C'est à la prison de Fleury-Mérogis, où il est incarcéré en 2006, que le jeune homme se radicalise. Il y rencontre notamment Chérif Kouachi et le vétéran du djihad Djamel Beghal.

Capture d'écran de la vidéo de revendication d'Amedy Coulibaly, diffusée le 11 janvier sur Youtube
Capture d'écran de la vidéo de revendication d'Amedy Coulibaly, diffusée le 11 janvier sur Youtube © AFP / AFP

[Tous les jours jusqu’au 2 septembre, France Inter dresse le portrait de tous les protagonistes du procès des attentats de janvier 2015 : victimes, familles, terroristes, accusés, magistrats, avocats…]

La vie d’Amedy Coulibaly a débuté à Juvisy-sur-Orge, dans l’Essonne. Des parents d’origine malienne. Neuf sœurs et lui : septième et seul garçon. Un père qui travaille à l’usine. Une mère femme de ménage. Une enfance dans la cité de la Grande-Borne, à Grigny. Puis un BEP d’installateur-conseil en audiovisuel électronique.

Mais le jeune homme “très souriant, très aimable, très poli” se souvient un de ses anciens avocats, multiplie aussi les infractions. Des cambriolages, surtout. Et, lorsqu’il a 18 ans, un vol de motos dans un garage de Seine-et-Marne qui tourne mal. Son meilleur ami - son seul ami selon lui - meurt sous ses yeux, d’une balle dans le ventre, tirée par les forces de l’ordre. On est alors en septembre 2000. Le tueur de Montrouge et de l’Hyper Cacher n’est encore qu’un délinquant de droit commun.

Incarcérations en série et radicalisation en prison

Cinq en plus tard, Amedy Coulibaly, qui a fait des braquages sa spécialité, est incarcéré à Fleury-Mérogis, dans l’Essonne, après une condamnation pour transport de stupéfiants cette fois. C’est là, dans cette maison d’arrêt du sud de Paris, qu’il écope de son surnom : Dolly, pour ses ressemblances avec la brebis clonée, selon ses codétenus. Là aussi qu’il fait entrer deux mini-caméras lors de parloirs et filme, des mois durant, ses conditions de détention : la vidéo lui vaudra une petite notoriété après sa diffusion dans le magazine Envoyé spécial. Là surtout qu’il va rencontrer des détenus radicalisés. 

Au premier rang desquels Djamel Beghal, 40 ans. “L’idéologue” comme il est surnommé, est à l’isolement dans une cellule du 4e étage de la maison d’arrêt, juste au-dessus de celle d’Amedy Coulibaly. “Ça a été la bascule dans son existence” décrypte son ancien avocat Me Georges Sauveur. “Il n’avait que des sœurs, un père assez effacé. C’était un matriarcat qui régissait sa famille. Et je pense qu’il était en recherche d’un référent masculin”. Amateur de jeux vidéo, de musculation, de rap français et de pommes d’amour - qu’il achetait spécialement à Bastille - Amedy Coulibaly troque soudainement ces CD de rap pour des chants coraniques. Djamel Beghal, vétéran du djihad, ancien membre du GIA, condamné en 2005 pour un projet d’attentat contre l’ambassade des États-Unis, l’a initié à l’islam radical.

Si Amedy Coulibaly a changé de fréquentations, il n’a pas cessé ses allers-retours en prison. En mars 2009, une série de vols en réunion - une banque à Orléans et deux cafés à Paris - lui vaut une nouvelle incarcération à la maison d’arrêt de Villejuif. À sa sortie, il retrouve sa compagne de six ans sa cadette, rencontrée grâce à des amis communs, Hayat Boumeddienne. Il renoue avec ses amis de Grigny, voyage, joue au poker, travaille comme opérateur chez Coca-Cola. Le jeune homme, élu employé du mois, est même reçu par Nicolas Sarkozy à l’Élysée le 15 juillet 2009 pour une rencontre autour de l’emploi des jeunes. “C’était une personnalité sur le fil. Je suis persuadé qu’il aurait pu ne jamais passer du côté obscur” raconte aujourd’hui Me Georges Sauveur.

"Des gens d’un autre calibre que ceux qu’ils fréquentaient"

Et pourtant, à la même époque, le futur terroriste épouse religieusement Hayat Boumeddienne, emménage avec elle à Bagneux, tandis que la jeune femme se met à porter le voile intégral. C’en est fini de son emploi de caissière. Elle reste désormais à la maison avec Sultan, le chaton qu’ils ont adopté. Le couple mène un quotidien tranquille, principalement tourné vers la religion. À peine Hayat se plaint-elle que son conjoint “ne veut pas faire la vaisselle” ou "qu’il est trop calme” explique-t-elle aux enquêteurs. Mais ils semblent très proches. Hayat Boumeddienne accompagne même son compagnon lors de visites à Murat, dans le Cantal, où Djamel Beghal, désormais sorti de prison lui aussi, est assigné à résidence.

Là, le jeune homme et son mentor “se promènent en forêt”. En réalité, ils s’entraînent au maniement des armes. Et préparent l’évasion, de la centrale de Clairvaux, de Smaïn Aït Ali Belkacem, artificier des attentats du RER C en 1995, condamné à la réclusion à perpétuité. Lors de ces visites mensuelles, Djamel Beghal assoit son ascendant psychologique sur son visiteur, le charge d’équiper leur cellule clandestine en kalachnikovs et munitions. Amedy Coulibaly acquiesce. Il est pourtant régulièrement raillé par les autres membres du groupe, parmi lesquels Chérif Kouachi. “Il imitait Amedy Coulibaly, se moquait de sa façon de parler”, se souvient un proche du tueur de Charlie Hebdo. Les autres l’appellent “le petit noir”. Qu’importe. “Les gens de ce groupe-là étaient d’un autre calibre que ceux qu’il fréquentait habituellement” souligne Me Georges Sauveur, “vous imaginez auprès d’un garçon comme lui : il a l’impression de monter en gamme alors qu’en réalité, il est utilisé”.

Le 18 mai 2010, en pleine rue et à grands renforts policiers, nouvelle interpellation pour Amedy Coulibaly, avec mise en examen pour association de malfaiteurs terroriste et nouvelle incarcération, cette fois à Villepinte. Alors qu’il est en détention provisoire, son père, atteint d’un cancer, se meurt. Afin de le voir une dernière fois, il demande une permission de sortir au juge d’instruction : refusée. “Ça a changé son comportement. Il l’a vécu comme une humiliation. Il se livrait extrêmement peu, n’était pas du genre à se confier. Et il s’est davantage renfermé”, raconte Me Georges Sauveur. L’administration pénitentiaire se souvient d’un séjour carcéral “exemplaire” : formations de vendeur et de secouriste, travail à la buanderie de la prison. La réalité est plus sombre. C’est justement à d’autres détenus radicalisés qui travaillent comme lui à la buanderie, qu’Amedy Coulibaly enseigne versets et sourates du Coran. Ils forment la “secte de la buanderie” dont plusieurs membres sont aujourd’hui accusés dans le procès des attentats de janvier 2015.

Le point de non-retour

À sa sortie de prison en mars 2014, un bracelet électronique à la cheville, les attentats se profilent pour Amedy Coulibaly. Un voyage avec son épouse au Mali, sur les terres de sa famille, puis en Arabie Saoudite pour un pèlerinage à la Mecque. Et, de retour en France, la tournée de son ancien quartier de Grigny, là où il est connu de tous, considéré comme quelqu’un de “haut placé” qui fait peur autour de lui, qui n’hésite pas à frapper avec son accessoire favori : la batte de base-ball. Auprès de certains, il collecte ses dettes comme l’exige l’idéologie djihadiste. À d’autres, il parle de la Syrie, leur montre des vidéos, raconte que “c’est bien ce qu’il s’y passe”, qu’il ”faut que la charia soit appliquée à 100%”, que “c’est bien d’aller là-bas”.

Le 1er janvier 2015, Amedy Coulibaly emmène sa femme à Madrid où elle embarque le lendemain à bord d’un vol pour Istanbul. Il reprend ensuite sa voiture, rejoint la région parisienne. Le 8 janvier, il tue à Montrouge Clarissa Jean-Philippe. Le lendemain, 9 janvier, à 13h10, il pénètre dans le magasin Hyper Cacher, Porte de Vincennes à Paris. Le terroriste, qui se revendique de l’État islamique, prend les employés et clients en otage. Tue quatre personnes de sang-froid : Yohan Cohen, Philippe Braham, François Saada et Yoav Hattab.  Pendant plusieurs heures, il prend le temps de discuter avec ses otages, de se confectionner un sandwich, d’appeler les médias. Puis il s’écarte, pose ses deux kalachnikovs à côté de lui et commence sa prière. Les forces de l’ordre saisissent l’occasion. Amedy Coulibaly est abattu lors de l’assaut. Dans sa vidéo de revendication diffusée le lendemain, il se présente : “Amedy Coulibaly, Abou Bassir Abdallah Al-Ifriqi, Soldat du Califat.” 

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.