Jour 33 au procès des attentats de janvier 2015 - Un témoin "en fuite", une autre accompagnée de force à l'audience : les proches de l'accusé Mohamed-Amine Fares ne se bousculent pas à la barre. Et certains témoignages sidèrent par leur nonchalance.

Amel B., ex-belle sœur de Mohamed-Amine Fares
Amel B., ex-belle sœur de Mohamed-Amine Fares © Radio France / Matthieu Boucheron

C’est un feuilleton qui dure depuis plusieurs jours : celui des auditions des proches de Mohamed-Amine Fares, accusé d’avoir transmis des armes pour Amedy Coulibaly via des intermédiaires. Frère, sœur, ex-belle sœurs, ex-compagne, ils sont nombreux convoqués à l’audience … et tout aussi nombreux à ne pas vouloir venir. 

Commençons par Souliman B., ex beau-frère de Mohamed-Amine Fares, qu’il considérait comme son propre petit frère. Il est soupçonné d’avoir récupéré un des pistolets Tokarev retrouvés chez le tueur de Montrouge et de l’Hyper Cacher, Amedy Coulibaly. Ce jeune homme est lui aussi mis en cause dans le dossier, mais dans un volet disjoint (et qui a vocation à être jugé à Lille) car il était encore mineur au moment des faits. Parce qu’il incrimine Mohamed-Amine Farès dans ses déclarations, chacun avait très envie de l’entendre. L’accusation, pour le voir confirmer ses propos. La défense, pour les contester. La cour pour tenter d’y voir un peu plus clair dans les très nombreuses versions que le jeune homme a livré aux enquêteurs. Mais personne n’obtiendra satisfaction. Car Souliman B. est en fuite et “la police n’est pas parvenu à le localiser”, a indiqué le président Régis de Jorna. “Depuis plus d’un an, il n’a plus de numéro de téléphone, il a résilié ses comptes bancaires et il serait parti en Espagne”.

"Franchement, j'ai pas envie de faire d'effort"

Poursuivons avec Amel B. Elle, a tout simplement refusé de répondre à la convocation de la cour d’assises. C’est donc sous le coup d’un “mandat d’amener”, accompagnée par les forces de l’ordre, qu’elle arrive au tribunal judiciaire. Amel, tunique noire et voile gris clair, est la sœur aînée de Souliman. “Vous avez quelle différence d’âge”, l’interroge le président. “Deux ans … non trois …”. “Ce ne serait pas plutôt quatre?”. “Je ne sais plus, je n’ai pas de relations avec lui”, rétorque la jeune femme, sans préciser la nature du différend familial dont on a compris des audiences précédentes qu’il était profond. “C’est pas des relations là, s’agace en retour le président, c’est simplement du calcul mental”. “Je connais pas sa date de naissance”, insiste la témoin. 

L’échange est à l’image de tous ceux qui vont suivre pendant les près de deux heures que dure l’audition de la jeune femme. Tout dans son attitude transpire la désinvolture. Celle dont l’ADN a été retrouvé sur le chargeur du pistolet Tokarev glousse, soupire à la barre et répond à chaque question ou presque qu’elle “ne sai[t] plus”. “Vous ne savez plus ou vous n’avez pas envie de faire d’effort?” pointe le président, sceptique. “Franchement, j’ai pas envie de faire d’effort” lâche-t-elle à la barre, suscitant quelques rires dans la salle. Un brouhaha s’élève. Le président intervient : “s’il vous plaît. C’est sérieux. On est dans une affaire avec des armes, où des personnes ont été tuées. Il faut le rappeler quand même !” 

Désinvolte ou terrorisée ? 

Si le calme revient dans la salle, les mots semblent glisser sur la témoin. Il est question de son audition en garde à vue, le 4 juillet 2017. “Vous dites aux enquêteurs que vous découvrez qu’Amedy Coulibaly a commis un attentat à l’Hyper Cacher, indique le président, le nez dans les dépositions, vous étiez sérieuse là? - Oui.  - Et l’attentat de Charlie Hebdo, vous en aviez entendu parler? - J’en avais entendu parler mais je savais pas c’est quoi [sic]. Il en va de même pour toutes les autres questions, ou presque. La jeune femme “ne sai[t] pas”, “ne sai[t] plus”, en a “marre de toute cette histoire”, n’a “rien à dire …” Lorsqu’une assesseure prend la parole à son tour, elle s’amuse : “ah ! encore une question !”. Puis lorsque l’avocat général l’interroge également, elle lâche, toujours rigolarde : “il y a tellement de monde dans cette salle.”

Alors évidemment, cette nonchalance sidère, irrite, met mal à l’aise tant elle semble déplacée. Jusqu’à une première question : “votre audition de garde à vue se termine, explique le président, et vous ajoutez: “je ne veux pas qu’ils sachent que j’ai dit ça. J’ai peur pour moi, ils vont me démonter à sang”. Vous craignez qui?” Mais l’ex belle-sœur de Mohamed-Amine Farès répond du tac au tac : “je crains mon créateur, pas ma famille”. Soit. C’est ensuite au tour de Me Safya Akorri, avocate de l’accusé Farès de lire la retranscription d’une écoute téléphone entre le petit frère, Souliman, de la jeune femme, et leur mère. Très énervé, le jeune homme crache : “si je suis en prison, c’est à cause de ta p…. de fille”, sa sœur, donc. Ce à quoi leur mère répond : “t’inquiète, je l’ai attrapée”. Alors, on s’interroge : et si cette désinvolture n’était qu’une protection de façade ? Si ses pertes de mémoires, ses réponses laconiques, son refus de venir n'étaient qu’un moyen d’en dire le moins possible ? Par peur. La témoin ne le dit évidemment pas. Et ressort de la salle d’audience ... … non sans avoir appris que son frère Souliman “serait détenu en Belgique”. “Je viens de l’apprendre il y a dix minutes”, explique l’avocat général. “Il aurait été interpellé, j’ai demandé plus de précisions”.

L’autre jeune femme qui s’avance ensuite est Chahinaze B, soeur de la témoin précédente - et lui ressemblant beaucoup - et de Souliman B. Revenons d’ailleurs un instant à Souliman et un autre protagoniste dont nous avons déjà parlé dans ces chroniques : Samir Ladjali. Samir Ladjali a été condamné à Lille pour trafic d’armes. Il a aussi été mis en examen dans ce dossier des attentats de janvier 2015, comme probable intermédiaire entre le vendeur Claude Hermant et d’autres maillons de la chaîne qui mène à Amedy Coulibaly. Mais en l’absence d'éléments à charge suffisants, Samir Ladjali a bénéficié d’un non-lieu. Or, Samir Ladjali est l’oncle de Souliman (et par conséquent de ses soeurs Amel et Chahinaze). Tout ce petit monde vit d’ailleurs à quelques mètres les uns des autres, à Lille. Au cours de cette audience, décidément dense, on a appris que des liens étroits existaient entre Samir Ladjali et son neveu Souliman. Pour mémoire, le premier ayant bénéficié d’un non-lieu dans le dossier et le second étant mis en examen dans un volet disjoint du fait de sa minorité (17 ans) au moment des faits. Bref, lorsqu’arrive, Chahinaze, ex-compagne de Mohamed-Amine Farès à la barre, la cour tente de se dépêtrer de cet imbroglio familial. 

Chahinaze B., ex compagne de Mohamed Amine Fares.
Chahinaze B., ex compagne de Mohamed Amine Fares. © Radio France / Matthieu Boucheron

"Si j'avais des éléments, ça fait longtemps que je vous les aurais donnés"

Chahinaze non plus n’a pas voulu venir témoigner “par peur d’avoir attrapé le Covid”, explique-t-elle, la voix étouffée par les deux masques qu’elle porte, tandis qu’elle pose sur la barre des mains gantées. Lorsqu’un policier s’est présentée à son domicile, elle a finalement décidé de venir par ses propres moyens. Mais une fois dans la salle, elle n’est guère plus loquace que sa soeur. Il faut dire, qu’à sa décharge, le premier assesseur lui en laisse peu l’occasion, trop occupé à lire les auditions de Souliman lors de sa garde à vue. Et le jeune homme a livré tant de versions aux enquêteurs que l’exercice dure, dure.Excusez-moi, l’interrompt d’ailleurs la témoin, mais je ne comprends rien aux dépositions là, je suis perdue.”  Il faut près d’une heure pour en arriver à la raison de sa présence à elle. Alors elle s’agace : "en fait vous croyez que j'ai des éléments, c'est ça? Parce que si j'avais des éléments, ça fait longtemps que je les aurais donnés." Mais le président reprend ses déclarations devant les enquêteurs : “on est d’accord madame que dans votre déposition de garde à vue, vous chargez Mohamed-Amine Fares?” “Oui, admet son ex-compagne et mère de leur fille de 7 ans aujourd’hui, parce que j’étais fatiguée. Et puis Mohamed me battait … c’était une vengeance en fait.” Aux enquêteurs, cette jeune femme a de fait raconté comme son ancien compagnon lui a fait “vivre un enfer”, qu’un jour “il s’était énervé parce que je n’étais pas à la maison pour lui ouvrir et qui voulait aller aux toilettes”. Des scènes d’ailleurs auxquelles Souliman a assisté, avec l’impuissance d’un adolescence devant la violence de son beau-frère de neuf ans son aîné. 

Des scènes qui, selon Mohamed-Amine Farès, sont la raison pour laquelle le jeune Souliman l’a impliqué dans ce dossier. Mais de ces violences conjugales - qui décidément sous-tendent de nombreux témoignages à ce procès - Chahinaze ne veut plus rien en dire. A peine si elle lâche que son ancien compagnon était “assez violent”. Mais, “le reste c’est entre lui et moi.” Qu’importe, Me Catherine Szwarc, avocate de parties civiles, insiste : “je reviens sur cet épisode où vous avez été emmenée par le Samu. Que s'est-il passé?" La témoin s’effondre à la barre, “je n’ai pas envie d’en parler. Parce que c’est un bon papa”, se ferme, refuse de répondre à plus de questions.

"Vous avez été menottée devant l'école maternelle"

Elle y consentira encore un peu, tout compte fait, après une suspension d’audience. Il est alors question des conditions de son interpellation et de sa garde à vue .Vous êtes une personne contre qui il n'y a aucun élément matériel, vous avez votre frère qui est mis en examen et votre ex-compagnon, rappelle Me Safya Akorri, avocate de Mohamed-Amine Fares, mais contre vous, rien. On vous interpelle malgré tout. Vous avez été menottée devant l'école maternelle. Vous êtes maman d'une petite fille que vous venez de déposer à l'école et on vous refuse le droit d'appeler votre maman pour lui dire "occupe-toi de la petite"." A la barre, Chahinaze acquiesce, raconte les trajets “avec une cagoule sur la tête”, “les hommes en noir”. “Je suis suivie par un psychologue depuis.” L’avocate de son ex-compagne poursuit, raconte cette troisième journée de garde à vue, sans avoir eu de nouvelle de sa fille : "vous faites 7h20 d'interrogatoire avec à peine une heure de pause. Est-ce qu'on peut considérer qu'une grande partie de ce que vous avez dit était du à la pression psychologique?" A la barre, l’un des témoins à charge contre Mohamed-Amine Fares hoche la tête : “oui”. L’audience est suspendue.

Mais encore faut-il mentionner ce rebondissement incroyable sur une question, presque anodine de l’avocat général. “Vous avez des nouvelles de Souliman?” “Bah oui”, s’étonne sa soeur. “En ce moment?”, insiste Jean-Michel Bourlès, pas tout à fait sûr d’avoir été bien compris dans sa question. - Oui, il est chez mes parents. Le président, saisi, rebondit alors : “il a pourtant été déclaré en fuite et n’a pas répondu aux convocations”. “Aux convocations?” interroge Chahinaze. “Moi j’ai eu un policier chez moi, ma soeur un huissier. Mais chez mes parents, rien.” Tout compte fait, la cour réussira peut-être à entendre ce témoin clé “introuvable”. 

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