Plus de 10 ans après l’arbitrage controversé qui avait accordé à Bernard Tapie 404 millions d'euros, l’homme d’affaires est jugé pour escroquerie et détournement de fonds publics. A ses côtés comparaissent cinq prévenus dont le patron d’Orange, Stéphane Richard, peut-être celui qui a le plus à perdre aujourd'hui.

Bernard Tapie est jugé pour escroquerie et détournement de fonds publics, à ses côtés 5 autres prévenus dont Stéphane Richard
Bernard Tapie est jugé pour escroquerie et détournement de fonds publics, à ses côtés 5 autres prévenus dont Stéphane Richard © AFP / Emmanuel DUNAND

Le procès qui s'ouvre ce lundi aura peut-être le mérite de commencer à clore une affaire tentaculaire, dont certains aspects ont déjà été tranchés. La sentence de 2008 était entachée de fraude, notamment en raison des liens entre Bernard Tapie, son avocat historique Maurice Lantourne, et l'un des arbitres choisis, Pierre Estoup. Cela, la justice civile l'a déjà jugé, tout comme elle a déjà estimé que non, le Crédit Lyonnais n'avait pas volé Bernard Tapie. L'homme d'affaires a été définitivement condamné à rembourser l'Etat. Selon ses créanciers, il doit aujourd'hui, avec les intérêts, 525 millions d'euros, mais il a obtenu un sursis du tribunal de commerce, qui l'a placé en redressement judiciaire. 

Pendant quatre semaines, le tribunal correctionnel de Paris va maintenant examiner les éventuelles responsabilités pénales, et dira si les faits relèvent de l'escroquerie et du détournement de fonds publics. Aux côtés de Bernard Tapie comparaissent cinq prévenus, dont son avocat historique, Maurice Lantourne, l’ancien magistrat et arbitre Pierre Estoup, et le patron d’Orange Stéphane Richard, ancien directeur de cabinet de la ministre de l'économie Christine Lagarde.

L'affaire trouve son origine dans la revente de la marque de sport Adidas, que Bernard Tapie très endetté ne peut plus payer, en 1994. Il n'aura ensuite de cesse de se dire spolié, une version qualifiée de "rocambolesque" par les juges d'instruction, qui y voient une "thèse complotiste, habile et intellectuellement séduisante mais dépourvue de fondements factuels et juridiques". L'homme d'affaires tentera ensuite d'amener les gouvernements successifs à transiger. 

Un dossier très politique

En 2007, Bernard Tapie soutient la candidature de Nicolas Sarkozy, après avoir un temps fait mine de pencher pour Ségolène Royal. Une tactique pour faire basculer des voix dans la dernière ligne droite et monnayer ensuite ce ralliement ? Les juges d’instruction en semblent convaincus, qui dans leur ordonnance de renvoi reviennent avec précision sur cette période. Et sur la réaction de Bernard Tapie au lendemain de la présidentielle : selon des témoins, comme ses partenaires au théâtre, l’homme d’affaires est alors convaincu de sortir vainqueur de son vieux litige avec l’ex banque publique Crédit Lyonnais au sujet de la vente d’Adidas.

Bernard Tapie devient un "visiteur du soir" de l'Elysée. Pour les juges d'instruction, "c'est toute une partie de l'appareil d'Etat, au secrétariat général de la Présidence, au ministère de l'Economie et des Finances, puis au ministère du Budget, qui se mettait au soutien des visées de Bernard Tapie". En septembre 2008, auditionné à l'Assemblée nationale, ce dernier nie toute intervention politique : « A aucun moment, aucun, aucun, aucun, on ne peut voir la main du pouvoir actuel dans la décision de faire un arbitrage ».

Protégé par l'immunité présidentielle, Nicolas Sarkozy a refusé de répondre aux juges d'instruction, même sous le statut de témoin. Quant à Claude Guéant, son secrétaire général, il n'est pas poursuivi. Son implication n'est pas prouvée, même si dans leur ordonnance, les juges d'instruction le qualifient de "courroie de transmission" du président de la République, "pour mettre l'appareil d'Etat au service de Bernard Tapie"

Sur le papier, la décision politique revenait à la ministre de l'Economie. En décembre 2016, Christine Lagarde a été reconnue coupable de négligence pour n’avoir pas exercé de recours contre la sentence, et dispensée de peine par la Cour de Justice de la République. Elle a assumé ses décisions, tout en laissant entendre que son directeur de cabinet lui avait peut-être caché des informations. 

Pour Stéphane Richard, on accuse les lampistes

Devant le tribunal correctionnel de Paris, c’est donc Stéphane Richard, l’actuel patron d’Orange, qui partage le haut de l'affiche avec Bernard Tapie. Interrogé en 2014 sur France Inter, cette perspective lui semblait très injuste : "J’ai exécuté une décision prise par une autorité politique (...). Ca me choque beaucoup que dans ce dossier on ne parle que des lampistes, on ne parle que des exécutants, et que les inspirateurs, les décideurs politiques, eux, bénéficient d’un traitement plutôt de faveur."

Quand Stéphane Richard prend son poste au ministère de l'économie, en 2007, d’abord auprès de l’éphémère Jean-Louis Borloo, il reçoit vite la visite de Bernard Tapie. C'est aussi le premier sujet qu'aurait abordé le bras droit du président Claude Guéant. Stéphane Richard comprend  que le gouvernement est favorable à l'arbitrage. Il assure qu'il ne s'est pas méfié de l'homme d'affaires, nouvelle mascotte du pouvoir.

Pourtant à Bercy, l'administration proteste. Quant aux juges d'instruction, ils sont cinglants : pour eux, Stéphane Richard a fait "clairement le choix de sacrifier les intérêts de l'Etat pour satisfaire les intérêts particuliers de Bernard Tapie", écrivent-ils, sans doute pour plaire à ceux auxquels il devait sa nomination, « formidable tremplin pour sa carrière".

Stéphane Richard aurait caché des notes de l'administration à sa ministre ? Lui estime que les juges ne comprennent pas le fonctionnement de Bercy, que le rôle du directeur de cabinet est justement de filtrer et de faire des compte-rendu à l'oral.

A sa décharge, si Bernard Tapie, son avocat et l'un des arbitres sont accusés d'avoir « conçu et exécuté » la fraude, l'instruction reconnait que les autres prévenus ne connaissaient peut-être pas "tous les détails et les modalités du stratagème". La défense de Stéphane Richard va plus loin: pour le patron d'Orange, Bernard Tapie aurait dupé tout le monde.

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