Plus d’un an après l'arrestation d'Alexandre Djouhri à Londres, la Haute cour de Westminster a commencé à examiner le mandat d’arrêt émis par les juges qui enquêtent sur le financement libyen. Premier argument de la défense : l'aspect politique du dossier et le manque d'indépendance de la justice française.

Alexandre Djouhri conteste la demande de la justice française, qui veut le mettre en examen dans le dossier du financement libyen
Alexandre Djouhri conteste la demande de la justice française, qui veut le mettre en examen dans le dossier du financement libyen © Maxppp / Newscom / EPA / Facundo Arrizabalaga

L’audience d’extradition ne donne pas la parole à la personne concernée. Mais devant le tribunal, Alexandre Djouhri s’attarde un peu avec les quelques journalistes présents. L’homme d’affaires, qui a eu de graves problèmes cardiaques depuis son interpellation le 7 janvier 2018, marche avec une canne, mais s’exprime avec vivacité. Il choisit d’attaquer directement les magistrats français chargés du dossier du financement libyen, en premier lieu le juge d’instruction Serge Tournaire, qu’il a rencontré de la perquisition de sa villa de Genève en 2016 : "Quand M. Tournaire est venu chez moi, la première des questions qu’il m’a posée, c’est : 'pourquoi on vous en veut autant ?'. Et je lui ai dit, 'si je vendais du haschisch à Saint-Denis M. Tournaire, vous ne seriez pas venu chez moi, vous m’auriez envoyé peut-être une assistante sociale !'".

La France le réclame pour détournement de fonds et corruption

À l’audience, l’avocat qui représente le parquet national financier, Ben Watson, résume l’enquête qui vaut à l’homme d’affaires ce mandat d’arrêt français. Il est soupçonné d’avoir, à l’occasion de la vente d’une villa à Mougins en 2009, touché une somme largement surévaluée de la part de l’acheteur : le fond l’investissement libyen. Il serait par ailleurs le véritable émetteur du virement de 500 000 euros à Claude Guéant, une opération que l’ancien secrétaire général de la présidence a tenté de justifier par la vente de deux tableaux flamands. Un acte de corruption qui, selon la justice française, aurait récompensé l’intervention de Claude Guéant auprès d’Airbus pour le versement de commissions à Alexandre Djouhri. 

Alexandre Djouhri écoute avec attention. Au fond de la salle, dans le public, son fils et sa fille sont présents. À l’extérieur, l’homme d’affaires ne manque pas d’ironiser en rappelant le point de départ de l’enquête : l’article de Mediapart sur un possible accord du régime de Kadhafi pour financer la campagne de Nicolas Sarkozy à hauteur de 50 millions d’euros en 2007 : 

"Ils sont où ces 50 millions d’euros ? Sur quel compte en banque ? Sur quel camion ils sont arrivés en France ? Faut arrêter la mascarade." 

Alexandre Djouhri se dit prêt à répondre aux questions des juges d’instruction, mais il conteste une extradition qui ne viserait qu’à l’emprisonner. Aujourd’hui sous strict contrôle judiciaire, il reste en très en colère après son passage en détention provisoire, et à l’hôpital pénitentiaire britannique : "On me pourchasse, on me fait mettre en prison sans sommation, on m’enchaîne pendant trois semaines à un lit d’hôpital, nu comme un vers pour m’humilier, mais ils n’ont pas réussi. (...) J’ai toujours été honnête, je n’ai jamais été condamné ni même poursuivi, à part sous le régime évidemment socialiste. C’est pas parce que je suis né à Saint-Denis et fils d’ouvrier, que je dois être de gauche ! On m’en veut aussi pour mes origines, je m’appellerais Henri, Dupont, Charles ou Martin, on n’aurait pas déployé autant de moyens coercitifs contre ma petite personne !".

L'indépendance de la justice française en question

Lors de la perquisition à Genève, Alexandre Djouhri aurait lancé à Serge Tournaire : "vous êtes un juge politique !". Sa défense adopte le même angle d’attaque. Son avocat David Kaplan a tenté d’exploiter l’un des épisodes mystérieux de cette procédure : le fait que les Suisses, malgré le mandat d’arrêt émis par la France, aient laissé partir Alexandre Djouhri, qui ne sera arrêté qu’à son arrivée à Londres. La défense a surtout fait témoigner hier un avocat parisien, Hervé Lehman. Il est venu exposer les "faiblesses" de l’indépendance de la justice française, "qui se manifestent particulièrement dans les affaires concernant Nicolas Sarkozy" selon lui. 

Pendant trois bonnes heures, il a été question du statut des procureurs, du choix des juges d’instruction ("On peut s’interroger sur le fait de choisir un juge 'dur' pour toutes les affaires liées à Nicolas Sarkozy" observe le témoin). Ou encore du Syndicat de la magistrature et de l’épisode du "mur des cons", qu’après une hésitation l’interprète traduit par "idiots’s wall". Avec beaucoup de patience, et quelques questions bien senties, la juge Vanessa Baraitser écoute, sans laisser transparaître ce qu’elle peut bien penser de ses collègues français.

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Pour écouter Alexandre Djouhri au micro de Sara Ghibaudo

Par Sara Ghibaudo
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