C’est une opération d’envergure qui aura mobilisé les polices marocaine, espagnole et française, et permis de saisir en Andalousie le week-end dernier 26 tonnes de résine de cannabis.

L'enquête a démarré en Normandie il y a un an.
L'enquête a démarré en Normandie il y a un an. © AFP / Klaus-Dietmar Gabbert

Il s’agit de la première grande "livraison surveillée" de drogue conduite par la police judiciaire française depuis que les règles de cette technique policière parfois décriée ont changé en 2019. Les polices espagnole et marocaine étaient dans le coup pour un résultat saisissant : 26 tonnes de résines de cannabis, soit l’équivalent de 100 millions d’euros, ont été interceptées dans la nuit du samedi 4 au dimanche 5 septembre en Andalousie, près de Grenade. Un dispositif du même type avait été mis en place en 2015, se soldant par un fiasco retentissant.

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100 enquêteurs français mobilisés le week-end dernier

Cette enquête a démarré en Normandie il y a un an. Au départ de cette affaire inédite, un "tuyau" de qualité, un début d’enquête initié par la police judiciaire à Caen sous la direction de magistrats de la juridiction interrégionale spécialisée de Rennes. Puis tout s’enchaîne et s’élargit : rentrent successivement dans la boucle l’Office central anti-stupéfiants (Ofast) à Nanterre, les Marocains — qui ne bloquent plus toute coopération comme c’était le cas il y a quelques années — et enfin les Espagnols. Ils sont prévenus qu’un chargement important doit arriver à Algésiras et traverser leur territoire le premier week-end de septembre.

Personne ne sait au départ qu’il y a 26 tonnes de résine de cannabis dans le camion côté marocain mais on pressent que c’est gros, que c’est très gros

C'est ce que raconte l’un des 100 enquêteurs français mobilisés le week-end end dernier pour cette "livraison surveillée" exceptionnelle. 

Cette opération antidrogue d’envergure était la première depuis l’échec essuyé en 2015 boulevard Exelmans à Paris : les douanes avaient saisi sept tonnes de cannabis censées faire partie d’une livraison surveillée de l’OCTRIS, le nom à l’époque de l’Office central de lutte contre les trafics de stupéfiants. Au fil de l’enquête menée par l’inspection générale de la police nationale, il s’est avéré qu’elle n’était pas vraiment "surveillée". Cette histoire avait provoqué la chute de l’ancien patron des stups, François Thierry, et fait éclater au grand jour une impressionnante guerre des polices antidrogue en France

Des contre-mesures "massives" pour déjouer les dispositifs policiers  

Cette fois, l’opération judiciaire apparaît plus consolidée. Des policiers marocains réussissent à pister en premier lieu un semi-remorque jusqu’à l’embarquement sur le ferry à Tanger Med. Ils informent en temps réel leurs homologues français et espagnols, sans se faire "détroncher", c’est-à-dire sans se faire repérer par les trafiquants et sans qu’il n'y ait de fuites. Le navire et son camion "surveillé"  arrivent à Algésiras, en Espagne. Le poids lourd est aussitôt pris en chasse discrètement par la Guardia civil et des policiers de l’antenne permanente française de l’Ofast dans ce port bien connu des trafiquants de drogue européens, marocains et sud-américains. 

Les agents des stups ne sont évidemment pas les seuls à surveiller de près ce  camion à haute valeur ajoutée : il est sécurisé par une équipe de trafiquants, tout au long du parcours, autour de la route. Ces complices utilisent des brouilleurs sur le trajet. Un grand classique pour éviter que la police ou des concurrents ne se servent de balises scotchées dans un recoin du châssis du véhicule pour l’intercepter ou le braquer le moment venu. Les convoyeurs utilisent des téléphones cryptés et les puces sont détruites après chaque utilisation.

C’est vrai que cette livraison surveillée devait être interceptée dans le sud de la France et elle s’est terminée par une opération "d’entrave" en Espagne

explique Stéphanie Cherbonnier, qui dirige l’Office anti-stupéfiants (Ofast). Elle poursuit : "Cela nous a permis de voir la structuration d’organisations criminelles, leur puissance et leur capacité à s’associer pour ce genre de projet d’envergure."

Pas de "flag" en France 

Dans la région de Grenade, comme l’ont raconté nos confrères du Parisien, le camion change d’itinéraire. Il roule plus lentement, son chauffeur est finalement remplacé. Les nouvelles règles établies entre polices européennes sont désormais très claires : " top interception ". Cinq suspects sont arrêtés en Andalousie dont un ressortissant français bien connu des "stups". Dans le camion, les policiers découvrent des dizaines et des dizaines de "valises marocaines " sur 1,50 mètre de hauteur, jusqu’au fond. Il n’y a pas d’autres marchandises pour éventuellement dissimuler le magot ni de palettes pour aider au déchargement. Il y a uniquement des paquets de résine de cannabis entassés dans de grosses valises. Stéphanie Cherbonnier précise :

26 tonnes, ça représente un quart des quantités qui sont saisies en France chaque année…et cette opération d’entrave est une réussite puisque ce sont 26 tonnes de drogue qui ne viendront pas irriguer les points de deal en France.

Cette interception qui a eu lieu plus tôt que prévu a empêché de "taper en flag ", comme disent les enquêteurs, les équipes de semi-grossistes qui devaient venir récupérer la marchandise dans le sud de la France. Mais si le camion était si bien pisté, on peut supposer que les dizaines d’enquêteurs qui ont travaillé sur le dossier depuis un an ont déjà une idée des circuits de grande distribution criminels qui devaient profiter de cette cargaison. 

"Il est évident", confie un proche du dossier, "que certains trafiquants ont compris depuis le week-end dernier qu’ils sont dans le bleu pour un moment". Comprenez par là qu’ils ont les flics sur le dos.  Une deuxième phase de l’opération a démarré ces derniers jours, pour tenter de démanteler des filières d’approvisionnement en cannabis. L’enquête est désormais dans les mains de la Juridiction nationale de lutte contre le crime organisé (Junalco).