Le deuxième jour du procès de 13 hommes, devant la cour d'assises de Nice, a été consacré aux premiers mots des accusés. Avec deux personnalités diamétralement opposées, celle de Giuseppe Serena, alias "le cerveau" supposé, et celle de Philip Dutton, le "chef opérationnel" de l'affaire.

Premiers mots des accusés ce mardi, au deuxième jour du procès de 13 hommes devant la cour d'assises de Nice pour l’enlèvement de Jacqueline Veyrac
Premiers mots des accusés ce mardi, au deuxième jour du procès de 13 hommes devant la cour d'assises de Nice pour l’enlèvement de Jacqueline Veyrac © AFP / Valery HACHE

L'un nie...

Giuseppe Serena est tout en rondeur, le crâne chauve, son ventre rebondi moulé dans un pull rouge vif. À 67 ans, il se présente comme "retraité de la restauration". D'une main, debout dans un coin du box, il tient le micro. De l'autre, il discute, ponctue ses propos, à l'italienne. "J’ai absolument rien à voir avec cette organisation, cette mascarade, qui va m'accuser, parce qu'ils ont trouvé en moi le coupable idéal". Dans ses tournures de phrases et son accent, on entend sa nationalité italienne, même s'il vit à Nice depuis 30 ans.  

Giuseppe Serena parle vite, s'essouffle derrière son masque. "J'ai le diabète, j'ai un poumon en moins, on m’a installé un défibrillateur. Mais malgré tout, je suis toujours en prison, depuis 4 ans ! Parce que je suis italien ?

Le président Patrick Veron, diplomate, interrompt la diatribe.
"Vous êtes en prison non pas parce que vous êtes italien, mais parce que vous êtes accusé d’être l’organisateur…" 

La réplique fuse du tac au tac : "J’ai RIEN organisé. Ni le premier (une tentative d'enlèvement en 2013), ni l’affaire de 2016"

Le président, légèrement ironique, relance. "Mais pourquoi diable, dans ce dossier, trouve-t-on tant d'accusateurs contre vous ?" 

Giuseppe Serena accuse son ami d'enfance, Enrico Fontanella (absent du procès pour raisons de santé) d'avoir tout fomenté, avec l'aide de Philip Dutton, également dans le box.  

"Ils ont très bien compris que dans le cas où ça tournait mal, le coupable idéal, c’était M Serena, parce que c’était le personnage le plus en vue, vis à vis de Mme Veyrac". Nul n'ignorait en effet le conflit l'opposant à la riche veuve : sa gestion catastrophique du restaurant La Réserve, dont elle était propriétaire. Si tous l'accusent, c'est "dans le but de faire porter le chapeau à moi" lance Giuseppe Serena. 

"Je ne comprends pas" relance encore Patrick Véron. "Qu'est-ce qu'ils ont gagné ? Ils le portent aussi, le chapeau…" 

"Je suis considéré par vous tous comme le responsable numéro 1, et donc le premier aussi coupable. C’est facile pour eux, et classique" répond Serena avec assurance.

Ses explications quant à ses liens avec ses coaccusés sont alambiquées. Il est question d’un investissement dans un hôtel-restaurant, nommé "Le Masque de fer", sur l'île Sainte-Marguerite, au large de Cannes. Son ami Fontanella lui avait présenté Philip Dutton, rencontré sur l'île de Jersey, comme un possible intermédiaire financier, raison pour laquelle il l'aurait fait venir à Nice. 

"Mais enfin" s'étonne le président, "Philip Dutton n'a pas vraiment l'air d'un investisseur, il dormait sur la plage…" 

"À Nice, oui ! À Jersey, je pouvais pas savoir" réplique Serena. 

... l'autre avoue

Difficile d'imaginer plus différent, dans l'attitude et l'expression, que son supposé bras droit. Philip Dutton, la cinquantaine juvénile, lunettes à monture épaisses, veste de survêtement, se tient bien droit, les mains dans le dos. Pour ce premier interrogatoire liminaire, il répond "correct" en anglais, à la plupart des questions du président. 

"J'ai été le premier à dire que j'avais commis ce crime, à aucun moment je ne l’ai nié" traduit l'interprète. S’il est venu à Nice, c’est parce qu’on lui a parlé d’"un plan pour se faire de l’argent", pas spécifiquement de l'enlèvement d'une riche vieille dame.  

Dans l’affaire, il se présente comme le chef opérationnel, le bras droit de Giuseppe Serena. En 2013, Dutton le reconnaît, il avait tenté d'enlever une première fois Jacqueline Veyrac, déjà avec Fontanella et Serana. La septuagénaire s'était débattue et l'avait griffé, au point d'avoir son ADN sous les ongles. Un ADN alors resté inconnu, et finalement identifié grâce au rapt de 2016.

Cette fois, Dutton n'a plus envie de jouer les hommes de main, c'est une autre équipe qui s'en charge. Lui fait notamment les repérages. 

"C’est vous qui avez contacté Gérard Veyrac, le fils de la victime, après l’enlèvement ?" demande le président. 

"Correct. Avec le téléphone de Mme Veyrac. Ensuite, on l'a détruit car il aurait pu être localisé." 

"Vous envoyez aussi deux SMS pour demander une rançon", poursuit le président. Des SMS qui ne sont en fait jamais partis du téléphone de Philip Dutton, sans que l'on sache pourquoi. 

"On a pas parlé du montant, c’est jamais allé aussi loin" corrige l'accusé. D'ailleurs cette rançon, Dutton dit qu'il n'en a jamais vraiment su le montant. "Y avait plein de chiffres, ça changeait tout le temps. Je n’ai jamais été sur à 100% si c’était des millions, des centaines de milliers… ça commençait à être très étrange." 

Il explique qu'il n'était pas au courant de tout, que Giuseppe Serena "compartimentait" les informations entre les membres de l'équipe. Le lendemain de l'enlèvement, alors que Jacqueline Veyrac est enfermée dans une fourgonnette sur les hauteurs de Nice, c'est encore lui qui repère un lieu pour la future remise de rançon, sur une route de montagne peu fréquentée, à Eze. Jacqueline Veyrac parviendra finalement à donner l'alerte et sera libérée le lendemain. 

"Si je résume bien" reprend le président, "il n'y avait pas de lieu prévu pour la séquestration, pas de mode opératoire, et pas de montant de rançon ?" 

"Absolutely correct" répond Dutton, dévoilant avec une franchise désarmante l'amateurisme de l'ensemble. 

Et enjolive son portrait 

Mais ce portrait du miltaire-droit-dans-ses-bottes se brouillera quelque peu dans l'après-midi. Auprès de l'enquêteur de personnalité, un brave homme qui récite d'une voix monocorde ce que l'accusé lui a raconté, Philip Dutton s'est imaginé héros de guerre. Fils de militaire, engagé dans l'armée à 16 ans, ayant combattu au Koweit, en Bosnie, en Afghanistan, on en passe, avant de démissionner suite à une blessure, de devenir charpentier en Angleterre, puis homme à tout faire à Nice. 

Le président toussote, rappelle que "l'enquête est réalisée sur les seuls dires de l'intéressé", aucun de ses proches n'ayant pu être joint, puis précise : "contactées, les autorités anglaises indiquent que M Dutton a passé 3 ans dans l’armée, et n’a jamais été sur aucun théâtre d’opération." Exit l'ex agent des forces spéciales blessé au combat.  

Le président enchaine sur la lecture de son casier judiciaire britannique : c'est une litanie de condamnations depuis l'adolescence, la plupart pour vol, la plus lourde, 9 ans de prison pour viol, a été prononcée en 1996. 

"M Dutton, tout ce que vous avez dit sur votre passé militaire était archi-faux. Vous avez passé beaucoup d'années en prison en Grande-Bretagne ?" lui demande le président. 

"C'est exact", répond Dutton d'un ton égal. 

On ne voit pas trop la tête de Giuseppe Serena, toujours dans son coin du box, mais on l'imagine rassuré par ce rééquilibrage des plateaux de la balance. Son casier judiciaire à lui, en regard, ne porte que 5 mentions en Italie, dont deux pour "banqueroute frauduleuse". Une paille. 

Le procès se poursuit jusqu'au 29 janvier, les principaux accusés encourent la réclusion criminelle à perpétuité. 

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