Depuis quelques années aux Oscars, de petites productions animées made in France sont régulièrement nommées au milieu des mastodontes de Disney ou Pixar. Le long-métrage "J'ai perdu mon corps", symbole d'une industrie française en plein boom, pourrait bien enfin rafler la statuette en or.

"J'ai perdu mon corps" , produit par le studio Xilam, est la preuve que le cinéma d'animation français a le vent en poupe.
"J'ai perdu mon corps" , produit par le studio Xilam, est la preuve que le cinéma d'animation français a le vent en poupe. © Studio Xilam

C'est l'histoire d'une main qui rampe à l'aveugle, telle un crabe, à la recherche de son propriétaire perdu. Consécration lundi pour J'ai perdu mon corps, nommé aux Oscars dans la catégorie "meilleur film d'animation", entre les blockbusters Toy Story 4 et Dragons 3. Une preuve supplémentaire s'il en fallait de la vitalité des longs-métrages animés français qui, si aucun n'a jamais décroché la prestigieuse statuette, trouvent régulièrement depuis 2004 leur place parmi les nommés aux Oscars  :

"C'est une nouvelle prodigieuse"

À l'annonce de la nomination, Marc du Pontavice, producteur du film et fondateur des studios Xilam, a eu du mal à contenir son émotion : "Sur le plan émotionnel, c’est une réaction explosive. Cela arrive rarement dans la vie d’un producteur ou même d’un réalisateur, c'est une nouvelle prodigieuse. Quand on en arrive là, l’espoir est fou, et quand l'espoir est récompensé comme ça, c’est une réaction magique."

L'éligibilité, loin d'être tombée du ciel, est le fruit de quatre mois d'intense labeur : "On a passé beaucoup de temps avec le réalisateur Jérémy Clapin, à Los Angeles, pour rencontrer la presse, les guildes de professionnels… On imagine assez peu ça en France mais c’est un travail assez colossal", décrit Marc du Pontavice. "On organise des projections avec les membres de l’Académie des Oscars, des dîners-débats : c’est un travail d’une extraordinaire complexité parce que les gens sont bombardés et qu’il faut exister dans ce bombardement."

C’est un tout petit film qui vient se glisser dans une compétition entre géants"

À côté des productions des studios mastodontes, les compteurs sont à présents remis à zéro : il va falloir redoubler d'efficacité pour convaincre les membres de l'Académie durant les trois courtes semaines qui séparent les nominations du vote. "On se bat contre des gens qui ont l’habitude depuis 20 ans d’attraper tous les Oscars : Disney, Dreamworks et Pixar", résume le producteur. "Le Los Angeles Times a titré lundi sur David contre Goliath…"

"Dans la catégorie animation c'est David contre Goliath, mais le petit est bien armé", estime le quotidien Los Angeles Times
"Dans la catégorie animation c'est David contre Goliath, mais le petit est bien armé", estime le quotidien Los Angeles Times / Capture d'écran Los Angeles Times

Persuader 8.000 membres de l'Académie de voter pour son film n'est pas une mince affaire : "beaucoup ne sont pas forcément sensibles à l’animation et, parfois, s’appuient sur ce qu’aiment leurs enfants." Sans compter que le nombre de très gros films d’animation qui sortent chaque année est exponentiel. "Il devient de plus en plus difficile de se glisser là-dedans. Il y a encore 5 ans un film comme 'J’ai perdu mon corps' serait allé aux Oscars sans aucune espèce de doute. On a bien senti cette année que ce n’était pas gagné…"

La compétition s'annonce rude pour "J'ai perdu mon corps", à côté notamment de "Dragons 3".
La compétition s'annonce rude pour "J'ai perdu mon corps", à côté notamment de "Dragons 3". / Capture d'écran du site officiel des Oscars

On a  le sentiment que quelque chose bouge aux États-Unis : il y a une sensibilité à l’international plus forte qu’avant, comme le démontrent les 6 nominations du film sud-coréen Parasite"

Mais Marc du Pontavice a foi en son film qui pourrait, estime-t-il, se détacher de par son originalité ."Cette année la circonstance est exceptionnelle, parce que les films qu’on a en face de nous sont principalement des suites", note-t-il. "On peut espérer une réaction de l’Académie visant à promouvoir l’originalité, parce que les suites dominent tellement le marché du cinéma américain qu’il y a peut-être un désir de soutenir les histoires originales. 'J’ai perdu mon corps' est un film très singulier : il s’adresse aux adultes, ose un storytelling peut-être un peu nouveau et sort un peu l’animation de son carcan familial." 

Sans compter le soutien du géant du streaming Netflix, qui le printemps dernier a acheté le film et le propose désormais dans son catalogue. 

Le boom de l'industrie de l'animation française

Pour attester de la success story des productions animées françaises, les chiffres parlent d'eux-mêmes. Entre 7 et 10 longs-métrages d’animation sont produits chaque année en France, là où il n’y en avait quasiment plus au début du siècle. Aujourd’hui l’animation bleu-blanc-rouge emploie plus de 7.000 personnes, et a créé en quatre ans près de 2.000 emplois. La masse salariale du secteur atteint plus de 250 millions d’euros. À noter qu'il s'agit d'un secteur très jeune : à peu près 70% des salariés du secteur ont moins de 40 ans. 

Jeune, mais aussi d'une créativité débordante. "Une des grandes forces des artistes français c’est d’être au confluent des courants artistiques, d’être capables de faire la synthèse de la bande-dessinée francophone, des mangas japonais et de l’animation américaine", analyse Stéphane Le Bars, délégué général du Syndicat des producteurs de films d’animation (SPFA) : "des talents soit créatifs ou techniques, formés dans des écoles d'excellence."

Selon lui, le secteur de l’animation en France a prospéré grâce à ces talents mais s'est aussi appuyé sur deux autres piliers : "Premièrement, les obligations imposées aux diffuseurs français, puis, le soutien public, à travers le Centre national du cinéma (CNC) et le crédit d’impôt télévision et cinéma."

La France est aujourd’hui considérée comme le troisième producteur mondial en animation, derrière les États-Unis et le Japon"

Stéphane Le Bars se félicite bien sûr de la nomination de "J'ai perdu mon corps", mais pas que. "C’est en fait une double nomination", corrige-t-il, car il y a  aussi "Mémorable" de Bruno Collet, nommé dans la catégorie du meilleur court métrage d’animation. Cette double nomination traduit la vitalité de l’industrie de l’animation française, sa créativité, sa diversité et l’excellence de son savoir-faire industriel."

2017 marquait un doublé historique pour l'animation française. D'un côté, Ma vie de courgette, réalisé par Claude Barras et scénarisé par Céline Sciamma, qui narre l'histoire d'un garçon accueilli dans un orphelinat. De l'autre, La tortue rouge, film franco-belgo-japonais : un conte retraçant la vie de Robinson d'un homme échoué sur un île déserte, jusqu'à sa rencontre avec une mystérieuse tortue rouge qui se métamorphose en jeune femme.

Deux nominations, mais deux films rentrés bredouilles du Dolby Theatre de Los Angeles. À J'ai perdu mon corps d'essayer, enfin, de teindre l'animation française en or.

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