Soumis au devoir de réserve, des policiers ont tout de même décidé de prendre la parole après la conférence de presse de Christophe Castaner au sujet des cas de racisme et de violence dans leurs rangs. Ces fonctionnaires regrettent le soupçon jeté sur toute leur profession. Et disent avoir ressenti "un coup de massue".

Les policiers considèrent que leur ministre les a '"lâchés"
Les policiers considèrent que leur ministre les a '"lâchés" © Radio France / Matthieu Mondoloni

Certains étaient au travail, et tentaient de suivre la conférence de presse via les réseaux sociaux. D'autre l'ont regardée de bout en bout. Et à peine terminée tous semblaient partager le même avis sur l'allocution de Christophe Castaner : le ministre de l'intérieur les avait "lâchés". Si certains policiers de terrain ont d'abord préféré rire jaune à la notion antinomique de "suspicion avérée", très vite beaucoup ont surtout retenu le soupçon. Et la crainte d'être suspendus sur la base de simples dénonciations. 

"Clairement, ça a été le coup de massue, témoigne Cédric*. Les collègues sont mobilisés sur toutes sortes de situations depuis des années : le terrorisme, les 'gilets jaunes', le Covid-19, et, pendant la pandémie, des violences urbaines. Et, aujourd'hui, on a des manifestations qui interviennent suite à des événements tragiques qui se sont passés aux États-Unis. Et Christophe Castaner, au lieu de partir dans un sens positif nous concernant, nous a clairement mis 'le coup derrière la tête' pour nous achever. On a perdu un peu de crédibilité avec ces annonces."

"Certains se remettent en question sur leur plan de carrière"

Ce sentiment de vulnérabilité face à la moindre accusation, se traduit déjà par des conséquences sur le terrain, à en croire ce même policier : "Ça se ressent depuis le soir même (…).Le moral est au plus bas dans les commissariats. En tout cas, particulièrement dans le mien. L'ambiance n'est pas au beau fixe. Les collègues n'ont pas envie de se mouiller sur des interpellations, ils sont très frileux et, pour certains, se remettent en question sur leur plan de carrière. Peut-être pas sur une démission claire et nette, mais certains parlent quand même de trouver des postes aménagés, des services comme celui du matériel, etc. Les collègues ne veulent plus accéder à la voie publique parce qu'on ne se sent plus soutenu". Pour ce policier, il est "tout à fait légitime" de sanctionner les fonctionnaires en faute. Mais, regrette-t-il, "là, on a jeté l'opprobre sur toute la profession", et ses 150.000 policiers.

Même regret chez son collègue, Antoine*, qui juge que "le racisme n'a pas sa place dans la police, ni dans la société en général", mais souhaiterait une suspension lorsque les faits ont pu être clairement prouvés : "Dans ce cas-là, à titre personnel, cela ne me choque absolument pas. Tant qu'on ne reste pas sur des suspicions, et qu'on ne suspend pas au moindre dépôt de plainte."

Perplexité face aux futures méthodes d'interpellation

Les fonctionnaires font aussi part de leur perplexité face à l'annonce de l'interdiction de la technique d'interpellation dite "de l'étranglement", qui consiste à enserrer le cou de la personne interpellée par l'arrière avec son coude, afin de la faire céder : "C'est une des seules méthodes que l'on peut utiliser quand on est face à des individus virulents et qui sont parfois plus mastoc que nous", explique Antoine. "On nous a dit que ça serait remplacé par des Taser, le Taser ne fonctionne pas sur tout le monde, et si la personne a des antécédents cardiaques, cela risque d'être pire qu'une technique d'étranglement."

Inquiétude et dépit partagés par les proches des policiers. Perrine Sallé, porte-parole de l'association des Femmes des forces de l'ordre en colère, dit avoir "peur pour l'intégrité physique de [son] compagnon et de ses collègues" : "Il faut savoir qu'il y a environ plus de 1.000 policiers qui sont blessés chaque mois. Combien est ce qu'il va y en avoir aujourd'hui quand on leur enlève une technique qui est là pour garantir leur intégrité physique ?"

Des annonces... et des interrogations sur leurs concrétisations

Elle s'interroge également sur la formation nécessaire à l'utilisation des pistolets à impulsion électrique, ainsi que l'enseignement continu annoncé par Christophe Castaner : "Moi, en tant que compagne, je vois mon compagnon qui est rappelé quasiment tous les week-ends pour intervenir sur des manifestations, qu'il a je ne sais combien d'heures impayées, qu'il n'a pas l'acceptation de la part de sa hiérarchie pour partir en stage parce que 'priorité aux missions importantes' (…). Aujourd'hui, on veut rajouter une formation sur une technique qui n'est même pas prévue à date, et une formation annuelle sous peine d'être retiré de la voie publique si cette formation n'était pas suivie. Mais quand est ce qu'ils vont trouver le temps et les moyens de faire cette formation ? Cela veut-il dire que nos familles sont encore privées d'un week-end, si notre compagnon, notre compagne, part en formation ?"

Antoine assure avoir apprécié le soutien de l'actuel ministre de l'Intérieur lors des interventions lors des manifestations de "gilets jaunes" : "Et là, on a, on a l'impression d'être lâchés pour acheter la paix sociale. Politiquement, c'est peut être très bien ce qui a été fait par le ministre. En revanche, pour les effectifs de terrain, le ressenti est complètement inverse."

Pour lui, la colère "est en train de monter" dans les rangs des forces de l'ordre. Il se dit aujourd'hui "peut-être écœuré du ministre, mais pas du métier" : "Les quelques annonces faites par un ministre, ça ne modifie pas notre volonté de protéger et servir."

* Les prénoms ont été modifiés

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