La "twittérature" pourrait bien devenir un genre littéraire à part entière. Entre fiction et réalité, ces récits énigmatiques et interactifs tiennent en haleine des milliers de lecteurs.

La fiction Eiffel1812 sur Twitter a démarré le 16 novembre. Le dénouement est attendu le 18 décembre.
La fiction Eiffel1812 sur Twitter a démarré le 16 novembre. Le dénouement est attendu le 18 décembre. © Capture d'écran / Twitter

"J’ai trouvé cet appareil photo Canon 1100D sous un abribus vers les Buttes Chaumont (arrêt Armand Carrel) aujourd’hui vers 14h30. (...) RT pour que son/sa propriétaire le voit et le récupère ?" C'est ainsi que débute, le 16 novembre dernier, une histoire invraisemblable, sorte d'enquête numérique, aux frontières du récit d'espionnage et du paranormal, sur le compte nommé Eiffel1812

Au fil des "threads", les pistes sont multipliées, les indices distillés... Et "le dénouement approche", avec un ultime rebondissement promis pour le 18 décembre, annonce l'auteur, Thibault (le prénom a été modifié), qui souhaite rester anonyme pour l'instant. Il a vu grand : "l'histoire se déroule à l'échelle de Paris et même de la France"

D'autres ont lancé le genre avant lui, comme François Descraques, auteur de "3ème droite", un huis clos angoissant dans un immeuble où s’enchaînent les événements troublants. Sur Instagram aussi, la journaliste Elise Costa a donné des frissons à ses followers avec "Motel Detective" qui se décline en "stories". Une enquête captivante dans un village de montagne. Snapchat n'y échappe pas. Le réseau social accueille des séries comme "PLS" de la RTBF, où on suit une bande de potes qui entrent à l'université, voire des films, comme "Sickhouse" aux États-Unis, où des ados se retrouvent en en plein cauchemar dans les bois.

Sur le compte Twitter Eiffel1812, la magie opère dès les premières publications. Les internautes réclament la suite et se perdent en conjectures. Le compte réunit désormais 14 800 abonnés qui suivent cette intrigue, pop-corn en main.

Fiction ou réalité ?

Thibault s'est déjà essayé à l'exercice sur WhatsApp, cet été : "J'ai écrit un roman, un chapitre par jour". Sur Twitter, l'auteur d'Eiffel1812 s'aperçoit qu'il faut davantage maintenir l'ambiguïté entre fiction et réalité, parce que "c'est ça qui marche, je le vois dans les réactions".

Dans un de ses threads, il s'est "engagé sur du grand spectacle", presque du paranormal. Il le regrette un peu, car il a "rompu ce pacte" avec quelques-uns de ses lecteurs qui avaient "envie d'y croire". En effet, son tout premier tweet a été partagé plus de 12 500 fois et "liké" plus de 10 600 fois. Les derniers suscitent moins de réactions et de partages.

Mais se situer à la frontière entre réalité et fiction peut aussi avoir d'étonnantes conséquences. Avec sa photo de Tour Eiffel éventrée, son compte à rebours et ses menaces de mort, le scénario a fait naître le doute chez certains internautes.

"Dès qu’on touche à quelque chose d'extérieur à un cadre imaginaire, ça ajoute du réalisme, mais si tu touches à ces lieux, des monuments, ça risque d’être rapidement pris très au sérieux", observe l'auteur.

Il y a deux ou trois personnes qui ont commencé à dire : "Il y a peut-être vraiment un projet d’attentat derrière !" 

L'implication de monuments sur fond de menaces évoque immédiatement un risque d'attentat et "j'étais moyen chaud de voir le GIGN débarquer chez moi", explique-t-il. Il décide alors, à contre-cœur, de lever une part du mystère en ajoutant "fiction" dans le descriptif de son compte.

Quand le caractère fictionnel est démasqué par la plupart des lecteurs, il faut "leur en mettre plein la vue" et offrir encore "plus d'immersion".

Roman interactif... et évolutif

Cette histoire, il l'a en tête "depuis longtemps", mais la participation active de plusieurs lecteurs le pousse à s'adapter. Comme lorsqu'il ajoute un passage aux objets trouvés pour tenter de rendre l'appareil photo à l'origine de toutes ses mésaventures. 

Impatient d'en apporter les explications lors du dénouement, mais percevant le désir "faire durer l'enquête" parmi ceux qui le suivent, il a reporté l’apparition de quelques personnages. "Certains relèvent des erreurs, des incohérences que j'ai laissées volontairement", s'amuse-t-il.

Il y a plein de gens qui ont des théories pour expliquer de choses que je n'ai même pas calculées.

À chaque étape, il reçoit l'aide spontanée et réclamée d'autres internautes. L'imagination et l'expertise numérique des lecteurs fonctionnent à plein et ils n'hésitent pas à en faire profiter l'auteur, notamment quand il en appelle à leurs lumières pour trouver sa position sur une carte ou décrypter des messages codés sur une vidéo.

Les plus impliqués s'inquiètent pour lui, ou plutôt son personnage. Ils s'enquièrent de son moral ou de sa sécurité. "Fermez votre porte à double tour, et tirez les rideaux", lui conseille l'une. "Détends-toi, prends du recul, respire", le rassure un autre.

L'histoire évolue au gré des interactions avec les internautes, et Thibault s'aventure même à y insérer l'actualité, "comme l'explosion d'un transformateur à Cergy la semaine dernière". Un événement qui "s'intègre parfaitement dans le scénario", se réjouit-il.

Un gros travail d'écriture et de réalisation

Pour que le récit reste cohérent, il faut une grosse préparation en amont, car "on ne peut pas faire machine arrière". Quand le texte est posté sur Twitter, on ne peut pas le retirer. Alors, une fois introduite l'idée de "phénomènes paranormaux", il a fallu assumer et conserver cette tonalité "mystérieuse". Une véritable gymnastique de la narration.

Thibault essaye d'avoir "une bonne idée par thread". Il en appelle même à ses collègues de travail pour incarner des personnages qui apparaîtront dans une vidéo "en mode reportage, en modifiant leurs voix". Le travail est parfois un peu trop lourd, ce qui peut peser sur son rythme de publication : "Le personnage était censé avoir une réunion lundi, mais je n'ai pas eu le temps de faire le chapitre parce qu'il y du montage à faire".

Pendant ce temps, les lecteurs s'impatientent et les notifications s'accumulent sur son application. "Ils demandent si le personnage va bien", s'étonne Thibault, qui doit désormais "trouver une excuse pour expliquer pourquoi il n’était pas là".

Un genre pas vraiment nouveau

Le genre n'est pas tout à fait nouveau. En 2017, l'auteur François Descraques embarque des milliers de lecteurs dans son thriller à suspens, 3ème droite, "mieux que Netflix" et plus palpitant qu'un épisode de la série Game Of Thrones, jugent des commentaires.

Déjà avec "3ème droite", la banale anecdote approche progressivement le genre fantastique. Il y relate les déboires d'un jeune homme intégrant un appartement où se déroulent d'étranges phénomènes, et dont le propriétaire est très louche.

L'histoire, qui a depuis été adaptée en livre, respecte les mêmes codes : une écriture plutôt familière adaptée aux réseaux sociaux, un rythme de publication régulier (hebdomadaire), la mise en scène de la peur du personnage, la collaboration des lecteurs... et surtout, ce flou entre fiction et réalité. "J'ai eu beaucoup de monde qui m'envoyait des messages pour savoir si j'allais bien. Encore aujourd'hui on me demande si je suis en vie", raconte le romancier à La Montagne.

Avant lui, le dessinateur espagnol Manuel Bartual s'était lancé en août 2017, avec le scénario de vacances qui virent au cauchemar.

En juin dernier, le thread "devenir l'assistant de Beyoncé pour une journée" de l'américaine Green Chyna est allée encore plus loin dans l'immersion. Les participants devenaient eux-mêmes les personnages. En fonction des actions qu'ils choisissaient, ils étaient dirigés vers différents scénarios. Un objectif : ne pas se faire virer par la chanteuse.

Les fictions fleurissent aussi sur Instagram. En 2018, la chroniqueuse judiciaire Elsa Costa y a publié une enquête au cœur d'un village niché dans les montagnes pyrénéennes, à travers des "stories", Motel Detective. Là encore, des vacances bien énigmatiques.

Des médias succombent eux aussi à cette nouveauté littéraire, comme Arte, dont la BD Été, parue en 2017, a séduit des milliers d'utilisateurs. Le succès est tel que la troisième saison du feuilleton a été diffusée l'été dernier. 

La RTBF a, quant à elle, choisi Snapchat pour diffuser PLS, la toute première série européenne sur ce réseau. Dès 2016, c'est un film d'horreur qui s'est invité sur Snapchat, aux États-Unis, Sickhouse, produit et diffusé sur l'application. Des millions de spectateurs ont retenu leur souffle devant les courtes vidéos enchaînées sur leur téléphone.

S'inspirant de ces premières fictions en réseau, l'auteur d'Eiffel812 use de tous les outils à sa disposition sur Twitter : des captures d'écran, Google maps ou des vidéos en direct, au point que ses lecteurs peuvent s'en trouver un peu désorientés. Mais n'est-ce pas l'effet recherché ? Le suspens, lui, reste entier... jusqu'au 18 décembre.

Coup de pub ?

Il y a ceux qui y croient encore ou se prennent au jeu, ceux qui ne s'en laissent plus conter... Et puis, le soupçon de l'opération de communication

"C’est pas un coup de pub, c’est un projet perso, je fais ça gratuitement et sur mon temps libre", assure l'auteur d'Eiffel 1812 qui exerce un autre métier à côté. Toutefois, le thread narratif a bien été investi par les marques... parfois sans scrupules. En 2018, plusieurs threads provenant de comptes fictifs ont été démasqués. Tout en prétendant rendre compte d'une perte de poids, ces fils fictifs renvoyaient vers des publicités pour des régimes minceur.

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