Il y a 276 000 intermittents en France. Après les appels à l'aide en faveur du secteur de la culture et de l'évènementiel, on a demandé à cinq d'entre eux de témoigner. Ils sont musiciens, ingénieurs du son, technicien ou réalisateur, et ils peuvent compter sur une année d'indemnités jusqu'en août 2021.

Manifestation d'intermittents à Marseille le 13 octobre dernier
Manifestation d'intermittents à Marseille le 13 octobre dernier © AFP / Nicolas Tucat

"Il y a des hauts et des bas, et je ne vous cache pas qu’il y a des très bas". Olivier Colliau essaie malgré tout de rester positif. Il est réalisateur de films pour les entreprises, intervient lors de grands évènements, et est juré du festival "Les 48h du film court dans les Hauts-de-France". Olivier Colliau appartient donc à cette frange d'intermittents qui vient en support des spectacles ou d'évènements culturels, corporate ou autre. Partout où il y a du monde, des images, du son et des effets de lumière. 

Les 600 entreprises qui œuvrent dans ce domaine fonctionnent beaucoup grâce au système de l'intermittence, pour employer 17 000 personnes. Elles sont réunies en syndicat professionnel - le Synpase - et ont monté le collectif Alerte Rouge pour attirer l'attention sur l'effondrement de leur chiffre d’affaires - estimé à 80% en moyenne en 2020 - et les conséquences sociales que cela va entrainer. Olivier Colliau fait partie du collectif Alerte Rouge des Hauts-de France et espère un soutien à la profession. "J’aimerais qu’un Gainsbourg vienne taper du poing sur la table" explique-t-il. 

Une "année blanche"... et après ?

Pour l'instant le principal soutien, de taille, est venu du gouvernement lui-même, qui a décrété une "année blanche" pour les intermittents. Les intermittents sont rémunérés au cachet pour les prestations artistiques ou techniques qu'ils fournissent. Pour être indemnisé en période d'inactivité, il faut avoir cumuler 507h de travail l'année précédente au minimum, et l'indemnité journalière varie pour chaque personne en fonction du montant et du nombre de cachets encaissés. Le gouvernement a considéré que les droits courraient pour tous jusqu'en août 2021. Alors pourquoi s'inquiète Olivier ? Parce que désormais on sait qu'il y aura un après août 2021 compliqué, et que rien ne va repartir pleinement et simplement, surtout dans le monde de l'évènementiel ou de la culture. 

Il n'y a, pour l'instant, plus de représentations et d'évènements possibles. Quand le Premier ministre Jean Castex annonce que le travail de répétitions reste autorisé pour les artistes et les compagnies, Antoine Galvani, pianiste à Disneyland ou dans les bars et hôtels est dubitatif. Où répéter ? Dans les conservatoires ? Sont-ils ouverts ? Non. Y a-t-il des dérogations ? Non. 

"Pour répéter il faut des lieux propices, or ils sont fermés"

Même réflexion pour Marco Dubos et la compagnie de danse aérienne qu'il accompagne. "Pour répéter il faut des lieux propices, or ils sont fermés. C’est très compliqué de faire établir une convention pour occuper un endroit. Il faut donc s’entraîner seul chez soi, donc uniquement pour entretenir sa condition physique générale, pas pour les chorégraphies et performances de groupe". Alors chacun essaie de s'occuper, continuer à composer pour les musiciens, ou bien changer complètement d'activité pour ceux qui ne peuvent pas faire autrement.  Pour tuer le temps et ne pas trop tourner en rond, Olivier Colliau fait de la petite maçonnerie dans sa famille à Lille. 

Ces derniers temps, les intermittents se sont beaucoup interrogés sur le sens de leurs interventions. À quoi cela rime-t-il de se produire devant 30 personnes, de continuer à jouer alors que les compagnies et salles de spectacle tournent à perte ? Le vide des agendas chez les uns et les autres donnent le vertige. Les intermittents, même indemnisés, restent perplexes devant le manque total de perspectives. "On passe notre temps à repousser les évènements, les reporter. J'espère qu’on n’arrivera pas à un monde sans spectacle, mais pour l’instant rien ne se dessine vraiment avant l’automne 2021", confie Romaric Ledoux, ingénieur du son. 

Une indemnisation forcément en baisse

Olivier ne se plaint pas trop malgré tout, car l’année blanche décrétée pour les intermittents va lui permettre de toucher 1 400 euros par mois jusqu’en août 2021, auxquels s’ajoutent les 700 euros que touche sa compagne en CDD, et qu’il met en balance avec un loyer de 900 euros . Restent 1 100 euros pour vivre à deux chaque mois. Nul ne sait quelles seront les conditions exactes de calcul de ses droits au chômage à partir d'août 2021 et ce que deviendra l'équation d'Olivier.  

Romaric Ledoux habite lui à Bagnolet en région parisienne mais est souvent sur la route. Il suit des groupes de musique lors des tournées. Après dix ans d’intermittence, il déclare environ 1 250 heures de travail par an, ce qui peut lui assurer des indemnités de l’ordre de 1 600 euros par mois en cas d’inactivité. Lorsqu’il travaille bien, Romaric réunit des salaires d'ingénieur du son de 2 700 euros par mois. Le 12 mars 2020, il est rentré de Londres après un concert du projet musical Kid Francescoli, car le reste de la tournée en Europe a été annulé. 

Et depuis ? Quelques petits concerts devant quelques dizaines de personnes. Il pense malgré tout que d’ici le 31 août, il arrivera à cumuler 507 heures, mais que son indemnité journalière baissera certainement. Actuellement de 63 euros, il imagine qu’elle arrivera à 40 euros par jour. 

Outre ses prestations à Disneyland, Antoine Galvani a de son côté l’habitude d’animer un groupe de rock psychédélique. Le 13 novembre, avec le groupe Cheap Wine, il était supposé se produire à Amiens dans le cadre du Festival Haute Fréquence. Il faudra donc attendre, et espérer que les dates prévues à partir de mai 2021 puissent se maintenir. Quand il ne travaille pas, Antoine perçoit une indemnité de 1 700 euros par mois. Son épouse, cheffe de chœur, intermittente également, perçoit l’équivalent d’un SMIC. Pour l’année à venir Antoine sait qu’il ne déclarera que 350 heures, soit deux à trois fois moins que l’année précédente et ses droits à indemnisations s’en ressentiront forcément. 

Beaucoup d’intermittents n’obtiendront pas les 507 heures minimum d'ici l'été prochain. La suite des prestations chômage sera peut-être appréciée au regard des années travaillées avant 2020 et 2019. Ce qui laissera les nouveaux arrivants de l’intermittence sans ressources. "Pour eux, ce sera le chaos", juge Olivier Colliau.

Faut-il se reconvertir ? 

Faut-il déjà envisager de changer de métier ? Olivier Colliau se dit que son métier "n’est plus un métier d’avenir" : "Autour de moi, je vois que certaines entreprises annulent déjà des évènement prévus en novembre 2021". Pour lui qui a l’habitude de se trouver dans des cars de régie pour veiller sur des rassemblements de dizaines de milliers de personnes, de palper l’excitation d’événements grand format, c’est une "tristesse que de se réinventer en virtuel, sur des évènements en distantiel". 

Romaric, pour qui l’attente et la mise entre parenthèse sont plus longues que prévu, "commence à réfléchir à de la reconversion, mais c’est flou. De toutes façons, il y a bien un moment où j’aurais eu besoin de me sédentariser un peu, mais soyons clairs, développeurs web, c’est pas mon truc. Je suis libre , sans enfant, ça m’aidera à rebondir". Quant à Antoine, l’activité de  compositeur va peut-être prendre le pas sur les représentations en live, mais il n’envisage pas de faire autre chose que de la musique.

"Mon travail, je l'aime"

Marco Dubos est cruellement en manque d’activité : "mon travail, je l’aime". Depuis 2013 il est "rigger accrocheur", c’est-à-dire qu’il installe des machineries en hauteur pour y arrimer des dispositifs de son, lumière et images. Bref, il sait grimper et n’a pas peur du vide. Il pense qu’il bouclera tout juste ses 507 heures annuelles, en espérant que ça reparte, "sinon, allez savoir, je finirai charpentier ou dans le BTP, ou bien je laverai les parois vitrées des tours, bref partout où il faut être en hauteur."

Bertrand Marsaud avait lui pris les devants avant la crise de la Covid. Assistant son depuis une dizaine d’années dans le milieu du cinéma, il voyait les budgets baisser, son métier trop peu reconnu. Il a réussi malgré le confinement du printemps à faire une formation de chef de projet en impression 3D. Il ne sait pas encore si ce sera un bon tremplin pour la suite. Il profitera de l’année blanche jusqu’en août 2021, et se trouve "chanceux" de pouvoir s’appuyer là-dessus pendant cette période de transition, une roue de secours qui lui assure un peu plus de 1 000 euros par mois. 

La crainte du coup de sifflet final

"Nos employeurs sont plus mal lotis que nous" confie Marco Dubos. Des festivals parlent déjà d'annuler des dates l'été prochain. Si les intermittents bénéficient de leur année blanche, les sociétés qui les emploient semblent moins protégées. Dans quel état seront-elles lorsqu'une activité "normale" pourra reprendre ? "Il faudra au moins deux mois pour que tout le monde se remette en route", estime Marco. 

D'ici là, le coup de sifflet final aura retenti pour certains. Le Syndicat des professionnels de l'évènementiel a transmis au gouvernement un plan de sauvegarde pour la survie de ces entreprises et tweeté l'information avec le mot -clé "métiers de l'ombre au bord du gouffre".

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