Une division "cold case" a été officialisée hier au sein de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale. Cette untité avec des experts venus de différents horizons, sera basée à Cergy-Pontoise en Île-de-France.

La Gendarmerie Nationale crée une division "cold case"
La Gendarmerie Nationale crée une division "cold case" © .

Il y a près de 3 ans, l’affaire Nordahl Lelandais avait entraîné au sein de la gendarmerie la mise en place de la cellule d’enquête "Ariane". Les retours d’expérience et les problèmes rencontrés sur d’autres affaires emblématiques ont débouché sur la création d’une division spéciale "cold case".

C’est une unité différente de ce que peut faire par exemple le FBI aux États-Unis. Les gendarmes ont voulu concentrer une entité avec des professionnels dans divers domaines : ADN, explosifs, carburants, profileuses, algorithmes, intelligence humaine et artificielle. Ils seront réunis sur un même lieu, à Cergy-Pontoise en Ile-de-France.

Pour présenter leur nouvelle "division cold case" ce vendredi 9 octobre 2020, les experts en police judiciaire de la gendarmerie ont créé un cas fictif issu de plusieurs crimes bien réels. Un marcheur qui découvre il y a 20 ans le cadavre d’une femme dans un bois près de Guéret. Une équipe d’enquêteurs, entourés d’écrans interactifs, raconte comment on peut désormais totalement revoir une vieille affaire non résolue. Ici, une vieille bouteille d’eau laissée de côté lors des premières investigations et où l’on finit par détecter un mélange de gazoil et d’essence. Là, un profil génétique qui émerge de vieux scellés de scène de crime et réanalysés avec les derniers outils d’analyse de traces ADN. La division "cold case" de la Gendarmerie nationale a déjà résolu une vieille affaire et travaille actuellement sur 14 crimes non résolus (qu’elle n’a pas souhaité évoquer) avec de sérieux espoirs d’élucidations dans un avenir proche.

Entretien avec le colonel Fabrice Bouillié, le patron du service central du renseignement criminel et chef de cette nouvelle division "cold case", et la capitaine Marie-Laure Brunel-Dupin qui dirige le département des sciences du comportement de la gendarmerie nationale.

FRANCE INTER : Quel est l’intérêt d’une telle division "cold case", alors que l’Institut de Recherche Criminel de la Gendarmerie Nationale travaille déjà en appui des sections de recherche depuis de longues années sur des affaires non résolues ?

FABRICE BOUILLIÉ : C’est de fédérer dans une équipe pluridisciplinaire des enquêteurs spécialisés dans le domaine des atteintes aux personnes et des affaires criminelles graves et des « experts » scientifiques pour se donner les meilleures chances possibles d’élucidation.

Cela fait 19 ans que vous travaillez sur des "cold cases", en tant que "profileuse". Vous avez étudié aux Etats-Unis. Sur quel modèle vous vous êtes basés pour cette  division à Cergy-Pontoise ? Celui du FBI ?

MARIE-LAURE BRUNEL-DUPIN : En fait, je n’ai pas vu de modèle équivalent ailleurs. Aux États-Unis, ce sont souvent des enquêteurs chevronnés, acharnés mais souvent livrés à leurs seules intuitions. Nous on remet tout à plat et on range en fonction de thématiques très générales. On a la chance d’agréger toutes les connaissances de l’enquête judiciaire. On a la criminalistique, l’analyse criminelle etc. On a cette chance de pouvoir prendre du recul particulièrement nécessaire dans ce type affaires. Et surtout on est vraiment tous ensemble. C’est ce qui rend les choses fortes, on a tous un regard différent mais complémentaire et c’est pour ça que cette division, elle a tout ce potentiel.

FABRICE BOUILLIÉ :  Là nous allons à chaque fois déstructurer la procédure, l’éclater, pour éviter l’effet tunnel, le mur face auquel les enquêteurs se sont retrouvés au départ. Cette démarche doit permettre d’avoir un regard tout à fait nouveau pour convaincre les enquêteurs et les magistrats d’aller sur un autre chemin, une autre piste.

Cette unité, dans sa forme actuelle, a déjà résolu une affaire, c’était dans la Drôme au début de l’été : qu’est-ce qui a été déterminant ?

FABRICE BOUILLIÉ :  C’est l’ADN. Un ADN (sur un mégot et un tee-shirt) qui n’avait pas été exploité. Une femme de 55 ans (Chantal de Chillou de Saint-Albert) avait été découverte morte le 2 août 2001 (au détour d’un chemin forestier au bord de l’Isère à Chatuzange-le-Goubet). On a pu procéder par rapprochement et ensuite la relance de ce profil ADN dans le fichier national des empreintes génétiques a permis d’avoir un "hit positif" et d’identifier un individu, un suspect qui était fiché.

A partir du moment où un service d’enquête (section de recherche par exemple) nous dit "on est dans une impasse", il s’adresse à nous. Ou alors nous prenons l'initiative quand on a déjà une connaissance de certains dossiers, on peut proposer aux enquêteurs, aux magistrats, notre autre regard.

MARIE-LAURE BRUNEL-DUPIN : La première chose à faire en analyse comportementale après une phase préliminaire au bureau, c’est d’aller marcher là où l’auteur du crime a marché. Ce n’est pas pour se mettre dans sa tête comme on peut le voir parfois dans des séries télé sur le profilage, c’est parce que c’est le B.a.b.a. Sur les photos et les vidéos, on ne voit pas exactement ce qui s’est passé. On a besoin de voir les chemins d’accès, les conditions de vie socio économiques, culturelles. On a besoin de comprendre si le lieu du crime était un choix ou une nécessité qui s’est imposé à lui. On a besoin de comprendre ce qu’il est venu faire là. Il faut absolument y aller, quel que soit l’endroit et le temps. On peut y aller deux heures après que le crime soit commis. Mais vingt ans après, on peut aussi y retourner. On y va avec notre album photos, on va se figurer comment c’était à l’époque. On est d’ailleurs souvent assez étonné car s’il peut y avoir des changements de végétation, il n’y a pas tant de changements que ça devant une maison, un parking. A part quelques cas où tout a changé, ça reste très important d’y aller. Souvent les choses nous sont racontées sur place par les enquêteurs de la région, teintées par leurs expériences, leur vie. Parfois ça fait vingt ans qu’ils résident dans cette région, ils ont vu les choses se dégrader, ils le vivent d’une certaine façon, et nous on arrive avec de l’objectivité, de la neutralité et même si l’enquêteur trouve son environnement criminogène, qu’il ne reconnaît plus le village en question, nous on va garder un regard objectif par rapport au lieu. Et ça, ça peut se faire partout. On peut aller dans les régions d’outre-mer. Ça fonctionne sur une randonnée à la Réunion qu’a faite la victime. Il est essentiel d’aller comprendre son parcours, qui elle a pu croiser, qui pouvait la guetter… Ensuite, les autres étapes de reconstruction du passage à l’acte vont se mettre en place.

Il faut casser le schéma initial parce que si c’est un " cold case", c’est bien que le schéma initial n’était pas le bon. Un dossier, c’est teinté de plein d’humains qui ont essayé de le construire et de le faire aboutir, avec beaucoup de motivation. On ne vient pas du tout juger mais on se dit que la trajectoire empruntée par les premiers intervenants n’était pas la bonne puisque aujourd’hui on est perdu. Si on ne remet pas tout à plat, on peut retomber sur ce qu’ont voulu faire les premiers enquêteurs.

Dans quelle mesure la cellule "Ariane", créée lors de l’affaire Maëlys, a-t-elle provoqué la mise en place de cette division spéciale "cold case", plus structurée qu’auparavant ?

FABRICE BOUILLIÉ : Ça a été un facteur déclenchant. On a tiré les enseignements de la performance d’une équipe pluridisciplinaire constituée autour du cas Nordahl Lelandais, où les gens ont commencé à avoir un outil de partage d’information et surtout de partage de leurs conclusions. C’est fondamental pour permettre ensuite au directeur des opérations de prendre des décisions adaptées pour relancer le dossier dans de bonnes conditions.

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