Jour 16 au procès des attentats du 13 novembre 2015. La cour a continué à entendre aujourd'hui les victimes du restaurant La Belle Equipe, dans le 11e arrondissement de Paris. La terrasse où il y a eu le plus de morts ce soir-là. 21 morts, dont beaucoup d'amis qui étaient venus faire la fête ensemble.

Les victimes de la Belle Equipe à la barre (Camille à gauche, Chloé en rouge et Ambre à droite). C'est sur cette terrasse que le bilan a été le plus lourd.
Les victimes de la Belle Equipe à la barre (Camille à gauche, Chloé en rouge et Ambre à droite). C'est sur cette terrasse que le bilan a été le plus lourd. © Radio France / Valentin Pasquier

Ce 13 novembre 2015, au restaurant La Belle Equipe, on fêtait deux anniversaires. Celui d'Hodda Saadi, la directrice de l'établissement, qui avait invité sa sœur Halima, son frère Khaled, et des amis très chers, et des copains et copines, à célébrer ses 35 ans en terrasse. À l'intérieur, c'est Jessica qui s'apprêtait à souffler ses bougies, avec autour d'elle, là aussi, une bande d'amis..

À la barre, les amis d'Hodda se succèdent, pour lui rendre hommage et raconter l'horreur de ce 13 novembre 2015. D'abord Ambre, qui était serveuse dans ce café. Ambre s'apprêtait à faire une pause cigarette peu avant que les trois terroristes ne surgissent. Mais comme des clients lui demandaient une coupe de champagne, elle était en train de chercher un verre propre, quand les tirs ont commencé. 

"J'ai gardé son sang sur mes mains, je ne voulais pas l'enlever"

Elle a cru à des pétards festifs. S'est accroupie derrière le bar. Sans comprendre ces rafales. Quand elles ont cessé, elle est allée voir dehors ce qu'il s'était passé. Et "je reste figée sur ma terrasse", dit-elle. "Je ne comprends pas ce que je vois. Les tables renversées. Je ne reconnais pas les gens que je connais pourtant."  Khaled, le frère de Hodda lui demande de l'aide, pour relever sa sœur, grièvement blessée. "J’essaye de prendre ses jambes mais c’est trop lourd. Je suis là sur cette terrasse, je peux rien faire parce que je ne sais pas quoi faire."

Ambre voit les pompiers arriver. Leur parle d'une fille "qui a un trou dans le torse". Puis elle raconte les corps, sous les couvertures de couleur. Son amie Hodda qui meurt. "Dans ma tête, je ne réalise pas qu’elle est en train de mourir." Halima, la soeur d'Hodda mourra, elle aussi, ce soir-là. Ambre est ensuite allée au 36 quai des Orfèvres. A passé la nuit "prostrée", chez une amie. "Je ne me suis pas lavé les mains. J’ai gardé le sang d’Hodda sur mes mains, je ne voulais pas l’enlever." Presque six ans après, elle pleure à la barre. Sur son bras gauche, des tatouages. Dont un ange. Chloé, elle aussi était amie avec Hodda, venue pour ses 35 ans à La Belle Equipe. Elle fait projeter un petit film sur grand écran dans la salle d'audience. 

On y voit des amis de La Belle Equipe qui dansent, s'amusent, avant le 13 novembre. Arrive Camille, jolie brune au chemisier noir et blanc. Camille était amie avec Hodda, mais aussi avec Marie, Thierry, Hyacinte, Justine. Des amis qu'elle avait "depuis vingt ans", depuis son adolescente, des amis qui étaient sa vie, la joie, les rires. Une bande d'amis de toujours morts un soir d'anniversaire en terrasse, avec d'autres copains dont elle égrène les prénoms. 

Ceux qui sont restés au bar sont toujours vivants

Des amis qui étaient sortis fumer. "Nous sommes restés au bar, nous avons survécu, pas les autres", dit-elle, gorge nouée. Elle aussi dit les rafales, puis "le très lourd silence, glaçant. Puis après le silence, encore plus glaçants, les cris, des hurlements de douleur". Camille elle aussi a été "figée par l'effroi" quand elle est sortie dehors, et a vue cette "vision d'horreur", après les tirs de 21h36. Puis Camille raconte le coup de fil vers 23h. Au bout du fil, un enfant de 13 ans. Un enfant qui était en train de regarder le match de foot France-Allemagne à la télé, avait vu les bandeaux annoncer des attentats, s'inquiétait. Cet enfant était le fils de Marie, l'amie de Camille, qui venait d'être assassinée à La Belle Equipe.

Camille pleure à la barre. Des larmes qu'elle avale pour continuer à parler. Elle dit à la cour qu'elle témoigne aujourd'hui pour cet enfant, orphelin, devenu son filleul. Il a aujourd'hui 18 ans. "Mon filleul est maintenant un formidable jeune homme. Il est d’un courage exemplaire, mais ça reste une épreuve extrêmement difficile." Camille souligne "l'ampleur de l'onde de choc" après le 13 novembre. Pour lui, et pour elle aussi. Elle qui "porte la culpabilité d'être en vie". 

L'autre anniversaire, c'était celui de Jessica. Elle fêtait ses 24 ans, ce 13 novembre 2015. Jessica a survécu à l'attentat, mais a été très grièvement blessée. Dix balles de kalachnikov ont transpercé son corps. Trois sont encore logées à l'intérieur. Jessica s'avance vers la barre en marchant sur ses béquilles. 

Jessica, encore blessée aujourd'hui

Elle raconte l'attentat. Elle fumait sur la terrasse avec des amis. Elle raconte les tirs, "l'apocalypse, mais c'était une scène de guerre". Elle raconte qu'elle hurle après le départ des terroristes, pour que Roman, son amoureux depuis ses dix-sept ans l'entende. Roman se tient aujourd'hui debout, à côté d'elle. Le 13 novembre, à La Belle Equipe, Roman était à l'intérieur du restaurant quand les terroristes ont tiré en rafales. Il a tout de suite pensé un attentat. Est sorti très vite chercher "Jess". Il l'a vue à terre, "avec dans la jambe, un trou de la taille d'une pomme". Il a essayé de lui faire un garrot. Il a cru qu'elle allait mourir. Elle lui a dit ce qu'elle pensait être ses derniers mots. Il alterne "les claques et les bisous". Elle est emmenée à l'hôpital La Pitié-Salpêtrière.

Jessica s'est réveillée après 13 jours de coma. Et c'est en se réveillant qu'elle a appris la mort de son ami Victor Munoz, 24 ans, comme elle à l''époque. Elle n'a pas pu aller à son enterrement. Sur grand écran, Jessica demande à la cour de visionner quelques radiographies. On voit apparaître ses lombaires. Et deux balles de kalachnikov autour. Puis son bassin. Et une troisième balle pas loin. Elle précise que la liste de ses blessures tenait "sur deux pages". Les médecins lui avaient dit qu'elle ne remarcherait jamais. 

Le 13 novembre doit rester un "jour heureux".

"À tous les réveils, j'essayais de les faire bouger", dit Jessica. Aujourd'hui, elle des douleurs neuropathiques, "ce sont les seuls terroristes de ma vie et non ces hommes à ma gauche". Sa gauche, c'est le box des accusés. Roman lance qu'il ne veut avoir pour ces accusés que "du dédain". Roman, comme Jessica achèvent leur témoignage en citant le prénom de leur ami Victor. "Victor, tu nous manques." Jessica ajoute que celle qu'elle était en 2015 lui manque aussi. Et elle conclut : "Je continue à fêter mon anniversaire le 13 novembre", qui doit rester aussi "un jour heureux".

Après Jessica et Roman, d'autres amis témoignent. D'autres survivants, aux blessures invisibles, mais profondes. Thomas a essayé de sauver Victor après le carnage, lui a demandé doucement s'il arrivait à respirer. Victor est mort dans ses bras. Thomas, 30 ans, se tord les mains à la barre. "Je garderai à vie l'image de nous quatre, quatre de ses meilleurs potes, portant son corps au Père Lachaise."  Quelques temps avant, ils fêtaient sa crémaillère pour sa nouvelle vie, avec son amoureuse. 

Nathan lui succède à la barre, gorge nouée, colère rentrée. Nathan raconte comment il a tenté de sauver Jessica avec Roman. Jessica debout, c'est "une revanche". Il évoque sa "haine" face aux accusés, espère qu'ils vont se souvenir de tous ces témoignages entendus, "qu'ils feront des cauchemars dans leurs petites cellules le soir". Et puis au milieu de tous ces témoignages d'amis au coeur brisé, qui disent leur "tribu" et le manque d'avoir perdu un ou plusieurs des leurs, surgit le récit de Juliette.

"J'ai une vivante avec moi"

Juliette n'était pas invitée à un de ces anniversaires à La Belle Equipe. Juliette ne connaissait d'ailleurs pas ce bar, ni même ce quartier. Juliette avait rendez-vous avec un jeune homme qu'elle ne connaissait pas encore. Ils avaient juste échangé virtuellement. C'était le premier soir où ils se rencontraient. Juliette, visage enfantin, petite voix timide,  raconte à la cour comment ils s'installent en terrasse, hésitant sur leurs places. Elle voulait fumer. Choisit presque à contrecœur ce qu'elle pense être la pire place, et qui s'avèrera "être la meilleure". Puis elle entend ces claquements, qu'elle prend elle aussi pour des bruits de pétards. Juliette se met à pleurer à la barre. 

De grosses larmes roulent sur ses joues. Juliette raconte qu'elle se met à terre, et ce jeune homme qu'elle vient à peine de rencontrer, "il se fait fusiller à mes côtés, je n'ai jamais serré une main aussi fort". Juliette pense qu'elle va mourir. Elle a alors 23 ans et trois pensées, dont une pour ses parents et son frère. Elle se demande comment ils vont "encaisser" son décès. "S’ensuit une éternité où j’ai envie de m’enterrer dans le sol. Je comprends pas ce qui m'arrive. J’ai l’impression que je vais mourir." Puis les tirs cessent. La Seat Leon du deuxième commando du 13 novembre s'éloigne. "J’ai posé délicatement ma main sur le torse de Cédric", souffle Juliette. 

Je ne voulais pas aggraver ses blessures. Je lui ai demandé trois fois  : 'Est-ce que tu es mort, est-ce que tu es mort, est-ce que tu es mort ?'

Juliette s'est retrouvée seule sur cette terrasse. Perdue. Elle a croisé un pompier qui a prononcé ces mots : "J'ai une vivante avec moi." A la barre, Juliette dit son infinie solitude. Son immense "culpabilité". Elle sanglote. "Je savais que j'avais abandonné quelqu'un." A la fin de son témoignage particulièrement poignant, Juliette lit un texte pour "raconter ce que c'est être victime du 13-Novembre". "Ce soir du 13 novembre 2015, on m’a volé mon insouciance en me confrontant à la mort des autres et à la mienne", lit-elle. "Chaque jour, je m’efforce de vivre par respect pour ceux qui ne se sont pas relevés. Mais rien ni personne ne pourra me redonner mon insouciance."