les unes après les autres. Nous filmons et photographions, car du balcon, nous sommes aux premières loges. Les soldats nous ont repérés. Le patron de l'hôtel annonce que des hommes montent les 7 étages pour récupérer les images. Nous cachons le matériel sous des lits, la chambre est fermée à clé. Trois hommes en civil, une barre de fer à la main débarquent, ruisselant de transpiration. Ils hurlent, réclament les images, ils nous fouillent. Conseillé par Ahmed, j'ai caché la carte de mon appareil photo dans mes sous-vêtements, bon réflexe: ils ne la trouveront pas. Ils ont à peine vingt ans, refusent de montrer une carte de l'armée car ils n'en possèdent pas, ce sont des baltaguias, des gamins payés par le pouvoir avec une mission ce jour-là: retrouver et détruire les images de l'attaque de l'armée. Ivres de rage, les hommes défoncent les portes. La cachette est découverte. Furieux, ils jettent sur le sol une caméra, détruite (60 000 euros), puis le matériel de l'ingénieur du son. Emmanuel Royer, un cadreur, reçoit un coup de barre sur l'avant-bras. Rien de cassé, mais il souffre. Une caméra de nos confrères d'Al Jazeera, présents dans l'hôtel, est balancée par la fenêtre. Ils embarquent mes appareils photos. Entouré d'Ahmed et Mohamed, exemplaires de courage, je les convaincs de rendre le matériel, vide d'images, ils acceptent et redescendent. Nous attendons, choqués. Ce n'est pas le moment de sortir. Une heure et demi plus tard,Ahmed négocie avec un autre baltaguia qu'il nous escorte jusqu'au métro.

Place Tahrir, samedi 17 décembre, en fin de matinée
Place Tahrir, samedi 17 décembre, en fin de matinée © Radio France / vincent josse
Ala Al Aswany
Ala Al Aswany © Radio France

14h, l'interview avec le romancier qui a toujours appelé les Egyptiens à dénoncer la dictature de Moubarak commence, dans le cabinet dentaire où il exerce, encore. En sortant dans la rue pour rejoindre le Nil, Alaa Al Aswany est insulté par un homme, visiblement au courant de notre présence. "Tu n'as pas le droit de parler à la presse étrangère, ce sont des espions!" Et l'homme salit autant Al Aswany que tous les révolutionnaires. Le romancier répond sur le même ton et balance des noms d'oiseaux à son agresseur. Aucun des deux ne cède. La foule se précipite, une trentaine de personnes. Un jeune lance: "Arrêtez de dire que l'armée tire sur les Egyptiens, c'est faux, ou alors prouvez-le, montrez les images!" Nous préférons quitter les lieux au plus vite en taxi car la tension est bien trop forte. Al Aswany, ému, explique: "L'armée tente de jeter le discrédit sur les révolutionnaires. Elle nous fait passer pour une poignée d'agitateurs et beaucoup d'Egyptiens suivent ce discours". Deux jours plus tard, des flyers seront distribués dans les taxis, sur lesqueils il est inscrit qu'Alaa el Aswany et le candidat libéral à la présidentielle, El Baradei, sont à l'origine d'une conspiration sioniste contre l'Egypte et qu'ils agissent avec les fonds qatari.

En attendant, le tournage se poursuit sans heurts, mais dans un climat tendu, avec ici et là des remarques très contrastées. Ainsi, cette femme d'un milieu bourgeois qui me glisse à l'oreille: "Al Aswany n'est qu'un activiste. Il sème la zizanie. Il faut du calme, l'armée s'y emploie. Et puis, que voulez-vous faire? Entre l'armée et les islamistes qui ont remporté 65 pour cent des voix au premier tour des législatives, nous préférons l'armée." A la fin de l'enregistrement, dans le calme d'un bar cossu du Caire, "le Garden city club", une vieille dame me confie: "C'est le chaos, ici, mais quelle que soit votre opinion, n'oubliez pas une chose: soyez toujours du côté du peuple égyptien".

Alaa Al Aswany
Alaa Al Aswany © Radio France / vincent josse
Ala Al Aswany
Ala Al Aswany © Radio France

"Square", avec l'écrivain Alaa Al Aswany sera diffusé sur Arte le 8 janvier, à midi. L'émission sera hebdomadaire, en partenariat avec France Inter.

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