19 heures : c’est parti véritablement ! Première projection de presse de ce Festival 2010, dans la salle Debussy, petite sœur de la grande salle. On y a découvert « Tournée » le quatrième film réalisé et joué par Mathieu Amalric, en compétition. Un ancien producteur de télé revient en France pour y produire une troupe de « show girls » américaines. Exposition maximale pour un cinéaste qui nous avait habitué à un cinéma d’auteur plutôt pur et dur : on se souvient avec bonheur des fulgurances du « Stade de Wimbledon », par exemple. On dira ce nouveau film plus « accessible », mais cela n’aura pas de sens. Amalric continue de tracer son sillon en forme d’autoportraits successifs. Et tant pis si cette fois, il voulait absolument confier le rôle de son personnage principal à quelqu’un d’autre, en l’occurrence le producteur Paulo Branco lequel n’a pu finalement se rendre disponible. Alors l’acteur-réalisateur a endossé les habits de ce producteur dont le retour en France tient plus du chemin de croix personnel que du triomphe.

Matthieu Amalric, entouré de ses actrices, pendant le photocall
Matthieu Amalric, entouré de ses actrices, pendant le photocall © Radio France / Eric Gaillard / Reuters

Désireux de trouver une salle parisienne pour parachever la tournée provinciale de ses incroyables vedettes, il va, tel le Christ aux outrages, à la rencontre de ses amis, confrères ou amante d’hier. Mauvais ami, mauvais confrère, mauvais payeur, mauvais père aussi, mauvais ex-amant enfin, rien ne lui est épargné. Et par une ironie pleine de subtilités, nous découvrons ce personnage au fil de ses rencontres sous ce jour peu reluisant, alors même que dans sa vie présente il nous paraît presque l’inverse : bon patron, bon payeur, bon compagnon. C’est dire si le personnage n’est pas une caricature mais porte tout simplement le poids de son âme avec lui. Mais sur ces fantômes qui viennent à sa rencontre, appelés par lui et par nécessité, il se brise et se fracasse et se mutile avec une élégance toute cassavetienne. On aurait aimé ne faire aucune référence au cinéaste américain pour parler de ce beau film qui a illuminé ce début de Festival. On aurait aimé cela pour montrer qu’il vit très bien tout seul sans référence. Et puis, a contrario, pourquoi taire que l’ombre légère et douceur du fantôme Cassavetes flotte ici avec bonheur et que ces vedettes féminines sont des Gena Rowland en puissance, en coup de gueule, en charme. De ce portrait de l’artiste en producteur déchu, Amalric tire une œuvre qui semble se perdre en permanence alors qu’elle suit son chemin, celui d’un plaisir retrouvé, d’une sorte de réconciliation avec la vie même et ses plaisirs même fugace. Ce renoncement à Paris qui traverse tout le film est comme la redécouverte d’un autre chemin. Débarrassé de ses chimères, redevenu humble parce que nu, lucide sur lui-même, le roi-producteur peut enfin habiter son royaume et s’abandonner peut-être aux love streams. Entre-temps, Amalric aura su magnifiquement rendre les atmosphères improbables des tournées en province, avec ces lieux d’un soir, ces hôtels aux musiques envahissantes, ces chambres d’un moment, ces soirées hésitantes. Il n’a pas son pareil pour décrire cette vie d’artistes errants qui rient très fort et sont comme des enfants que les vrais enfants ne comprennent pas et trouvent ridicules. En nous embarquant sur ces planches avec des numéros (réjouissants soit dit en passant), Amalric parvient, chose rare, à rendre le théâtre cinématographique. Parce que son œil est celui des coulisses, prouvant ainsi qu’il a d’abord le regard du cinéaste et non du simple spectateur. On ne doutait pas qu’Amalric était un cinéaste à part entière. « Tournée » en est une éclatante et passionnante et heureuse confirmation. Vous l’aurez compris, « Tournée » m’est apparu comme un film porté par la grâce, c’est-à-dire par cette flamme qui fait se conjuguer l’amour du cinéma et l’envie de raconter une histoire. Demain ? Oliveira, Im Sangsoo, Guzman, entre autres…

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