Jour 22 au procès des attentats de janvier 2015 - La cour d'assises a entendu Claude Hermant qui avait importé de Slovaquie, des armes qui se sont retrouvées entre les mains d'Amedy Coulibaly. Hermant était, dans sa filière, un "infiltré" pour la gendarmerie, selon lui. On a aussi entendu des gendarmes embarrassés.

Claude Hermant, trafiquant d’armes
Claude Hermant, trafiquant d’armes © Radio France / Matthieu Boucheron

Au 22e jour du procès des attentats de janvier 2015, la cour d'assises spécialement composée a convoqué des trafiquants d'armes. Le premier se nomme Patrick Halluent. Il est Belge, vit à Charleroi, mais la cour n'entendra pas aujourd'hui le son de sa voix. Car il vient d'envoyer un courrier aux magistrats, invoquant "la situation épidémiologique très préoccupante en Belgique". Il écrit sa peur de se rendre en "zone rouge" : la France. Dit qu'il redoute une quarantaine au retour, craint surtout d'attraper le virus, précise qu'il présente des risques de "comorbidité". Sur les bancs des avocats des parties civiles, des robes noires s'offusquent. Le président temporise et promet de rappeler prochainement ce témoin pour une audition en visio. Et Régis de Jorna prévient qu'en attendant, il faut aussi attendre le témoin suivant : Claude Hermant, autre trafiquant d'armes, coincé dans un embouteillage à dix kilomètres de Paris. On patiente une bonne heure.

Et un peu avant 11 heures, Claude Hermant arrive d'un pas décontracté, carrure de baroudeur, muscles saillants sous son tee-shirt gris, treillis kaki, barbe blanche sous son masque, lunettes au sommet de son crâne rasé. "Ça ne vous gêne pas d'arriver avec une heure de retard ?" gronde le président qu'on a rarement vu si autoritaire. Le trafiquant d'armes lillois s'excuse platement et décline ainsi sa profession : "gérant de société". Il a une friterie et aussi une société de paintball qu'il gère avec sa compagne Aurore Joly. Le président lui rappelle que parmi les huit armes retrouvées en possession du terroriste de Montrouge et de l'Hyper Cacher, Amedy Coulibaly, "le traçage a fait qu’on est remonté jusqu’à vous". Les armes qui ont servi à tuer cinq personnes, les 8 et 9 janvier 2015, sont donc passées entre les mains de Claude Hermant. "Mais là n'est pas le problème" enchaîne le président, "vous avez été condamné pour ce trafic et ne serez pas rejugé une deuxième fois". Claude Hermant est actuellement en liberté conditionnelle pour la fin des 8 ans de prison dont il a écopé, en appel. 

Le président veut surtout savoir ce que pense Claude Hermant de ces armes qui ont semé la terreur et la mort en janvier 2015 ? "Y a pas une nuit où je n’y pense pas, c’est un énorme loupé" répond-il. Mais il ne comprend pas qu'on dise de lui qu'il est trafiquant, à la tête d'une société pour laquelle il "paye des impôts". Et Claude Hermant de se vanter que ces importations d'armes démilitarisées depuis la Slovaquie étaient légales. "J'ai toujours acheté des armes neutralisées" jure-t-il. Il ajoute qu'il vend aussi "des duvets, des gamelles". Et qu'il n'a pas compris quand il a vu dans la vidéo de revendication posthume d'Amedy Coulibaly un fusil d'assaut ressemblant comme deux gouttes d'eau à celui qu'il avait vendu lui-même à un certain Samir Ladjali. Ladjali a été soupçonné d'avoir revendu les armes de Claude Hermant à plusieurs des accusés aujourd'hui présents dans le box. Ladjali a même été mis en examen durant l'instruction, mais il a finalement bénéficié d'un non-lieu avant ce procès. Et seuls les intermédiaires présumés amis de Coulibaly sont aujourd'hui jugés. Ladjali devait seulement venir témoigner, mais n'est pas là lui non plus. "On n'a pas trouvé son adresse" explique le président, embarrassé. 

Un trafiquant, collectionneur et informateur

À la barre, Claude Hermant peut donc dire à son aise que c'est peut-être Ladjali qui a remilitarisé les armes à son insu. Ladjali qui lui a dit, après les attentats, qu'il allait "se mettre au vert". Hermant a répliqué : "Ben écoute, mets-toi au vert, pépère", sans s'inquiéter plus que ça, à l'en croire. Puisque qu'à l'entendre, Claude Hermant n'a fait que collectionner des armes par passion, pour les chasseurs et les tireurs. "Oui enfin, les fusils d'assaut pour les chasseurs...", s'étonne le président de la cour. Une avocate de plusieurs victimes de l'Hyper Cacher surenchérit, demande à Claude Hermant quel gibier on vise avec un 9 millimètres ou un 7.62 ? "Aucun" doit avouer le trafiquant. Le président lui fait aussi remarquer qu'un collectionneur, ça achète mais ça revend pas forcément. Il lui demande combien d'argent il a pu se faire avec son arsenal de 173 armes, si une kalachnikov achetée 800 euros était revendue 1.800 ? "Achetée 280, revendue 450 sur le site" rectifie Hermant. Qui se met à parler de son job "d'infiltré" pour le compte de la gendarmerie

Et Claude Hermant explique comment lui, l'ancien de la DGSE passé par "l'ex-Yougo" a commencé en 1994 son job de "source humaine" pour les gendarmes. Son boulot "d’infiltré" pour aider les gendarmes à "arrêter des criminels". Hermant fanfaronne : "J’ai retiré de la rue des dizaines de milliers d’armes". Le président le tacle : "Malheureusement pas les huit tombées entre les mains de Coulibaly". Hermant s'énerve, accuse la police, la gendarmerie. "Je ne suis pas général de gendarmerie. J'étais aux ordres. Les gendarmes me disaient si c’était bon ou pas bon". Et Claude Hermant affirme que la police l'avait mis sous surveillance serrée depuis 2013. "Un an de surveillance des services (géolocalisation, bornages, balisages), monsieur le président, _soit je suis très très bon, soit ils sont très très cons_". Il assure : "Les services ont merdé. Il devrait peut-être y avoir d’autres coupables dans ce box, mais ce n’est pas moi ! Il y en a un devant vous !"

Dans le box, le principal accusé, Ali Riza Polat explose : "T'es un fou toi ! Tu viens faire ton cinéma ici ! T'es coupable de quoi, toi ?" Son avocate, Me Coutant-Peyre explique sa colère. Car dit-elle, "le seul fait établi, c'est l'origine des armes : vous. Et vous, vous êtes la seule personne pas poursuivie ?" Elle rappelle que son client est incarcéré depuis 5 ans et demi et risque la réclusion criminelle à perpétuité, lui. Le témoin Claude Hermant rétorque qu'il ne connaît aucun accusé, que les armes sont seulement passées par "ma société, c’était sous couvert d’infiltration". 

Quand des gendarmes considèrent que faire le suivi des informateurs n'est pas de leur ressort

Et l'on appelle gendarmes et policiers à la barre. Enfin, les gendarmes sont cachés derrière le floutage d'un écran. Le premier, Laurent B. confirme qu'il a travaillé avec Claude Hermant comme "informateur à la section de recherches entre mars 2013 et novembre 2014", date du dernier contact. Le gendarme est interrogé sur un mail embarrassant, datant de septembre 2014, dans lequel Hermant écrivait qu'il avait "mis son nez là où un chien ne devrait pas mettre sa queue". Le gendarme dit qu'il a rien compris à ce mail. N'a pas cherché à en savoir plus. Même discours du second gendarme appelé derrière le voile d'un écran : Joël. Il était au Congo au moment de ce mail. Et dit que la société par laquelle transitaient les armes "avait pignon sur net", alors... On demande aux gendarmes s'ils savaient qu'il était facile de remilitariser les armes neutralisées ? Candidement, ils disent qu'ils ne s'y connaissent pas en armes ! Dans le box, des accusés pouffent de rire. Mais les  gendarmes, sérieux, estiment n'avoir "aucune responsabilité" avec le suivi de leur informateur.

Arrive à la barre, un policier. Un commissaire qui fut chef du renseignement lillois. Qui a bien connu Hermant, "type intelligent et manipulateur" dont il dit s'être toujours méfié. Un avocat lui demande ce qu'il pense des déclarations de Claude Hermant qui a affirmé à la barre qu'il était "de gauche, un enfant des corons" ? Le policier répond que Claude Hermant a toujours été d'extrême-droite, clairement. Mais lui affirme que Hermant ne lui a jamais parlé trafic d'armes. 

Christophe Dubroeucq, condamné pour trafic d’armes dans la filière de Claude Hermant
Christophe Dubroeucq, condamné pour trafic d’armes dans la filière de Claude Hermant © Radio France / Matthieu Boucheron

Et puis, c'est au tour de Christophe Dubroeucq, malabar aux airs de Popeye, épaules aussi larges qu'un champion d'haltérophilie. Sur ses biscotos, des tatouages. Son crâne est rasé à l'arrière, touffe de cheveux blonds très courts sur le dessus. Il se présente : "55 ans, agent de pompes funèbres". Il a fait quatre ans de prison pour trafic d'armes dans la filière Hermant. Il était son rabatteur. Ils se sont connus en discothèque où Dubroeucq a travaillé trente ans. Ont commencé leur "business". Qui a tourné court. Dubroeucq a balancé Hermant quand il a appris que Claude vendait des armes dans son dos. Ils se sont brouillés. L'assesseur s'étonne : "Mais vous êtes venus ensemble en voiture ce matin ?" Dubroeucq marmonne : "On s'est réconciliés".

Dubroeucq parle sans tellement articuler, d'une grosse voix avec un accent ch'ti, et surtout il est fort peu bavard. Le président lui demande s'il a un surnom ? "Monstro", grommelle Dubroeucq, qui ne se souvient pas des autres, qui pourraient le mettre plus en difficulté. Il ne se souvient pas non plus des acheteurs de Claude Hermant. Hermant remilitarisait-il les armes ? "Je ne saurais vous dire", répond Dubroeucq. On lui demande s'il reconnaît des visages d'accusés ? Il les dévisage. "Non". Il reconnaît seulement avoir vendu quelques armes, mais pas aux accusés. "Pourquoi en avoir vendu ?" lui demande le président. "Je suis un passionné d'armes", se justifie Dubroeucq, "c'est pas parce qu'on fait du tir qu'on tire sur des gens". Il n'a rien de plus à déclarer. Rien de rien. Répond non, non, non et non à toutes les autres questions. L'avocat général tente de lui rafraîchir la mémoire, lui rappelle que c'est lui qui a été désigné comme celui qui a donné un Tokarev à Mohamed Fares, un des accusés. "J'ai jamais eu de Tokarev" grogne Dubroeucq. L'avocat lui demande s'il "fait l'idiot" ? "Non, je crois pas", marmonne Dubroeucq, impassible. Et la cour le laisse repartir, et regarde s'éloigner ce "vieux briscard" qu'on croirait tout droit sorti d'un film.

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