Après un afflux de réfugiés cet été sur les îles grecques, 14 000 personnes se trouvent à Lesbos (Grèce) dans le camp de Moria, prévu pour 3 100 maximum. Tout autour, un bidonville de tentes, détritus et boue ne cesse de grossir. Une jungle où vivent près de 6 000 enfants dont plus de 1 000 mineurs non accompagnés.

Dans la jungle du camps de Moria des enfants s'entassent avec des adultes dans des tentes minuscules sur un terrain en pente parsemé d'oliviers.
Dans la jungle du camps de Moria des enfants s'entassent avec des adultes dans des tentes minuscules sur un terrain en pente parsemé d'oliviers. © AFP / Angelos Tzortzinis

Des enfants partout, qui crient, pleurent et jouent au bord de la route, dans les poubelles, la boue, avec l’odeur des eaux usées qui débordent. La plupart ont moins de 12 ans. Nombreux sont les nourrissons qui survivent et naissent aussi, parfois, dans ce dédale de tentes, installées à la va-vite dans les champs d’oliviers en pente qui bordent l’ancien terrain militaire de Moria, sur l’île grecque de Lesbos.

Contrairement à 2015, où l’afflux de réfugiés se comptait par milliers chaque jour, les arrivées se comptent actuellement en centaines par jour. 10 000 depuis le début de l’été, soit trois fois plus que l’année dernière. À Moria, ce sont, pour l'essentiel, des femmes et des enfants, de plus en plus jeunes et de plus en plus nombreux. Ils restent plusieurs mois, parfois plus d’une année à survivre dans ces conditions indignes. 

Aujourd’hui, officiellement, près de 6 000 enfants sont bloqués dans ce camp. Parmi eux, on compte plus d’un millier de mineurs non accompagnés. La plupart de ces enfants en provenance d’Afghanistan ont moins de 15 ans. Ils ont souvent été séparés de leurs parents à la frontière avec l’Iran et vivent sans aucune protection, dormant dans des tentes collectives avec des adultes qu’ils ne connaissent pas. À même le sol, aussi parfois. Ils sont la proie de tous les trafics, de toutes les maltraitances.

Le froid, la pluie, et les files d'attente interminables

Alice*,  jeune afghane de 12 ans est arrivée il y a deux mois :

"La vie à Moria, c’est faire la queue toute la journée avec nos mères. La queue pour les toilettes pendant au moins 2 heures. Dès 5 heures du matin pour un peu de nourriture, la queue pour des couvertures avant l’arrivée de l’hiver, la queue pour l’administration, pour avoir une tente et surtout pour voir un docteur. Parfois ça dure toute la journée et on doit revenir le lendemain..."

La vie dans cette jungle a de quoi traumatiser un enfant. Des tentes de deux places où s’entasse une famille de six personnes avec parfois avec d’autres adultes encore. Le froid, la nuit, pour ceux qui dorment à même le sol sans couverture. La pluie, qui trempe tout et qui fait sortir des serpents s'infiltrant dans les tentes. Le manque de nourriture. Les sanitaires bouchés et sales où les toilettes sont aussi des douches ; il y en a un seul pour 100 personnes. Et surtout, le manque de sécurité.

Les sanitaires du camp de Moria : un WC/douche pour 100 personnes.
Les sanitaires du camp de Moria : un WC/douche pour 100 personnes. © Radio France / Cécile de Kervasdoué

"Il y a des bagarres entre les communautés syriennes et afghanes. Les hommes boivent et deviennent violents. L’autre jour, ils ont voulu rentrer dans notre tente mais heureusement mon père les a sortis. Je n’ose même imaginer comment ça se passe pour tous les enfants ici qui n’ont pas leurs parents avec eux et qui traînent", raconte Parwana, une jeune afghane de 15 ans.

Trop de monde, pas assez d’investissements publics. Les associations humanitaires prennent donc le relais pour accueillir les réfugiés. Ainsi, pour éviter l’expulsion de la jungle, une ONG hollandaise Movement on the Ground a loué les champs d’oliviers autour du camp de Moria et tente d’organiser des logements sous des tentes plus solides et plus grandes. L’ONG Oxfam conseille les réfugiés dans leur langue d’origine (63% du camp est occupé par les Afghans, 22% par des Syriens) sur le droit d’asile européen.

Désordres psychiques

Le besoin de médecin est le besoin le plus cruel, à Moria. Médecin sans Frontières a donc installé un dispensaire pédiatrique spécialisé dans la santé mentale des enfants. Car il y a les maladies dues aux mauvaises conditions d’hygiène et de logement mais surtout il y a les traumatismes causés ou ravivés par ce camp. De plus en plus d’enfants arrivent au dispensaire de MSF en pleine régression et avec des désordres psychiques liés à leur condition de vie. Plus longtemps ils restent à Moria, plus sévères sont leurs dysfonctionnements.

Dans la file d'attente du dispensaire, un réfugié afghan témoigne : 

Je ne sais plus quoi faire. Ma fille fait des crises d’hystérie. Ses jambes ne fonctionnent plus, elle ne peut plus marcher !

À 8 ans, certains enfants du camp de Moria remettent des couches, ne parlent plus, ne jouent plus et évitent de regarder les autres. Il y a ceux qui refusent d’ouvrir les yeux le matin et restent dans un coin de la tente toute la journée. À Moria, il n’y a pas d’endroit pour jouer, pas d’école. Beaucoup de parents culpabilisent et se désespèrent. Pour les médecins et psychologues de MSF, il y a l’impression permanente de ne jamais pouvoir faire assez.

Angela Metaldi est pédopsychologue pour MSF : 

"Chaque jour, des parents désespérés nous amènent des enfants de moins de 10 ans qui s’arrachent les cheveux, se frappent, se jettent la tête contre les murs, se scarifient. Ce sont des enfants qui ne veulent plus vivre, qui n’ont plus d’espoir. Il faut les sortir d’ici. Tout de suite."

Réfugiés du camp de Moria, sur l'île de Lesbos.
Réfugiés du camp de Moria, sur l'île de Lesbos. © Radio France / Cécile Kervasdoué

Les plus mal lotis sont encore les mineurs non accompagnés. Pour eux, une ONG grecque, Metadrasi, tente de les protéger mais avec trop peu de moyens. Cinq tuteurs et éducateurs spécialisés protègent 40 enfants chacun. Soient 200 enfants pris en charge sur les 1 060 que compte officiellement le camp.

"C’est absurde, nous sommes obligés de choisir les enfants que nous allons protéger. Souvent ce sont les plus vulnérables, les filles ou les enfants déjà victimes de trafic sexuel, les moins de 15 ans et aussi ceux qui ont de la famille en Europe, afin d’obtenir la réunification familiale. Mais on est loin du compte. Beaucoup d’enfants sont abandonnés dans ce camp de l’enfer", explique Sevi Saridaki, tutrice et éducatrice spécialisée au sein de l’ONG Metadrasi.

De nombreux enfants non accompagnés attendent de rejoindre leur famille ailleurs en Europe mais la plupart des États membres font barrage via des procédures de plus en plus complexes. C’est le cas de la France, où les documents ne suffisent plus pour attester d’un lien de famille : il faut également des tests ADN, sur décision d'un tribunal. Résultat, de nombreux enfants sont coincés des mois dans des camps où ils sont en danger en permanence.

Mahathi 15 ans, jeune afghan non accompagné, depuis 9 mois à Moria, ne cache pas son amertume :

"C’est horrible ici, je suis toujours sale, j’ai toujours faim et surtout j’ai peur. Les adultes boivent et deviennent violents. La nuit il y a des bagarres, de la drogue alors beaucoup de jeunes garçons essayent de se cacher dans les coins. On m’avait dit l’Europe c’est la justice et l’humanité mais je ne vois pas ça à Moria."

Des enfants retenus dans des camps au mépris du droit européen

Les procédures sont longues et de plus en plus compliquées, même pour les personnes les plus vulnérables comme les enfants. Depuis l’accord entre l’Union européenne et la Turquie en mars 2016, chaque nouvel arrivé, quelque soit son âge, doit être enregistré et "trié" dans le pays d’arrivée en Europe. C’est ce que prévoit le protocole européen de Dublin.

Certains demandeurs d’asiles seront ensuite renvoyés en Turquie, considéré comme un pays "sûr" depuis l’accord. Si depuis 2016, le précédent gouvernement grec n’a renvoyé que 1 800 personnes, le nouveau gouvernement conservateur prévoit lui d’évacuer d’ici la fin 2020 10 000 personnes des îles grecques où 32 000 réfugiés sont bloqués.

Normalement, les familles avec enfants, et particulièrement les mineurs non accompagnés doivent être transférés dans des structures spécialisées sur le continent dans l’attente de ces procédures. Mais depuis 2017 et la fin des relocalisations vers les autres pays membres de l’UE, les structures d’accueil de la Grèce sont saturées et ne peuvent pas accueillir plus de personnes vulnérables. Toutes les procédures se font donc depuis les camps des îles grecques, comme celui de Moria, qui mathématiquement sont vite saturés.

Or, c’est de plus en plus long. Car à Lesbos, comme sur les autres îles grecques, le gouvernement, aidé pour ces procédures par l’Union européenne, dit ne pas avoir les moyens d’accueillir ces réfugiés. Le Haut commissariat pour les réfugiés (HCR) de l’ONU est lui aussi débordé. Selon les statistiques du HCR, en septembre, 5 000 réfugiés sont arrivés sur les côtes de Lesbos. C’est trois fois plus que l’année dernière à la même époque, inédit depuis l’accord UE-Turquie de 2016. Le gouvernement grec en a évacué près de 3 000 vers le continent, mais pas assez vite. 

Les procédures sont de plus en plus longues et compliquées.
Les procédures sont de plus en plus longues et compliquées. © Radio France / Cécile de Kervasdoué

Résultat, tout le système du hotspot conçu pour l’enregistrement des réfugiés est saturé. À Moria, les prochains rendez-vous de demandes d’asile sont ainsi prévus en 2021, certains vont jusqu’en 2024. Pendant ce délai, les réfugiés n’ont pas le droit de quitter l’île, ils ne peuvent pas travailler et n’ont nulle part où loger en dehors du camp. Tout ce système tourne en cercle vicieux : chaque jour 200 à 300 nouveaux arrivés affluent vers Moria avec, parmi eux, des femmes enceintes et 50% d’enfants.

"Ce qu’il faut, c’est reprendre la relocalisation des personnes à travers l’Europe. Évacuer en priorité vers des centres spécialisés ailleurs en Europe, en France par exemple, tous les enfants non accompagnés. Il y en a 5 500 en Grèce. Pour chaque pays de l’UE, ça demande de prendre en charge 200 enfants ! Est-ce si compliqué ?" interroge Laura Pappa, directrice de l’ONG grecque Metadrasi 

"C’est une question de justice élémentaire. Chaque enfant a le droit d’être un enfant et Moria, ce n’est pas un endroit pour un enfant", conclut Angela Modarelli, psychologue clinicienne au dispensaire pédiatrique de Médecins sans Frontière.

*Les prénoms ont été changés

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