Il est l’un des héros des attentats de janvier 2015. Chef de service propreté de la ville de Montrouge, il a fait face à Amedy Coulibaly pendant de longues minutes pour l’empêcher de tirer. France Inter a recueilli son témoignage.

Des officiers de police portent le cercueil de Clarissa Jean-Philippe, tuée par Amedy Coulibaly le 8 janvier 2015
Des officiers de police portent le cercueil de Clarissa Jean-Philippe, tuée par Amedy Coulibaly le 8 janvier 2015 © AFP / FRANCOIS MORI / POOL

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier  2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

Laurent a 46 ans aujourd’hui. D’emblée, il nous explique être discret, peu bavard. Mais prêt à revenir avec nous sur cette journée du 8 janvier 2015 car ”il y a eu beaucoup de choses fausses de dites”.

Ce matin-là, pour ce chef du service propreté de la mairie de Montrouge, le réveil est difficile. Il a très peu dormi la nuit précédente, trop absorbé par les informations sur l’attentat qui s’est déroulé la veille dans les locaux de Charlie Hebdo. Alors il est un peu en retard, saute le petit-déjeuner et file prendre son service de 6 heures et demie. Une heure plus tard, Laurent rejoint son binôme Eric avec lequel il travaille depuis des années, pour aller évacuer les éventuels débris sur l’une des artères principales de la ville, à la suite d’un accident de la route. En réalité, il n’y a pas grand chose à nettoyer. Alors, les deux agents discutent un peu avec leurs collègues de la police municipale déjà sur place. Clarissa Jean-Philippe, 26 ans, un grand sourire aux lèvres, leur annonce qu’elle vient d’être titularisée à la ville de Montrouge. Tous la félicitent. 

"Je me suis dit : si je veux survivre, il faut que je lui saute dessus"

Mais Laurent, diabétique, ne se sent pas très bien : “J’étais en hypoglycémie, donc je préviens mes collègues que je vais m’acheter quelque chose à manger dans la boulangerie tout près.” En entrant dans la boutique, il repère du coin de l’œil un jeune homme qui se dirige vers lui, doudoune noire et capuche sur la tête. Quand il ressort, son sandwich à la main, le passant a disparu de son champ de vision mais Laurent sent une présence “comme si un pickpocket fouillait dans ma sacoche”.

Il se retourne : “C’est allé très vite, il a sorti une arme de guerre.” En fait, Laurent croit d’abord à une arme factice. “Je l’ai pris pour un gamin qui faisait une blague et j’ai dit : 'T'es con ou quoi ? Avec ce qui s’est passé hier, tu fais des blagues comme ça ?'” C’est alors qu’il aperçoit la jeune policière municipale inanimée et son collègue le visage en sang, la joue déchiquetée. “J’ai compris qu’il allait terminer tout le monde. Je me suis dit : si je veux survivre, il faut que je lui saute dessus.” Laurent saisit la kalachnikov du terroriste, “la main gauche sur le canon et la main droite au niveau de la base de la crosse”. Pendant de longues minutes, un véritable corps à corps se déroule entre les deux hommes. “Moi je suis pas épais, en hypoglycémie et je me retrouve face à un type surentraîné, armé, balèze”, raconte Laurent. “C’était vraiment pas un combat équilibré. Et ce qui m’a aidé, c’est la haine que j’ai ressentie d’avoir vu Clarissa à terre et mon collègue avec qui je passe huit heures par jour, défiguré.”

Dans la circulation du matin, les voitures klaxonnent, les passants crient, un agent municipal hurle : “Sauve-toi, il va te tuer !” Mais Laurent, au bord du trottoir sur lequel se tient Amedy Coulibaly, est comme dans une bulle, “coupé du monde”. Il tient toujours fermement l’arme de guerre, quand un geste vif du terroriste le fait tomber à genoux. “Il n’a prononcé qu’une seule phrase, de manière très robotique : 'Tu veux jouer ? Tu vas crever'.” Amedy Coulibaly sort alors une deuxième arme, un pistolet 9 millimètres, de sa poche. “Il veut absolument viser ma tête. Je faisais des mouvements désespérés. Ça l’a énervé et il m’a frappé sur la tempe gauche avec l’arme.” L’employé municipal tombe. Amedy Coulibaly le met en joue. “Ça a duré peut-être deux secondes. J’ai vu ma vie défiler. Je n’y croyais pas mais ça se passe vraiment comme ça.”

Mais contre toute attente, le terroriste range ses armes, ajuste son sac-à-dos et repart à petites foulées. Il ne réapparaîtra que le lendemain, lors de l’attentat de l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes. 

Victime ou héros ? 

Aujourd’hui, cinq ans après, Laurent, qui s’exprime d’une voix claire, sans jamais être débordé par l’émotion, affirme aller bien. Quoique. “Ça vous change à jamais ce truc-là. Avant je faisais un peu de musique, aujourd'hui je passe 90% de mon temps libre sur internet à chercher le pourquoi du comment. Je cherche à comprendre quelque chose que je ne comprendrai sans doute jamais. Et c’est épuisant.” Avec son avocate, Me Isabelle Guttadauro, Laurent est allé voir la salle du procès dans lequel il est partie civile. Mais il peine encore à se définir dans cette affaire, reconnaît du bout des lèvres que la reconstruction est difficile, “constamment confronté à ces images”, malgré un suivi psychologique.

Peut-être que moi je ne suis pas une victime. J’ai été plus intervenant que victime dans l’affaire”, s’interroge-t-il à voix haute. Et un héros ? “On me l’a beaucoup dit. Mais je pense qu’un héros c’est quelqu’un qui prend un risque en sachant qu’il va peut-être laisser sa vie. Alors que moi je n’ai même pas eu le temps de réfléchir. Je pense que j’ai eu beaucoup de chance.”

Non, finalement ce à quoi Laurent s’accroche, cinq ans après la série d’attentats, c’est l’idée d’avoir sauvé des vies. “À l’endroit où était Coulibaly, il y a une boulangerie, un magasin Midas et une école juive donc je ne pense pas qu’il allait braquer le Midas. En plus à cette heure-là, il y a les parents et les enfants alignés contre le mur qui entrent dans l’école.” Alors même dans les moments plus difficiles, se dire qu’on"a probablement empêché un carnage dans une école, quoi de mieux pour se reconstruire ?”

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