À la veille d'un nouveau samedi sous haute tension, quatre gilets jaunes ont porté plainte jeudi à Paris après avoir été blessés lors des dernières manifestations parisiennes. Leurs avocats demandent l'interdiction des grenades à charge explosive. Antonio est rentré dans l'Oise, le pied abîmé et encore plus en colère.

Antonio, blessé au pied par un tir de grenade explosive le 24 novembre à Paris
Antonio, blessé au pied par un tir de grenade explosive le 24 novembre à Paris © (Photo personnelle)

À 40 ans, Antonio n'a jamais voté. Il n'avait quasiment jamais manifesté non plus, à l'exception d'un rassemblement pour la Palestine "il y a sept ou huit ans". Cet habitant de l'Oise, qui travaille dans un centre d'appel, affirme n'être "ni d'extrême-gauche ni d'extrême-droite". Le 17 novembre, il rejoint des "gilets jaunes" près de chez lui, à Compiègne, pour une opération-escargot. Puis, il s'installe sur un rond-point de Noyon, pour tenir un barrage filtrant. 

Le 24, avec des amis, ils viennent manifester à Paris. Antonio reste sidéré par la scène qu'il a découvert en arrivant près de la place de la Madeleine : 

Tout est en train de brûler, des charges de CRS à droite à gauche, des canons à eau... Des gens qui sont en train de pleurer parce qu'ils se sont fait gazer... Vraiment une scène d'émeute comme je n'en n'avais jamais vu en vrai, juste à la télévision.

"Elle a explosé directement dans mon pied"

Ce père de famille et ses amis tentent d'éviter les affrontements, dit-il. Ils restent dans les rues voisines des Champs-Élysées, avec d'autres "gilets jaunes" qui essuient des jets de grenades lacrymogène. En fin d'après-midi, ils décident de rentrer mais : 

"On décide de traverser les Champs Elysées pour pouvoir regagner la voiture. Et là, rue Marignan, une charge de CRS, plein de bombes lacrymo... Le temps que je fasse demi-tour je vois une grenade qui tombe à mes pieds, elle a explosé directement dans mon pied." 

À travers la chaussure, un fragment de grenade gros comme une bille s'est bien planté dans son pied, comme en témoignent les photos qu'il envoie. Antonio a attendu 40 minutes que les secours puissent parvenir jusqu'à lui. Opéré le soir même à l'hôpital Bichat, il reçoit aujourd'hui des soins quotidiens à domicile. Ce sont les médecins de Bichat qui ont mis un nom sur le projectile lancé par les forces de l'ordre, qui diffuse des gaz lacrymogènes et provoque une détonation assourdissante : la grenade GLI-F4. Une grenade à charge explosive que dénonce l'un de ses avocats, Arié Halimi : "On ne comprend pas que la France soit le seul pays de l'Union européenne à utiliser ce type de grenade dans son arsenal. On n'est pas là pour dire que les gendarmes et les policiers ne doivent pas se protéger lorsqu'ils risquent pour leur propre vie. Ce que l'on dit c'est que de la même manière que les forces de l'ordre allemandes ou italiennes ou d'autres pays, il y a d'autres moyens de se protéger, tout aussi efficaces." 

La stratégie de maintien de l'ordre est la problématique en France, il s'agit donc d'une réponse politique. 

Le 24 novembre, à Paris, il y avait aussi cette famille en "gilets jaunes" venue de la Sarthe et de Toulouse. La mère, trois enfants, le beau-fils, cousin, cousine... Ils sont contrôlés place d'Italie, pas d'objet dangereux sur eux, décrit leur plainte. Ils jouent les touristes, cassent la croûte au Monoprix, se prennent en photo devant le Louvre puis rejoignent les Champs-Élysées. Fuyant les scènes de violence, ils s'éloignent. Puis reviennent vers 18h près du Rond-Point des Champs-Élysées, au milieu de "gilets jaunes" qui ne cherchaient pas l'affrontement, disent-ils, quand une grenade vient exploser à leurs pieds. Gabriel, un apprenti chaudronnier de 21 ans, est le plus touché : il ne retrouvera peut-être jamais l'usage de sa main droite.

"Depuis, j'ai la haine !"

Ses avocats et ceux de trois autres "gilets jaunes" blessés, William Bourdon, Chloé Chalot, Arié Halimi, Raphael Kempf, et Ainoha Pascal ont écrit au Premier ministre pour demander l'abrogation du décret qui permet l'utilisation de ces grenades. 

Antonio, lui, s'estime chanceux, car il va remarcher, même s'il risque de rester boiteux.  Il est surtout en colère : "Entre amis, entre famille, on se plaignait de notre quotidien, des taxes, de tout ce qui augmente... Depuis le 24 novembre je vais vous dire, j'ai la haine ! _Attention pas la haine au point d'aller casser des forces de l'ordre, d'aller piller des magasins, non. J'ai la haine à l'intérieur de moi_, contre un gouvernement qui aujourd'hui ne nous donne aucune considération, quoi, on est vraiment -passez moi l'expression- traités comme de la merde. Y a rien de ce qu'on demande, le Président ne prend pas la parole, il envoie toujours le Premier ministre... Et puis chaque jour, je m'aperçois qu'il y a de nombreux blessés par les forces de l'ordre, également là récemment depuis qu'il y a la grève des lycéens. Moi je ne suis absolument pas pour la violence, aussi bien d'un côté que de l'autre, donc je déplore également qu'il y ait des CRS qui se soient reçus des boulons dans les yeux, ou des pavés. Après, la violence amène la violence tout simplement. J'ai vu des gens qui se faisaient gazer par les CRS, alors que ce n'était pas ces gens-là qui étaient en train de jeter des cailloux ou des choses comme ça. J'ai vu des gens qui se faisaient maltraiter, insulter, ce n'était pas ces gens-là qu'il fallait charger!"  

Et si Antonio ne vient pas manifester demain, c'est vraiment parce qu'il ne peut pas poser le pied par terre.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.