A l'approche des élections législatives du 17 septembre prochain, Benjamin Netanyahu multiplie les attaques contre les médias. Après avoir réformé l'audiovisuel public à la hussarde il y a deux ans, le Premier ministre israélien s'en prend à la chaîne privée Channel 12, la plus populaire et la plus regardée du pays.

Benyamin Netanyahu appelle ses compatriotes à boycotter Channel 12 la plus populaire des chaînes israéliennes
Benyamin Netanyahu appelle ses compatriotes à boycotter Channel 12 la plus populaire des chaînes israéliennes © AFP / THOMAS COEX
Le logo de la chaîne Channel 12 détourné par Benyamin Netanyahu
Le logo de la chaîne Channel 12 détourné par Benyamin Netanyahu / Page Facebook de Benyamin Netanyahu

Opposant farouche au boycott des sociétés et des produits israéliens, voilà que Benjamin Netanyahu appelle ses compatriotes à boycotter la plus populaire des chaînes israéliennes. Channel 12 (privée) serait un croisement entre TF1 et France 2. Son 20 Heures rassemble deux fois plus de téléspectateurs que celui de sa principale concurrente, les émissions de télé-réalité succèdent aux documentaires, mais Channel 12 coproduit aussi des séries de grande qualité exportées dans le monde entier comme Hatufim (diffusée sur Netflix et qui a inspiré Homeland) et dispose dans ses rangs de journalistes d'investigation chevronnés. Ce sont précisément une série et un journaliste qui indisposent aujourd'hui "Bibi".

Une série qui calomnie Israël

Depuis le 12 août dernier, la chaîne américaine HBO diffuse la série Our Boys ("Nos gars") coproduite par Channel 12, qui raconte le tragique été 2014 en Israël et dans les territoires palestiniens. Le 12 juin de cette année-là, le Hamas enlève trois jeunes juifs près d'un arrêt de bus dans le bloc de colonies du Gush Etzion en Cisjordanie. Malgré la mobilisation de l'armée et de la police, ils seront retrouvés morts dix-huit jours plus tard.

Cet enlèvement sera à l'origine de l'intervention militaire de l'armée israélienne contre l'enclave palestinienne de Gaza contrôlée par le Hamas. En représailles, des colons juifs enlèvent un adolescent arabe de Jérusalem-est le 2 juillet et lui font subir le même sort. Précisément, Our Boys raconte l'enquête qui suit ce dernier enlèvement.

Un journaliste menacé de mort

Benjamin Netanyahu n'a pas apprécié ce parti-pris des scénaristes et des producteurs et l'a fait savoir sur Facebook, jugeant la série "antisémite" et appelant donc au boycott de Channel 12.

D'autant que pour le Premier ministre, qui a battu la durée de longévité de David Ben Gourion, Channel 12 ne calomnie pas seulement Israël avec Our Boys. La chaîne le cible également via son journaliste d'investigation Guy Peleg.

Selon l'enquête de ce dernier, un conseiller de Benjamin Netanyahu aurait eu une rencontre privée en 2015, avec le principal actionnaire de Bezeq, l'opérateur de télécom israélien historique, pour évoquer la fusion avec l'opérateur de télévision par satellite Yes. Le conseiller aurait empoché l'équivalent de plusieurs centaines de milliers d'euros. Benjamin Netanyahu aurait facilité la fusion en échange d'une couverture journalistique bienveillante de la part du site web d’information Walla détenu par le premier actionnaire de Bezeq. Ce dossier pourrait lui valoir une inculpation à l'automne 2019 dans la foulée des législatives prévues le 17 septembre.

Pour Benjamin Netanyahu, Guy Peleg n'est qu'une "marionnette" aux mains des actionnaires de Channel 12 qui prépareraient "un attentat contre la démocratie". Au début de l'année, pendant la campagne des législatives d'avril, Guy Peleg avait déjà été la cible du Likoud (le parti de Netanyahu) qui n'avait pas hésité à afficher son visage et celui de trois autres confrères avec ce slogan : "Ils ne décideront pas". Ces attaques à répétition ont valu des menaces de mort à Guy Peleg, désormais placé sous protection d'un garde du corps.

Bête de médias et star des réseaux sociaux

Véritable bête de médias, Benjamin Netanyahu, qui a passé une partie de sa vie aux Etats-Unis, a longtemps joué avec la presse, s'érigeant en "bon client" pour les journalistes américains ou israéliens. Sachant jouer avec une rare virtuosité le jeu des chaînes de télévision d'information en continu ou des talk-shows de fin de semaine, il a adopté avec la même frénésie les codes des réseaux sociaux.

Aujourd'hui, il préfère largement les messages par Twitter ou Facebook aux interviews face à des journalistes, jouant sur la gravité quand il est question de politique, de diplomatie ou de sécurité ; jouant sur l'humour ou se mettant volontiers en scène façon téléréalité comme pour le jour de Tou Béav 2019, l'équivalent de la Saint-Valentin fêtée au mois d'août en Israël. 

Il y a deux ans, il avait brutalement réformé et réorganisé l'audiovisuel public, qu'il jugeait pléthorique, coûteux et pas assez docile. Ses attaques contre la chaîne privée Channel 12 prouvent qu'il n'en a pas terminé avec les médias. 

Mais dans un pays où la liberté de la presse fait partie des grands principes fondateurs, ces sorties de Netanyahu ont suscité bien des réactions. Ainsi, sans le nommer mais en le désignant très clairement, le président israélien Reuven Rivlin (également membre du Likoud mais rival de Netanyahu) a dénoncé "les discours méprisables, l'incitation à la haine et les insultes".

Dans son éditorial du 2 septembre 2019, le Jerusalem Post proclame :

Netanyahu stop ! L'une des clés de la démocratie est de disposer d'une presse robuste et critique qui a la liberté de critiquer le gouvernement.

"A une époque où les régimes totalitaires ciblent toujours plus les médias et où les régimes populistes, d'Ankara à Moscou et Washington, se renforcent par le combat contre les médias élitistes, Israël risque désormais de rejoindre cette marche tragique qui mène à une société plus divisée."

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