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En plus des problèmes moraux posés par le fait de travailler pour des dictateurs africains, se pose également la question de la nécessité d’établir un diagnostic du système de santé gabonais. Lors des états généraux de la santé, en 2005, à Libreville, un « document d’orientation », censé avoir été nourri par l’audit de Bernard Kouchner, est alors présenté par le ministre gabonais de la Santé.

En réalité, le diagnostic sur la situation sanitaire déplorable au Gabon était connu depuis longtemps.

Dès avril 1992, des états généraux de la santé au Gabon affichaient comme objectif « d’améliorer les performances du système de santé ». Une loi d’orientation est votée en janvier 1995, afin de « doter la nation d’un système de santé efficace, souple et accessible à tous les citoyens, quelle que soit leur situation sociale et géographique ».

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Un plan national d’action sanitaire est élaboré en mai 1998, pour une durée de 3 ans, actualisé en 2001-2003. Un «projet de mise en place d’un système de couverture maladie au Gabon » est même présenté par le ministre des affaires sociales, André Mba Obamé. Sans être suivi des faits…

Dès 2002, le Gabon disposait déjà d’un rapport de 160 pages… commandé par le ministère français des affaires étrangères !

Autant d’information détaillées dans un rapport d’octobre 2002 commandé par le Ministère français des affaires étrangères à trois experts : Caroline Damour, Gilles de Pas et Michael Marx. Ce document intitulé « Evaluation de la coopération française dans le secteur santé au Gabon (1990-2001) » passe au crible plus de 10 ans de coopération franco-gabonaise en matière de santé.

Autrement dit, au moment même où IMEDA, fin 2002, commence à conclure des contrats d’évaluation du système de santé avec Libreville, une expertise très complète de la situation (remise aux autorités gabonaises par la France) est déjà disponible.

Ce rapport effectué au Gabon en juin 2002 (au tarif de 400 dollars par jour, selon nos informations) écorne à plusieurs reprises les politiques publiques menées par Libreville, en matière de santé.

« Manifestement,la santé « publique » n’est pas une prioritéet l’Etat ne manifeste aucune volonté d’y remédier » , écrivent ainsi les trois experts (p. 14), avant d’ajouter : « Le Gabon a ainsi pris 15 ans de retard par rapport à de nombreux pays africains en matière d’organisation de système de santé et s’avère incapable à ce jour de mener une politique sanitaire efficace. » (p. 15)

En conclusion, les auteurs du rapport prônent « la refonte de la coopération sanitaireà partir d’une réflexion de fond sur la coopération franco-gabonaise dans le secteur santé. » (p. 19)

« Face à une situation où15 ans de coopération n’ont pas apporté de réponse patente aux attentes en matière de santé publique , à savoir améliorer les conditions globales de santé, la qualité et l’accessibilité des soins , poursuivent les experts, il convient de marquer le pas, réfléchir à ce qui apparaît plus pertinent et considérer l’opportunité d’initier une action au vu de l’engagement gabonais. » (p. 21)

Les rapporteurs se payent même le luxe de citer « pour mémoire » (p. 20) une promesse d’Omar Bongo, datée de 1998 : « Je vous fais aujourd’hui la promesse que dans les toutes prochaines années, tout Gabonais, où qu’il vive et quels que soient ses revenus, aura accès à des soins de qualité. Aussi formidable qu’elle soit, cette promesse, je la tiendrai car je sais que nous le pouvons. »

Des promesses restées lettre-morte constatent les experts du Quai d’Orsay. Si le plan national d’action sanitaire gabonais de 1997 « a donné lieu à un gros travail de réflexion et de propositions échelonné sur une année » , faute de réelle volonté politique d’améliorer le système, « sa mise en œuvre se heurte à la question du choix de priorités compatibles avec les possibilités de financement mais aussi à la volonté effective de tenir compte des conclusions de ces travaux ainsi qu’à la disponibilité en compétences pour réaliser. A ce jour, les résultats ne sont pas à la hauteur de l’énergie investie et laissent en arrière-plan une impression « d’exercice de style ». » (p. 30)

Le projet de mise en place d’un système de couverture maladie au Gabon est même cité dans les annexes du rapport (Annexe 11, p. 108-109).

Dans ces conditions, pourquoi faire appel aux services d’IMEDA et de Bernard Kouchner ?

« On ne peut pas remplacer 10 gouttes d’eau tièdes par une goutte d’eau chaude » , explique très sérieusement un membre du staff d’IMEDA pour justifier la collaboration de Bernard Kouchner au Gabon. Nous seuls avions la confiance des gabonais pour effectuer ce genre de travail. Ce qu’à fait Kouchner, c’est bien plus qu’un simple rapport : ça vaut de l’or en barre ! On peut même dire qu’on a été sous-payé » Une affirmation peut-être un peu hasardeuse…

Quand le « chevalier blanc » Kouchner rencontre le « chevalier noir » Bongo

Un proche de Bernard Kouchner que nous avons interrogé se lance même dans une métaphore plutôt osée : « On voudrait nous faire croire que Bongo, chevalier noir, aurait déteint sur Kouchner, chevalier blanc. Mais c’est tout le contraire ! » Et notre interlocuteur privilégié de décrire un Bernard Kouchner, disant ses quatre vérités, « les yeux dans les yeux » à Omar Bongo : « Bernard Kouchner est la seule personne qui a pu dire à Omar Bongo : “ L’hôpital qui porte le nom de ta mère est dans un état inacceptable. C’est inacceptable que tu ne fasses rien pour lui. Tu as l’argent pour le remettre en état !” »

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Pour quel résultat ? N’est-ce pas plutôt Omar Bongo qui souhaitait acheter l’image du French doctor ?

Ainsi, un proche de l’équipe ayant réalisé le rapport d’octobre 2007 commandé par le Quai d’Orsay (voir plus haut) explique qu’après la remise de ce document, la France tout comme le Gabon « se sont empressés de le mettre au fond d’un placard… »

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