Elle est la sœur aînée de Fabien et Jean-Michel Clain, qui enregistrèrent la revendication des attentats du 13 novembre 2015. Depuis hier, Anne Diana Clain, 44 ans, est jugée pour avoir tenté d’emmener quatre de ses enfants mineurs en Syrie, avec son mari Mohamed Amri. Ils risquent dix ans de prison.

Anne Diana Clain, soeur aînée des deux ex-cadres de Daech Fabien et Jean-Michel Clain, est jugée avec son mari pour avoir tenté de rejoindre la Syrie, sans succès.
Anne Diana Clain, soeur aînée des deux ex-cadres de Daech Fabien et Jean-Michel Clain, est jugée avec son mari pour avoir tenté de rejoindre la Syrie, sans succès. © AFP / BENOIT PEYRUCQ

Anne Diana Clain arbore une voluptueuse chevelure blonde bouclée. Ses longues mèches flottent sur ses épaules rondes, corsage vert canard et manteau beige. Elle a quarante-quatre ans. Et parle d’une voix aussi douce que celle de la juge qui l’interroge. 

La magistrate, Isabelle Prévost-Desprez, rappelle longuement les faits : une tentative de départ en Syrie, en 2015, avec quatre enfants mineurs. Le plus âgé avait alors 15 ans, la plus jeune, 8 ans. Anne Diana Clain avait quitté sa maison d'Ambax, et pris la route en voiture pour tenter de rejoindre Raqqa, avec son mari Mohamed Amri. Ce dernier, qu'elle a épousé religieusement en 2001, est son troisième compagnon, de quinze ans son aîné, celui qui lui a donné envie de se convertir à l’islam.  "Il est le seul homme que j’aie autant admiré", résume l’aînée des frères Clain. 

Mohamed Amri, 58 ans, est assis à ses côtés dans le box vitré des prévenus, cheveux dégarnis noués en catogan, petite barbe poivre et sel, blouson noir matelassé, accent rocailleux du sud-ouest. Né en Tunisie, il est arrivé en France en 1977, à 18 ans, "avec le regroupement familial." Il a travaillé dans la maçonnerie l’été, "quand il fait bon", les transports l’hiver, "quand il fait froid", puis il a touché le RSA après une maladie "nerveuse." Lui et sa femme ne touchaient que des prestations sociales quand ils ont pris le volant, dans l'espoir de rejoindre l'Etat islamique.

Famille chrétienne, convertie à l’islam rigoriste il y a vingt ans

C’est Anne Diana Clain que la juge questionne en premier. D’abord, sur son enfance. Les toutes premières années sur l'île de La Réunion. Puis l’arrivée à Toulouse, avec la mutation du père, militaire. C’est dans la cité rose que Fabien, puis Jean-Michel Clain sont nés, en 1978 et 1980. Le dernier était encore bébé quand les parents se sont séparés. Anne Diana Clain n’avait que six ans. Elle n’a presque plus revu son père, reparti à Saint-Denis de la Réunion. Elle, part vivre avec ses petits frères à Alençon, avec leur mère, Marie-Rosane, une chrétienne pratiquante qui allait à la messe tous les dimanches.  "Nous, on y allait à Pâques", explique Anne Diana Clain face au tribunal. 

"Racontez-moi votre scolarité" demande la présidente à Anne Diana Clain :

J’ai arrêté le collège en quatrième, quand je suis tombée enceinte de ma première fille, Jennifer, à quinze ans et demi.

Anne Diana Clain se résume alors comme une mère "épanouie", qui a peu travaillé, à part quelques petits boulots de ménage et de fleuriste. Elle s’est surtout occupée de ses enfants. Elle en a aujourd’hui six, de trois pères différents. "Et ça ne vous inquiète pas de partir avec eux en Syrie en 2015 ?" s’étonne la juge. "C’était naïf de ma part, mais j’imaginais que c’était comme la France, j’ai eu des œillères, je minimisais le danger de la guerre." 

Elle voyait Daech comme une utopie, pas un groupe terroriste

La présidente du tribunal rappelle à Anne Diana Clain qu’avant son départ, en mars 2015, une vidéo de propagande de l’Etat islamique avait circulait sur les réseaux sociaux. Une vidéo glaçante, qui mettait en scène un enfant de douze ans, s'apprêtant à exécuter un otage d'une balle dans la tête. Cet enfant était le fils de Sabri Essid, demi-frère de Mohamed Merah, famille recomposée que tous les Clain avait fréquentée dans le village d'Artigat, dans le sud-ouest, autour de l'émir blanc Olivier Corel. "Je croyais que c’était un montage, cette vidéo", se défend Anne Diana Clain, qui assure qu’elle ne voulait pas que ses propres enfants "deviennent des soldats" de Daech. "Je pensais qu’ils iraient à l’école, dans un état normal."

La juge lui fait remarquer qu’elle leur a quand même fait écouter de terribles chants guerriers, des anasheed, écrits et chantés par ses frères, Fabien et Jean-Michel Clain, qui ont notamment enregistré le message de revendication des attentats du 13 novembre 2015, et appelé à d’autres attaques contre les "kouffars", les mécréants de France. La juge lit plusieurs extraits de ces chants. Parmi les paroles : "Charlie Hebdo est mort, des prophètes il se moquait, certes on tuera sans remords, ceux qui viennent nous provoquer (...) il nous faut taper la France, il est temps de l'humilier." ""Mes frères ont toujours chanté, alors on écoutait bêtement", se justifie Anne Diana Clain. Son mari, Mohamed Amri renchérit : "Les enfants n’écoutaient pas les paroles, ils ont juste dansé" sur le rythme.

« Avez-vous été fière du rôle et de la célébrité de vos frères ? » demande encore Isabelle Prévost-Desprez à la sœur des Clain. « Non », répond Anne Diana Clain. 

"Je pensais pas que c’était l’Etat islamique qui avait fait cet attentat, je pensais que c’était un complot, pour faire porter ça sur les épaules des Musulmans". Elle assure qu’il a fallu qu’elle arrive en prison, en 2016, pour se rendre compte de la réalité. Anne Diana Clain reconnaît qu’en 2015, elle a "minimisé" tous les attentats contre la France. Elle les comparait un peu aux bombardements de la coalition sur la Syrie. Sans penser à une "vengeance", jure-t-elle. Mais, "en 2015, j’ai pensé que ceux qui avaient commis ces attentats étaient de jeunes petits cons. Aujourd’hui, je pense que c’étaient d’ignobles individus."

La juge dit au couple Clain-Amri qu’elle n’arrive vraiment pas à comprendre, pourquoi ils ont ainsi pris la route de la Syrie en voiture, à l’été 2015, sans jamais avoir renoncé à ce périple pourtant mal engagé, puisqu'après avoir été refoulés une première fois à la frontière turco-grecque, ont attendu ils se sont cachés huit mois en Bulgarie, en espérant réussir à  repasser par la Turquie, où ils ont finalement été arrêtés en 2016, puis expulsés vers la France. "Pourquoi ne pas avoir fait demi-tour vers la France ?" insiste la magistrate.

"Ma femme était malheureuse de ne plus voir sa famille, ses frères, ses filles aînées, on voulait aller en Syrie, pour les voir", martèle Mohamed Amri. "Mais vous êtes restés bloqués huit mois, vos enfants étaient déscolarisés !", gronde-t-elle contre le mari, avec qui elle est beaucoup moins tendre dans ses questions. Il jure, invariablement, que ce voyage était programmé pour une "simple visite", à laquelle il n'a jamais voulu renoncer . Il répète qu’il ne comptait rester là-bas qu’une semaine, pas tellement plus. "On a été pris dans la tempête, on est des victimes", tente-t-il. Sa femme, Anne Diana Clain, reconnaît, elle, qu’elle voulait s’installer en Syrie en famille, pour faire sa "hijra", vivre son islam dans un pays musulman, sur cette terre de "sham", qui a attiré tant de jeunes Français. Elle dit qu’elle a cru à l’utopie de Daech. Qu’elle a été "aveuglée" par ses frères, en qui elle avait confiance. "Une confiance aveugle."

Mes frères ont tellement enjolivé l’Etat islamique que je me suis dit que ça allait être bien. 

Est-elle sincère quand elle affirme qu’en prison, -elle est détention provisoire depuis trois ans-, elle a "changé", et qu’elle a enfin pris conscience du "côté fanatique de l’Etat islamique" ? "Je ne suis plus dans le déni", jure-t-elle. Mohamed Amri, lui, s’entête à répéter devant le tribunal qu’il n’a aucune mémoire des dates, et ne sait pas forcément ce qu’il s’est passé le 13 novembre 2015. "Vous savez quand même qui est Salah Abdeslam, monsieur ?" s’inquiète la juge. "Il a fait quoi ?" répond Mohamed Amri, face à une salle d’audience interloquée. 

Dans la salle, plusieurs des enfants de Mohamed Amri et Anne Diana Clain sont là, pour le procès de leurs parents. Les plus jeunes sont épaulés par une avocate, des psychologues et des éducateurs de la PJJ, qui lui suivent, de même que l’Aide sociale à l’enfance, auprès de qui ils ont été placés, depuis l’incarcération de leurs parents.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.