Jour 8, au procès des attentats du 13 novembre 2015. Ce vendredi, la cour a visionné des images de la scène de crime au Bataclan. Et diffusé une bande sonore : trente secondes du début de l'attaque. Emotion dans la salle où des dizaines de survivants et endeuillés étaient là.

"Nous marchons dans du sang coagulé. Au milieu de morceaux de dents, de téléphones qui sonnent. Et des corps, et des corps, et des corps", témoigne cet enquêteur de la brigade criminelle.
"Nous marchons dans du sang coagulé. Au milieu de morceaux de dents, de téléphones qui sonnent. Et des corps, et des corps, et des corps", témoigne cet enquêteur de la brigade criminelle. © Radio France / Valentin Pasquier

L'émotion est palpable avant même que l'audience ne démarre, au huitième jour de ce procès des attentats du 13 novembre 2015. La cour d'assises spécialement composée doit entendre ce vendredi un enquêteur de la brigade criminelle ayant fait les constatations au Bataclan. Le président de la cour, Jean-Louis Périès, a prévenu depuis plusieurs jours, qu'il y aurait quelques images difficiles. Et une bande-son, extraite d'un dictaphone tombé de la poche d'un spectateur du Bataclan. 

Sur les bancs des parties civiles, ils sont plusieurs dizaines aujourd'hui. Beaucoup de cheveux blancs, parents endeuillés. Beaucoup de survivants aussi, jeunes, avec des cicatrices visibles ou invisibles. Plusieurs sont appuyés sur des béquilles. Plusieurs jeunes sont aussi endeuillés. Comme cette jolie jeune femme grièvement blessée, qui a perdu son compagnon, à ses côtés au Bataclan. Beaucoup de psychologues sont en alerte tout autour des parties civiles.

"Au milieu de victimes qui crient, qui hurlent"

Puis le président de la cour appelle à la barre l'enquêteur qui va témoigner des terribles constatations faites au Bataclan, après le massacre. C'est un commandant, policier expérimenté de la police judiciaire parisienne, à la brigade criminelle. Il a l'habitude de témoigner devant les cours d'assises, mais là c'est "hors-normes", précise-t-il d'emblée. 

Il parle d'une "scène d'une ampleur inédite sur notre territoire" avec un "bilan humain catastrophique". Il compare la scène de crime du Bataclan à celle d'un crash aérien, dans ses dimensions. Dès les premiers mots, ce commandant a la gorge nouée. "Veuillez m’excuser si transparaît dans mon propos un peu d’émotion." Et il commence à raconter sa "sidération" quand il est arrivé devant la salle de spectacle, vers 23 heures, alors que la prise d'otages n'était pas terminée. "Vous vous retrouvez au milieu de victimes qui crient, qui hurlent, c’est terrible." 

Dehors, sur le trottoir, il se souvient d'avoir eu l'arme au poing, alors que des informations "chaotiques" évoquaient des terroristes sur le toit. Il décrit la chapelle ardente dans une rue voisine. Il raconte les corps qui gisent, dans la rue, ses premières constatations. "Nous avons repéré un corps sur une civière qui gît au 11 boulevard des Filles du Calvaire. Nous prenons ce corps dans les locaux d’une laverie. Il n'a pas survécu." Il décrit d'autres corps, passage Saint-Pierre-Amelot, où se trouvaient les issues de secours par lesquelles des survivants ont réussi à s'échapper ; d'autres sont morts, sur le bitume. 

Raconter l'irracontable 

Et puis, l'enquêteur raconte l'irracontable. Quand il est entré à l'intérieur du Bataclan, après l'assaut final de la BRI. Il reprend son souffle. Ému. 

Quand nous arrivons dans la salle, l’ambiance est saisissante, lugubre. C’est un endroit très haut, un aspect cathédrale. Les corps sont enchevêtrés. On n'avait jamais vu ça.

Le policier de la brigade criminelle poursuit : 

Nous marchons dans du sang coagulé. Au milieu de morceaux de dents, de téléphones qui sonnent. Et des corps, et des corps, et des corps.

Sa voix s'étrangle. "C'était une scène de guerre, on n'avait jamais vécu ça", souffle-t-il. 

Le policier sort un plan, projeté sur grand écran derrière la cour. Il montre sur ce plan, comment la brigade criminelle a découpé la scène de crime pour ses constatations. Scène de crime si étendue, avec tant de victimes, qu'il y a eu un découpage par zones, de la zone A à la zone K. Il commence par évoquer les zones dans lesquelles les terroristes sont morts. 

Zone A, "un corps coupé en deux, un homme de type Nord-Africain, bas du corps constitué du bassin et des jambes, il a explosé sur la deuxième marche de l'escalier". Il précise que les deux terroristes qui ont cherché à se faire exploser dans l'escalier lors de l'assaut de la BRI, à 00h18, n'avaient plus de munitions pour leurs armes. Zone H, "scène de chaos en trois dimensions, tête désolidarisée du corps, traits du visage intacts". L'enquêteur parle du corps démembré du premier terroriste, qui a explosé sur scène vers 22 heures, après avoir été visé par deux policiers de la BAC parisienne. 

La fosse, "zone la plus macabre, la plus ensanglantée"

Ce commandant de police montre à l'écran le plafond du Bataclan, "plafond en placoplâtre, défoncé par les spectateurs pour se cacher." Et il raconte "toute la hantise" qui l’a guidé pendant ces constatations, "de passer à côté d’une victime blessée qui se serait mise dans un trou de souris". Et puis, l'enquêteur décrit les zones dans lesquelles les spectateurs sont tombés, sous les balles de kalachnikov. Zone C, "15 corps, huit corps enchevêtrés, entremêlés, superposés, huit corps saisis par la mort en même temps", dit-il d'une voix blanche. 

"Les victimes sont tombées les unes sur les autres. Ça a fait écho à ce qu’on avait vu à Charlie Hebdo", en janvier 2015. Le policier précise que les "tirs ont été mis à faible distance". Les terroristes ont tué leurs victimes en les visant de près. Il montre les chargeurs des armes de guerre. Quinze chargeurs au Bataclan. Certains scotchés deux par deux, "têtes bêches", avec de l'adhésif noir, pour se réarmer plus vite. 

Zone D, "les victimes ont été frappées aussi rapidement que zone C", dit-il. Zone B, près du bar : "Quatre hommes et trois femmes. On a l’impression d’une exécution individuelle de ces victimes l’une après l’autre." A nouveau, l'enquêteur reprend son souffle. Puis, il murmure : "la fosse". Il se tait un instant, poursuit : "La zone la plus macabre, la plus ensanglantée, 44 corps." 

La fosse a été séparée en trois zones E, F, G. "La zone G contient les corps les plus gravement impactés par les terroristes. Ce sont les tirs des premières rafales. Avec la distance la plus courte". Aucune image de la fosse avec les corps ensanglantés n'est montrée à l'écran. Mais le policier évoque le sang coagulé. Il parle aussi des "traces ensanglantées dans les sanitaires, le bleu vert du carrelage" avait disparu sous le sang séché.

La salle d'audience pendant l'exposé de l'enquêteur de la brigade criminelle.
La salle d'audience pendant l'exposé de l'enquêteur de la brigade criminelle. © Radio France / Valentin Pasquier

La bande-son de l'horreur

Cela fait une heure que l'enquêteur parle, d'une voix émue, quand sur le grand écran apparaît en grosses lettres : "Exploitation du dictaphone." Le président, prévenant, propose aux parties civiles qui ne voudraient pas entendre de sortir de la salle. "Cette partie audio est très courte. Elle ne permettra pas d'identifier la tessiture des cris", indique le policier à la barre. Mais encore une fois, il a la gorge serrée. Il s'excuse : 

On ne va entendre que les premières secondes de cet enregistrement qui dure en réalité 2 heures 38. On va entendre 22 secondes qui durent une éternité.

Alors, il lance la bande-son. On entend la musique du concert Eagles of Death Metal. Puis des tirs. Des tirs en rafales. Des tirs. Encore des tirs. Puis, le silence. Dans toute la salle d'audience. 

Et puis l'enquêteur projette sur l'écran des images de la salle rénovée du Bataclan. Dans chaque zone, de A à K, des points bleus sont incrustés. Chaque point représente l'emplacement où chacune des 90 victimes est tombée. Des proches de victimes étouffent un sanglot. Le nom de chaque victime est prononcé. La liste de toutes les victimes du Bataclan s'affiche aussi sur tous les écrans de la salle d'audience. Pour les proches de ces victimes, cette huitième journée d'audience était douloureuse, mais nécessaire. Pour Stéphane Sarrade, le père d'Hugo, mort au Bataclan à 23 ans, "ce qui était important, c'était de savoir où était Hugo, s'il était parmi les premiers fauchés, de savoir qu'il n'était pa tout seul dans son coin à se vider de son sang".  

Très digne, comme toutes les parties civiles, ce papa éploré ajoute : "Être là aujourd'hui, ça fait partie de mon travail de deuil et ça me permet d'avancer". A partir de lundi, pour la troisième semaine de ce procès des attentats du 13 novembre 2015, la cour évoquera les scènes de crime sur la terrasse de la Belle Equipe.

Tous nos articles sur le procès des attentats du 13 novembre 2015 sont à retrouver dans notre dossier spécial.