C'est une affaire qui écorne une icône de la gauche : Alexandra Besson accuse Pierre Joxe d'agression sexuelle, un soir de 2010 à l'opéra, dans un récit posté en 2017, en pleine vague #MeToo. L'ancien ministre la poursuit en diffamation. La décision sera rendue le 22 janvier. Compte-rendu d'une audience tendue.

L'ancien ministre socialiste Pierre Joxe (ici en 2012) est accusé d'agression sexuelle par Alexandra Besson, elle-même fille de l'ancien ministre Eric Besson.
L'ancien ministre socialiste Pierre Joxe (ici en 2012) est accusé d'agression sexuelle par Alexandra Besson, elle-même fille de l'ancien ministre Eric Besson. © AFP / Thomas Samson

C’est d’abord l’ancien ministre de François Mitterrand qui s’avance, ce lundi 18 novembre, à la barre de la 17e chambre du tribunal de grande instance de Paris, saisie en matière civile. Cheveux blancs, costume gris, Pierre Joxe parle posément. "Il y a une dizaine d’années, j’ai été à l’opéra avec ma femme, voir l’Or du Rhin. Je ne me souviens pas de qui était assis à côté de moi. Il y a deux ans, Madame Besson a considéré de son devoir de me diffamer publiquement." La voix forcit. "Elle m’a injurié me traitant de lâche, de menteur qui n’osait pas l’attaquer.

L'ancien membre du Conseil constitutionnel pointe les contradictions de la jeune femme, qui assurait dans son billet de blog publié en octobre 2017, qu’il y avait eu un entracte, au cours duquel son père Eric Besson, alors ministre, l'aurait rejointe. Or "l'Or du Rhin s'est toujours joué sans entracte", rappelle Pierre Joxe, qui ne jette pas un regard vers la jeune femme. 

"Si cette agression a eu lieu dans un autre lieu, à un autre moment, moi je n’étais pas là", affirme l'ancien ministre de François Mitterrand. 

"Jamais de ma vie je ne me suis comporté comme elle le raconte. Ni à 20 ans, ni à 40 ans... Ceux qui me connaissent le savent. Mais les autres ont subi ce lavage de cerveau, cette répétition..." 

Pierre Joxe tousse. "Pardon, je suis un peu ému, et encore plus indigné qu'il y a 2 ans. Je demande la suppression de ces propos qui me blessent."

Un récit publié dans le sillage du mouvement #MeToo 

Ces propos, Alexandra Besson, silhouette menue vêtue de noir, cheveux bonds frisés, les réitère pourtant. Le débit est rapide. Ce soir là, elle accompagne son père à l'opéra Bastille. Mais le ministre ne peut finalement pas venir. Elle est seule. "À ma droite est assis un vieux monsieur que je ne connais pas, avec une dame que je pense être son épouse. Il a commencé à toucher ma cuisse. Je pense à une erreur, il doit chercher l'accoudoir... Je le repousse gentiment. Il recommence à plusieurs reprises, monte sa main à l'intérieur de ma cuisse, sous ma jupe." Elle raconte avoir protesté bouche fermée, pour ne pas faire un esclandre, puis l’avoir griffé. 

C'est après la représentation que la jeune femme demande à l’officier de sécurité de son père l'identité de l'homme assis à sa droite : c'est Pierre Joxe. Elle dit l'avoir raconté à Eric Besson le soir même mais ne pas avoir voulu porter plainte : son père, transfuge du PS, était déjà au cœur de la polémique pour être devenu le ministre de l'Immigration, de l'Intégration et de l'Identité nationale de François Fillon. "Je ne me sentais pas de taille", dit celle qui étudie alors à Normale Sup. 

Sept ans plus tard, le mouvement #MeToo la remue. "Je me suis dit que j'étais lâche". Elle publie un post, sans donner le nom de Pierre Joxe. Mais des journalistes enquêtent, suggèrent son nom, qu'elle confirme . "Ce n'était pas une accusation, mais un témoignage", dit la jeune femme. 

"Si ça m'arrivait à moi, fille de ministre au premier rang de l'opéra, ça veut dire que cela pouvait arriver partout. J’attendais des excuses, et je les aurais acceptées. Mais il a choisi de nier, de me faire passer pour une menteuse."

Alexandra Besson frissonne de colère. "Je persiste et signe", cingle-t-elle. "C'est l'exacte vérité, et je suis sûre que Monsieur Joxe le sait très bien.

Alexandra Besson reconnaît s'être trompée

Quand l'avocat de Pierre Joxe, Jean-Yves Dupeux, pointe ses contradictions, Alexandra Besson s’emporte. "Oui, je me suis trompée. Il n'y avait pas d’entracte. J'ai assisté à une quarantaine d'opéras dans ces années-là, il est souvent arrivé que mon père me rejoigne à l'entracte." Et donc non, ce soir-là, elle n'a pas changé de place après l'entracte, comme elle le raconte pourtant dans son texte. La présidente du tribunal la brusque un peu, enchaîne les questions. "Vous aviez deux places ? M. Besson est arrivé quand ? L'agression a duré combien de temps ? l'officier de sécurité, vous lui parlez quand ? Et M. Joxe, que fait il pendant ce temps ?"

Alexandra Besson répond, explique parfois qu'elle ne se souvient pas. "Comment n’avez vous pas reconnu Pierre Joxe? Vous n'avez jamais regardé les infos à la télé ? Vous faisiez des études!" s'étonne la présidente. "Elle avait 20 ans", tente son avocat, Jean-Marc Fedida. Alexandra Besson dit qu'elle avait entendu son nom en cours, mais qu'elle ne connaissait pas son visage. Une drôle d'ambiance flotte dans la salle d'audience, la jeune femme retourne s'asseoir.

La colère froide d'Eric Besson

Mais c'est avec le témoignage d'Eric Besson que la tension envahit le prétoire. À la barre, il confirme être allé chercher sa fille en voiture à l'opéra, pour se faire pardonner son absence. Il se souvient de son récit. 

"J'étais abasourdi. Je suis entré dans une fureur absolue. Comment un homme qui a été ministre peut-il se comporter de la sorte? J'ai dit à ma fille de porter plainte immédiatement." 

Il est ému. "Elle avait les ongles longs, je me suis dit que si elle parlait tout de suite, on constaterait des traces de griffure... Mais elle n'a pas voulu."

Eric Besson continue. Sa colère à lui est froide, implacable. Il évoque les confidences d’une autre jeune femme, qui aurait été abusée en 1990. Depuis la barre, il se retourne vers Pierre Joxe, et dit en le fixant : "Marianne, la fille de Pierre Joxe, a demandé à cette jeune femme de ne pas témoigner contre son père. Il a abusé d’elle... elle s’est laissée faire, car elle était tétanisée."

Pierre Joxe conteste, Me Jean-Yves Dupeux bondit : "Ce sont des accusations très graves ! Je vous demande d’arrêter !" La présidente tente de ramener le calme, rappelle qu'elle ne jugera que sur pièces écrites. Eric Besson, qui n'a pas prêté serment - on est en audience civile - jure qu’il dit la vérité. Et relate les propos d'une autre femme, ancienne aide-soignante de la femme de Pierre Joxe, qui l'a contacté pour lui parler (elle a depuis porté plainte). "J’ai trouvé ça absolument abject", dit Eric Besson, qui affirme : "il y aura d’autres femmes."

La voix reste reste maîtrisée, mais le ton monte. Non, dit-il, sa fille n’avait pas besoin de notoriété. "Avoir été tripotée par un vieux monsieur à l’opéra... vous croyez qu’une jeune femme a besoin d’une telle notoriété ? Comment peut-il avoir le culot, l’impudence de lui demander des excuses ? Ma fille ne voulait pas porter plainte. Je ne pouvais pas le faire à sa place. Je l’ai regretté. Et elle le regrette aussi aujourd’hui."

Dans sa plaidoirie, Jean-Yves Dupeux dénonce un tissu de mensonges, rappelle la stature de Pierre Joxe, "une icône", "_un grand bonhomm_e", "une personnalité formidable". Il demande, pour réparation de son préjudice, 1 euro de dommages et intérêts, ainsi qu'une publication sur le blog d’Alexandra Besson et dans la presse. 

Le tribunal rendra sa décision le 22 janvier.

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