Jour 37 au procès des attentats de janvier 2015. Abdelaziz Abbad, 36 ans, de Charleville-Mezières, est accusé d’avoir recherché des armes, en vue de les fournir à Amédy Coulibaly et aux frères Kouachi. Aux enquêteurs, il avait dit avoir cru reconnaître Saïd Kouachi en la personne d’un homme venu lui demander des armes

Comment démêler les multiples versions d'Abdelaziz Abbad...
Comment démêler les multiples versions d'Abdelaziz Abbad... © Radio France / Matthieu Boucheron

"Moi mon truc c’est les stups" affirme Abdelaziz Abbad, cheveux noirs coupés courts, pull noir, le ton calme devant la cour. "Une seule fois, on m’a demandé des armes" dit-il. Parce qu’il "connaît des gens". C’était en novembre 2014. Une connaissance, Marouan H. vient le voir avec un homme, "un petit, avec un béret, des lunettes et une moustache". Le "petit" vient de Reims et cherche des armes ; des pistolets, des automatiques, des gilets pare-balles. Selon les nombreuses versions qu’il a fournies aux enquêteurs et aux juges d’instruction, Abdelaziz Abbad leur aurait conseillé d’aller en Belgique, ou bien leur aurait montré des armes "rouillées, pourries" qu’il avait récupérées, et dont l’homme n’aurait pas voulu.

Dans son récit, une chose a surtout retenu l’attention des enquêteurs : le lien qu’il permet d’établir avec les frères Kouachi. En 2017, Abdelaziz Abbad est incarcéré dans le cadre d’une autre affaire. L’étude de la téléphonie a fait apparaître des liens avec d’autres accusés dans ce dossier, Ali Riza Polat, Metin Karasular, Michel Catino. Quand il est interpellé "pour les attentats de Charlie Hebdo", il dit aux enquêteurs que l’homme au béret venu lui demander des armes "ressemblait à Saïd Kouachi", dont il avait vu la photo à la télévision après les attentats. "Dès que j’ai dit son nom, c’était fini. Je savais même pas qui c’était. Depuis, ils sont restés dessus, on m’a mis en détention à l’isolement. J’ai compris que je m’étais auto-incriminé. Alors quand je suis retourné chez la juge d’instruction, j’ai dit que rien n’était vrai."

"J'irais pas impliquer un gars dans une affaire de terrorisme pour une histoire de petite sœur"

Laborieusement, le président revient sur les multiples versions données par l’accusé au cours de ses interrogatoires. Aurait-il menti pour "charger" Marouan H. qui lui devait 4.000 euros et était sorti avec sa petite sœur ? Abdelaziz Abbad le reconnaît, certes, Marouan H. a "manqué de respect à ma sœur". "Mais franchement, j’irais pas impliquer un gars dans une affaire de terrorisme pour une histoire de petite sœur" s’agace-t-il. "J’ai dit que j’avais vu un mec qui aurait pu ressembler à Saïd Kouachi. Si on m’avait montré d’autres photos pendant la garde à vue, j’aurais dit que ça pouvait pas être lui, il avait pas de barbe !". Cette visite, il la situe en novembre 2014, 1 à 2 mois avant l’attentat de Charlie Hebdo. L'avocate générale modère : "on n'est pas non plus sur une barbe type père Noël qui lui mange tout le visage". Me David Apelbaum, avocat d'Abdelaziz Abbad insiste : "_je ne vais pas demander que soit projetée la photo de l'autopsie de Saïd Kouachi sauf si l'on affirme ici que cette barbe a pu pousser en trois semaine_s". Dans un PV d’audition devant les juges, ses propos sont ainsi libellés : "Marouan H est venu avec Saïd Kouachi". "C’est un raccourci" concède le président. "Un sacré raccourci, quand même. Je n’ai jamais dit que c’était lui." 

À écouter Abdelaziz Abbad, tous ses malheurs viennent de là : "on a pas accepté l’erreur de mon côté. J’ai pas le droit de me tromper, ça m’a coûté cher" "Il n’y a pas que ça" tente le premier assesseur, qui rappelle ses liens répétés avec Michel Catino, Ali Riza Polat, Metin Karasular, tous accusés dans ce dossier. Un bornage de son téléphone le situe ainsi, le 3 janvier 2015, à proximité du garage de Metin Karasular, le jour où Ali Riza Polat et Amedy Coulibaly s’y sont rendus. Selon Abdelaziz Abbad, c’était pour des histoires de droit commun, des stups, et de vieilles armes à écouler, oui, mais sans lien avec celles utilisées lors des attentats. L’assesseure tente une autre approche, celle des multiples lignes téléphoniques utilisées par Abdelaziz Abbad. La ligne dédiée à ses échanges avec Metin Karasular "_reçoit un appel le 7 janvier 2015, le jour de l’attentat_. Et elle n’est ensuite plus jamais utilisée." Abdelaziz Abbad rigole. "Comment vous dites ça… La puce, elle est active jusqu’au 5 février. Je l’ai pas cassée, je l’ai pas jetée dans la Meuse où je sais pas où. Le téléphone, il fonctionne, il est juste éteint, parce que l’autre [Metin Karasular, NDLR] il me harcèle pour son argent", une dette de 5.000 euros, liée à des stups ou des armes, selon les versions.

"C'est à cause de la séparation avec sa sœur qu'il m'en a voulu ... et aussi parce que j'ai flirté avec sa copine"

Les témoins de l’après-midi dont Marouan H. et Ali Riza Polat
Les témoins de l’après-midi dont Marouan H. et Ali Riza Polat © Radio France / Matthieu Boucheron

Viennent ensuite les témoins de l’après-midi. À commencer par Marouan H. dont on a tant entendu parler dans la matinée. Et il arrive dans une ambiance tendue, alors que peu avant les insultes ont fusé d’un box à l’autre, entre Abdelaziz Abbad et Ali Riza Polat. "Tu vendais des armes 6 mois avant sac à merde !" s'énerve le principal accusé. “Arrête de pleurer dans ta cagette, là" rétorque Abdelaziz Abbad depuis le box d’en face. “Mon client est toujours révolté” intervient Me Isabelle Coutant-Peyre, avocate d’Ali Riza Polat qu’elle tente, comme souvent, de calmer. "Qu'il se révolte contre lui-même !" insiste encore Abdelaziz Abbad, passablement agacé. Et voici donc qu’arrive Marouan H., dont on se doute que la présence ne va pas apaiser les tensions. D’emblée, le témoin - “coffreur, né en 1991” affirme "Abdelaziz Abbad a dit que je lui ai présenté Saïd Kouachi, mais c'est faux. Il veut mettre des choses sur moi." Selon lui, Abdelaziz Abbad a déclaré cela par vengeance, après qu’il a rompu avec sa petite sœur après “6 ou 7 ans” de relation : "c'est à cause de la séparation qu'il m'en a voulu." Puis le témoin reprend : "... et aussi à cause du stupéfiant que je lui ai pas payé …” Et encore : “... et aussi parce que j'ai flirté avec sa copine." Mais si le témoin maintient que c’est en compagnie d’Omar de Châlons-sur-Saône”, et non de Saïd Kouachi, qu’il a demandé des armes à l’accusé Abdelaziz Abbad, il s’agace aussi : "vous allez me faire croire qu'il [Abdelaziz Abbad NDLR] ne sait pas reconnaître Saïd Kouachi ? Alors qu'il a vécu 15 ans à 50 mètres ? Non, mais là c'est du foutage de gueule."

"C'était des belles armes"

Puis vient encore cette femme, “32 ans, 3 enfants” et, on le comprend assez vite, consommatrice “de cocaïne mais aussi d’héroïne”. “J’étais amoureuse d’un ami d’Aziz - comprenez Abdelaziz Abbad - il y a longtemps de cela”. Un homme avec lequel, après leur séparation et un séjour en détention, elle reprend contact. Et qui un jour vient cacher un sac chez elle “derrière le cache de la baignoire” explique-t-elle à la barre. “Au début je ne voulais pas voir ce qu’il y avait dedans, mais j’étais trop curieuse. Alors un jour, j’ai retiré le cache et j’ai vu les armes. Il y avait de la coke aussi.“ Puis sa voix de fissure, elle raconte comment son ex petit ami, mais aussi Abelaziz Abbad et son frère “faisaient des aller-retours pour reprendre des armes, déposer de la drogue”. Et un jour, poursuit-elle, le frère d’Abdelaziz est venu seul, j’ai dit que je voulais plus de ça alors il m’a violée”. 

"Ce viol, vous en aviez parlé devant les enquêteurs de la SDAT (sous-direction antiterroriste), il y a eu des suites ?" l’interroge alors le premier assesseur. “Non, aucune”. Elle n’a pas non plus porté plainte, mais a fui, avec son fils. Sur ces déclarations qui ont saisi la salle, la témoin s’apprête à repartir. Non sans une dernière question d’une assesseure : “les armes, elles étaient dans quel état?””Oh, elles étaient pas mal quand même ! s’exclame la jeune femme, c’était des belles armes.” Peut-être pas si rouillées que cela, tout compte fait.

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