La mort du jeune homme de 24 ans, suite à son interpellation le 19 juillet 2016, est autant une affaire judiciaire qu'un symbole de la lutte pour ceux qui se battent contre les violences policières en France. Le tout au rythme des expertises médicales successives, aux résultats parfois diamétralement opposés.

Manifestation pour réclamer "Justice pour Adama", le 2 juin 2020 à Paris
Manifestation pour réclamer "Justice pour Adama", le 2 juin 2020 à Paris © AFP / Antoine Merlet / Hans Lucas

Le temps jouant contre la vérité, il ne sera sans doute jamais possible de savoir avec certitude, preuves à l'appui, ce qui s'est passé le jour de la mort d'Adama Traoré : rien n'a été filmé, presque tout repose sur des témoignages (notamment ceux des trois gendarmes mis en cause) et surtout sur une succession d'avis d'experts. La seule chose dont on est sûr, c'est que le jeune homme de 24 ans a été déclaré mort dans les locaux de la gendarmerie de Persan, deux heures après une course-poursuite à pied suivie de son arrestation, dans sa ville (Beaumont-sur-Oise).

Depuis, la famille de la victime et ses soutiens d'un côté, et les avocats des gendarmes de l'autre, tentent de faire valider scientifiquement leur version de l'histoire, à coups d'expertises et de contre-expertises. Retour sur cette guerre de tranchées pour tenter de connaître la vérité.

2016 : Deux autopsies contradictoires

La première autopsie, réalisée par un médecin légiste, ne fait mention d'aucune trace de violences, mais relève "un syndrome asphyxique" (sans en déterminer la cause) et "des lésions d'allure infectieuse", notamment au niveau du poumon et du foie. Des constatations qu'il ne considère pas forcément comme la "cause immédiate" du décès, non-identifiée dans ce premier rapport.

Le problème, c'est que le procureur de Pontoise, Yves Jannier, évoque bien "une infection très grave" sur "plusieurs organes", mais évite soigneusement de parler du "syndrome asphyxique", pourtant évoqué dans le rapport, alimentant le sentiment de défiance des soutiens de la famille Traoré : une erreur qui lui coûtera le dossier, dépaysé à Paris.

D'autant qu'une semaine après la première autopsie, une deuxième est réalisée par un collège d'experts à la demande de la famille. Eux n'évoquent pas d'infection (ni de traces de violences) mais confirment l'asphyxie, tout en demandant un examen anatomo-pathologique pour préciser ses causes possibles.

Toute la question est alors (et l'est toujours aujourd'hui) de déterminer ce qui a causé l'asphyxie : une pathologie antérieure, ou un plaquage ventral réalisé lors de l'interpellation. Le 29 juillet 2016, L'Obs assure ainsi, de source judiciaire, que l'un des gendarmes a déclaré aux enquêteurs qu'Adama Traoré avait "pris le poids de nos corps à tous les trois au moment de son interpellation". Les trois hommes nient depuis avoir utilisé cette technique du plaquage ventral.

2017 : Une expertise laissant trop de place à l'interprétation

Après une première expertise (réalisée sur les organes de la victime) en septembre 2016, qui avance cette l'hypothèse d'une cardiomyopathie "exposant M. Traoré au risque de mort subite" ainsi que plusieurs anomalies de santé, une contre expertise avec la même méthodologie remet en question cette thèse le 3 juillet 2017.

Selon les médecins, cette cardiomyopathie _"ne peut être retenue avec certitude"_. Et surtout, ils estiment que "la mort est secondaire [consécutive] à un état asphyxique aigu, lié à la décompensation - à l'occasion d'un épisode d'effort et de stress - d'un état antérieur plurifactoriel". Ils détectent de leur côté une hypertrophie cardiaque ("cardiomégalie") et une maladie inflammatoire.

Mais ils ne tranchent pas la question essentielle : déterminer si les symptômes qui ont provoqué la mort, qu'ils soient liés ou non à une fragilité antérieure, ont été ou non déclenchés par l'action des gendarmes. D'ailleurs, cette expertise est si nuancée qu'elle est citée aussi bien par les avocats des gendarmes que par ceux de la famille.

2018 : Une expertise de synthèse revient à la thèse de la maladie antérieure

Plus d'un an après, le 14 septembre 2018, c'est cette fois une expertise de synthèse qui tente de mettre tout le monde d'accord. Elle écarte la responsabilité des gendarmes, et estime que "le pronostic vital" d'Adama Traoré était "engagé de façon irréversible", et ce bien avant que les gendarmes ne l'arrêtent. Les quatre experts évoquent la combinaison d'une drépanocytose (une maladie génétique) et d'une sarcoïdose (une pathologie inflammatoire bien plus rare). Le stress et l'effort pour tenter d'échapper aux policiers auraient été le déclencheur.

Pour appuyer cette théorie, ils citent le témoignage d'un particulier, chez qui la victime s'était caché lors de sa course-poursuite, et qui aurait vu un Adama Traoré "essoufflé", qui "n'arrivait pas à parler et respirait bruyamment". "Le décès de M. Adama Traoré résulte de l’évolution naturelle d’un état antérieur au cours d’un effort", tranche l'expertise.

Immédiatement contestée par la famille, elle semble toutefois justifier, pour les juges d'instruction, la clôture de leurs investigations le 14 décembre 2018, avant de transmettre le dossier au parquet. Ils ne prononcent aucune mise en examen, mais placent les trois gendarmes sous le statut de témoins assistés, pour "non-assistance à personne en péril" : en clair, ils estiment qu'ils n'ont pas causé la mort, mais qu'ils auraient sans doute pu aider le jeune homme agonisant dans les locaux de la gendarmerie de Persan.

2019 : Une contre-expertise balaye les conclusions précédentes

Commandée par la famille, cette nouvelle expertise est menée par quatre professeurs de médecine interne, issus de grands hôpitaux parisiens et spécialistes des maladies évoquées jusqu'ici dans le dossier. Leurs conclusions contestent fermement celles de l'expertise précédente, et vont même jusqu'à mettre en doute l'éthique médicale de ceux qui l'ont réalisée.

Pour eux, la thèse de la drépanocytose combinée à une sarcoïdose relève de "spéculations théoriques". Les spécialistes assurent que "le décès de M. Adama Traoré ne peut être imputé ni à la sarcoïdose de stade 2, ni au trait drépanocytaire, ni à la conjonction des deux". Ils estiment à l'inverse qu'il est essentiel de "se poser la question de l'asphyxie positionnelle ou mécanique", autrement dit de la possibilité d'une mort par asphyxie sous le poids des trois gendarmes.

Les magistrats décident de ne pas ignorer cette nouvelle expertise (tout en contestant sa validité), et en ordonnent donc une nouvelle.

2020 : Nouvelle expertise, nouvelle contre-expertise

Cette nouvelle expertise côté judiciaire, rendue publique le 29 mai 2020, soulève une autre hypothèse : selon les trois médecins, "Adama Traoré n'est pas décédé 'd'asphyxie positionnelle', mais d'un œdème cardiogénique". Ils estiment que cet œdème a pu être causé par une combinaison de trois facteurs, déjà évoqués par de précédentes expertises : "une sarcoïdose pulmonaire, une cardiopathie hypertrophique et un trait drépanocytaire". Le tout, "dans un contexte de stress intense et d'effort physique, sous concentration élevée" de cannabis. Ils ne sont toutefois pas catégoriques dans leur analyse.

La famille réplique immédiatement avec une contre-expertise le 2 juin 2020. Si elle confirme la mort suite à un "œdème cardiogénique", elle contredit totalement la précédente expertise sur ses causes : le médecin qui l'a réalisée estime que cet œdème peut être attribué à "une asphyxie positionnelle induite par le plaquage ventral".

Un nouveau cul-de-sac qui ne permet, pour l'instant, toujours pas de trancher sur la cause de la mort d'Adama Traoré : le réveil de symptômes mortels suite à la course poursuite avec les gendarmes, ou à une asphyxie mécanique due à la technique d'interpellation.

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