Quand j’ai parlé du deuil de l’animal de compagnie, il y a quinze jours j’ai oublié de citer cette phrase de Montaigne :"Nous pleurons souvent la perte des bêtes que nous aymons, aussi font elles la nostre". [1] Quand je me suis la semaine dernière entretenue avec Geneviève Brisac de l’importance des bêtes pour Rosa Luxembourg, j’ai omis de préciser le titre du livre dont étaient extraits les fragments de lettres que nous avons lus.

Dans l’asile de nuit , L’Herne, 2007

Aujourd’hui donc je vous parle de Montaigne

Et je vous lis un passage des Essais dans lequel il reproduit une histoire légendaire qu’on racontait dans l’Antiquité.

Montaigne écrit, dans ses Essais, que ce que l’on raconte, depuis l’Antiquité, des animaux, de leurs tours parfois stupéfiants d'habileté et de leurs moeurs prouve que l'homme ne possède pas le monopole de l'intelligence et de la moralité mais qu'il partage avec les autres animaux, selon des degrés différents, une seule et même loi de nature.

C’est pourquoi nous devons cesser de nous mettre à part, de nous enorgueillir de notre raison, de notre science et de notre moralité. Il faut, je le cite, "nous ramener et nous joindre au nombre. Nous ne sommes ny au-dessus ny au dessoubs du reste." [2] "Nous vivons et eux et nous, sous un même toit et humons un mesme air : il y a, sauf le plus et le moins, entre nous une perpétuelle ressemblance ». Quant à « ce défaut qui empêche la communication entre eux et nous, pourquoi ne serait-il pas autant le nôtre que le leur ?(…) Nous ne les comprenons pas plus qu’ils ne nous comprennent. C’est pourquoi ils peuvent tout autant nous estimer bêtes que nous le faisons »…

Les récits des performances animales, le plus souvent fabuleux, nous enseignent que les animaux, eux aussi, savent pleurer, rire, parler, avoir un langage intérieur, s'asservir les uns les autres, chasser, raisonner, jouer, compter, s'instruire, se perfectionner, avoir des pratiques religieuses, se livrer à l'inceste, épargner, faire la guerre, manifester fidélité, gratitude, clémence, se constituer en sociétés et même en confédérations, faire preuve de solidarité, éprouver du repentir, opérer des abstractions et des généralisations, se tenir debout, avoir de la pudeur. Leur capacité de parler est si grande que les bêtes "s'entr'entendent", comme il dit, se comprennent non seulement à l'intérieur d'une même espèce mais encore d'une espèce à l'autre. Et s'il n'y a pas de langue commune ce n'est pas que les bêtes n'ont pas le langage mais qu'elles et nous ne parlons pas la même langue : "c'est à deviner à qui la faute de ne nous entendre point : car nous ne les entendons non qu'elle nous". Mais ces histoires parfois à dormir debout, ces histoires d’animaux que Montaigne reprend à son compte, avec une apparence de crédulité, elles seront, si je puis dire, « authentifiées » par les travaux de l’éthologie.

La continuité entre les vivants, la non supériorité de l’homme est affirmée si fortement que Montaigne en vient à comparer certains hommes et certains animaux. " J’enchérirais volontiers sur Plutarque et je dirais qu’il y a plus de distance de tel homme à tel homme qu’il y en a de tel homme à telle bête. Car je ne pense pas qu'il y ait une si grande distance de bête à bête, comme il y a de grand intervalle d'homme à homme, en matière de prudence, de raison, de mémoire [3] ." Montaigne reprend cette idée qu’il tient de Plutarque à deux reprises, il y tient beaucoup. C’est une proposition généreuse pour les animaux ou du moins pour certains, mais subversive quant à l’affirmation judéo-chrétienne d'une unité et d'une séparation de la nature humaine. Que l'on interprète cette remarque dans le sens d'une disparité entre les peuples, ou dans celui d'une inégalité entre les individus, elle crée un malaise, comme si la suite des temps, le colonialisme et le racisme, ne nous donnaient désormais plus le droit de nous ébattre avec cette belle insouciance dans l'échelle des êtres. Montaigne a été jusqu’à approuver un vieux texte dans lequel il est dit, je cite, que « nous sommes mieux en la compagnie d'un chien connu qu'en celle d'un homme duquel le langage nous est inconnu. De sorte que l'étranger n'est pas un homme pour l'homme". [4] Il se trouve que c'est le naturaliste, Pline l’Ancien qui, dans son Histoire naturelle est à l'origine de cette idée un peu effrayante. [5]

Nous, les amis et les défenseurs des animaux, apprécions beaucoup la pensée de Montaigne, parce qu’il relève les bêtes du mépris dans lequel la philosophie rationaliste les a tenus et les tiendra encore longtemps. Mais la leçon qu’il en tire apparaît un peu inquiétante puisqu’il qu’il en vient à placer certains hommes au-dessous de certaines bêtes, dans la hiérarchie des êtres vivants. À l’inverse, Descartes, un siècle plus tard, sera méprisant et cruel envers les animaux, certes, puisqu’il établira une coupure radicale entre la matière, les animaux et l’esprit, les hommes. Mais, du coup, Descartes affirmera que le bon sens est la chose du monde la mieux partagée entre les hommes, ce qui est quand même la première profession de foi démocratique de l’histoire. La politique se mêle de cette affaire et il faut être conscient des enjeux. Il ne s’agit pas de choisir entre Montaigne et Descartes mais de ne pas se laisser entraîner là où l’on ne veut pas aller.

Quand se présentent les bêtes familières, celles de la maison, de l'équitation et de la chasse, Montaigne fait part d'un simple constat : "cette sympathie que j'ai avec les bêtes" et "ma nature puérile". [6] __ Le gentilhomme de fraîche date, le cavalier rêveur, le châtelain qui a offert une chasse à courre à Henri de Navarre avoue sa pitié, sans craindre de voir mise en cause sa noblesse récente et en question sa virilité. Il reconnaît qu'il aime chasser mais n'aime pas tuer des bêtes innocentes et sans défense, qui ne l'ont aucunement offensé. Les larmes du cerf au moment de l'hallali, son sang au moment de la curée, il ne veut pas les voir. Quand on sait à quel point l'aristocratie tenait à ce droit de chasse dont elle avait le privilège exclusif, on mesure la hauteur, la largeur, la profondeur de la "gentillesse" de Montaigne, "Je ne prends beste en vie à qui je ne redonne les champs", bienveillance qui se fait imitation non de Jésus Christ et de la désolante pêche miraculeuse dont il a gratifié Pierre, mais plutôt de Pythagore dont on raconte qu'il n'achetait poissons et oiseaux que pour les restituer à la mer et au ciel. [7] Le poète latin Ovide et le penseur grec Plutarque, lui font comprendre que le premier sang versé fut celui du gibier, et que la chasse mène inexorablement à la guerre. Quant au cirque romain, n'est-ce pas au même titre qu'il provoquait et exhibait les morts violentes des hommes et celles des animaux. Mais la cruauté résulte sans doute de la coutume, d'une certaine éducation des hommes ? Montaigne se montre pourtant pessimiste quand il se demande s'il n'y a pas en l'homme "quelqu'instinct à l'inhumanité", qui expliquerait pourquoi il y a si peu de plaisir à voir les bêtes "s'entrejouer", et tant à les voir "s'entredéchirer et desmambrer".

Montaigne écrit donc qu’il y a comme une obligation naturelle, "un certain respect qui nous attache, et un général devoir d'humanité non aux bestes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mêmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et la bénignité aux autres créatures qui en peuvent être capables. Il y a quelque commerce entre elles et nous, et quelqu'obligation mutuelle. Je ne crains point à dire la gentillesse de ma nature, si puérile que je ne puis pas bien refuser à mon chien la fête qu'il m'offre hors de saison ou qu'il me demande." [8] Quand je joue avec ma chatte, dit-il encore, qui sait si ce n’est pas elle qui s’amuse avec moi plutôt que moi ave elle ? Nous nous divertissons de singeries réciproques. Si j’ai mes heures pour commencer ou pour refuser, elle a aussi les siennes. »

Respect et humanité sont dus à tout ce qui éprouve du sentiment, voire à tout ce qui simplement vit. Il est même question de "commerce et obligation mutuelles "entre toutes les créatures, propos déconcertant dans la mesure où son auteur bat en brèche la position des philosophes qui pensent tous qu'il ne peut pas y avoir de pactes entre les hommes et les bêtes, celles-ci n'étant pas capables de passer des contrats et se trouvant de ce fait exclues du droit. Puisqu'il y a " communication" et "commerce" malgré l’absence de parole articulée, puisqu’il y a une solidarité avec les animaux domestiques, des demandes mutuelles, des aidez-moi et des aimez-moi, il faut bien qu’il y ait entre bêtes et hommes quelque chose comme de l'obligation. Aux hommes qui peuvent parler, dire le droit, passer des contrats et donc pratiquer la réciprocité, est due la justice. Aux compagnons silencieux échoient "grâce et bénignité". Grâce, c'est-à-dire gratuité sans arbitraire, donc sans attente d'un contre don. Bénignité, benevolentia , bienveillance, ce qui veut dire encore exercice de la bonté sans calcul, bénignité qui est l'exact inverse, si l'on se reporte à l'étymologie présente à l'esprit de Montaigne, de la pure malignité, de la méchanceté que révèle le plaisir de voir souffrir une créature innocente.

Le philosophe allemand Nietzsche a dit de Montaigne: "Du fait qu'un tel homme ait écrit, en vérité, on a plus de plaisir à vivre sur la terre." [9]

[1] ARS p 68

[2] Montaigne, Essais, (ESS)dans Oeuvres complètes, ed par A.Thibaudet et M. Rat , Bib de la Pléïade, Gallimard, 1976,II, 12, p 506

[3] Que les bêtes usent de raison, dans E de Fontenay, Trois traités pour les animaux P.O.L. 1992, p 142

[4] ESS, I, 9, p 37

[5] ESS, I, 9, p 37

[6] ESS, II, 11, p 412

[7] ESS, II, 11, p 412 et cf ci-dessus, V, 2

[8] ESS, II, 11 p 414

[9] Considérations inactuelles, 3, "Schopenhauer éducateur" dans Nietzsche, Oeuvres, Robert Laffont, 1993,t 1, p 295

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