Les "sardines" de toute l'Italie ont rendez-vous ce samedi à Rome, un mois exactement après la première manifestation spontanée d'opposants à Salvini à Bologne. Depuis, plusieurs dizaines de milliers de contestataires ont battu le pavé partout en Italie. Mais oseront-ils se lancer en politique ?

25 000 manifestants à Milan, 15 000 à Naples... Partout en Italie, et ce samedi à Rome, les partisans d'une nouvelle vision de la politique, loin des coups d'éclat et des injures, descendent dans la rue.
25 000 manifestants à Milan, 15 000 à Naples... Partout en Italie, et ce samedi à Rome, les partisans d'une nouvelle vision de la politique, loin des coups d'éclat et des injures, descendent dans la rue. © AFP / Manuel DORATI

Les "sardines" veulent montrer qu'elles seront plus de 100 000 à s'élever en silence contre le populisme, le souverainisme et pour la Politique avec un grand "P". Sur la place Saint-Jean-de-Latran à Rome, elles s'opposeront "aux cris et aux insultes" de Matteo Salvini en se retrouvant sur le lieu même qui accueillait, mi-octobre, 70 000 partisans de la droite et de l'extrême droite italienne, selon la préfecture de police de la capitale italienne.

Les fondateurs de "6 000 Sardine" – Mattia, Andrea, Giulia et Roberto – ont lancé le mouvement à Bologne, cette ville bastion et laboratoire de la gauche en Italie. Avec un objectif : rassembler davantage de manifestants que Salvini ne mobilise de soutiens, et une méthode : ni banderole, ni drapeau, ni parti politique représenté. 

Les manifestants, jeunes et vieux, n'affichent pas leur couleur politique. Mais la gauche les encense tout en gardant une distance, réclamée par les sardines elles-mêmes, et la droite les moque car elles "s'opposent et ne proposent rien" ou s'en inquiète. Elle dénonce aussi une mainmise de la gauche sur le mouvement.

Des soutiens à gauche

Sur le fond, les "sardines" s'opposent aux idées racistes, fascistes, aux insultes ; sur la forme, les manifestants sont silencieux, même quand ils sont 10 000, 20 000 ou 40 000 (comme à Florence le 30 novembre dernier). Car ils estiment que la politique doit changer de ton, que les hommes politiques doivent se respecter. Ils essaient la révolution douce.

Cette conception, plutôt inédite de la politique en Italie – en tous cas ces derniers temps – a convaincu Romano Prodi, ex-Premier ministre, ex-président de la Commission européenne, ex-président du Parti démocrate et soutien du mouvement depuis le début, qui "n'avait jamais vu dans sa vie une grande manifestation qui en appelle à la civilité de ton". Et même le Vatican, qui n'a pas l'habitude de prendre ainsi position, a fait savoir ce qu'il en pensait par la voix de son numéro 2, le cardinal secrétaire d'État Pietro Parolin : 

Il est important de saisir ce qu'il y a de bon dans ces mouvements et de le valoriser pour le bien du pays.

Le monde de la culture et du spectacle en Italie et au-delà apporte également son soutien aux sardines. Ainsi la chanteuse Patti Smith estime-t-elle que "les gens ont le pouvoir, surtout en Italie, les sardines ont le pouvoir".

Plusieurs syndicats seront représentés à la manifestation de Rome mais les militants participeront sans drapeaux. FIOM, la fédération italienne des métallos, s'enthousiasme :

Les sardines sont une nouveauté importante qui se place dans le sillage des valeurs constitutionnelles, un mouvement de jeunes antifascistes et antiracistes.

L'indépendance en question

L'un des quatre fondateurs du mouvement, Mattia Santori, est particulièrement médiatique et connaît lui aussi le revers de la médaille de sa forte exposition. La droite le soupçonne d'être lié à Romano Prodi, lui aussi de Bologne et toujours influent à 80 ans. Mattia Santori dément, en affirmant qu'il ne le connaît pas et ne l'a jamais rencontré.

Parmi ses activités, il travaille comme chercheur chez RIE, la société de conseil spécialisée dans la recherche industrielle et énergétique qu'a fondée Alberto Clò, un ami proche de Romano Prodi. Alberto Clò la dirige toujours. Or, rappellent également la droite et l'extrême-droite, ce dernier est membre du Conseil d'administration du groupe de presse GEDI, propriétaire des quotidiens nationaux La Repubblica et La Stampa, ainsi que de l'hebdomadaire L'Espresso.

Pas de place pour les fascistes ?

La popularité du mouvement, son omniprésence désormais sur la scène politique et les débats en Italie, en font donc une cible et ne permettent aucun dérapage. Au risque d'en payer le prix fort. C'est ce qui est arrivé à l'un des organisateurs de la manifestation à Rome, Stephen Ogongo, un journaliste kenyan de 45 ans, en Italie depuis vingt-cinq ans, qui a déclaré au Fatto Quotidiano "Pour moi, au moins pour l'instant, quiconque veut aller sur la place est le bienvenu. Que ce soit à gauche, à droite avec Forza Italia ou CasaPound".

CasaPound, mouvement ouvertement néo-fasciste, serait donc accepté par les "sardines" ? Le chef du mouvement d'extrême droite Simone Di Stefano déclare alors : "Les sardines nous invitent sur la place ? On y va mais on ne va pas chanter Bella Ciao." Les réseaux sociaux s'emballent et Stephen Ogongo s'explique en affirmant avoir été mal compris. Mais voilà les sardines n'ont pas de structure et de rôles officiels. Les fondateurs de Bologne rappellent sans animosité que les sardines sont antifascistes et ont l'intention de le rester ; il n'y a aucune ouverture à CasaPound et les fondateurs des sardines seraient étonnés qu'ils viennent soutenir une manifestation précisément antifasciste ! 

Quel avenir pour les "sardines" ?

Aujourd'hui, les "sardines" descendent dans les rues, envahissent les places mais n'ont pas encore de ligne politique. Elles se déplacent en banc dans d'autres pays également en Europe, France, Belgique, Pays-Bas, Allemagne, aux États-Unis également. Peut-on imaginer un mouvement plus large dans les pays qui connaissent une montée de l'extrême-droite identitaire ?

Pour l'instant les sardines ne sont pas un mouvement politique et ne comptent pas encore le devenir pour respecter la conscience de chaque sardine. Donneront-elles une indication de vote pour les prochaines élections en Emilie Romagne, à Bologne, là où le mouvement est né, le 26 janvier prochain ? En tous cas, si la Ligue de Matteo Salvini remporte la région ce sera une vraie défaite confient les fondateurs des sardines. 

Les organisateurs des différentes manifestations se rencontrent pour la première fois dimanche 15 décembre au lendemain de la manifestation de Rome pour évoquer leur avenir politique, son contenu et les lignes à décliner dans chaque région d'Italie. Elles pourront alors se compter et devraient atteindre selon les fondateurs du mouvement un demi-million de sardines dans tous le pays ! 

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