Jour 35 au procès des attentats de janvier 2015 - À la barre, Metin Karasular, 50 ans, doit lui aussi s'expliquer sur ses mensonges passés, et ses trous de mémoire qu'il impute à la fumette...

Metin Karasular, 50 ans, n'est pas à une contradiction près
Metin Karasular, 50 ans, n'est pas à une contradiction près © Maxppp / Matthieu Boucheron

Au procès des attentats de janvier 2015 s’ouvre la 8e semaine d’audience, 35e journée de procès. Mais ce lundi matin, c’est sur une tonalité différente que l’audience a repris. “La cour, indique le président à peine sa place regagnée pour ce début de semaine, “tient à exprimer son émotion suite à l’assassinat d’un enseignant mort du seul fait d’avoir transmis à ses élèves ce que représentait la liberté de pensée et la liberté d’expression”. 

Rendre hommage

Lors de l’attaque terroriste, le 25 septembre dernier, rue Nicolas Appert, là où se situaient les locaux de Charlie Hebdo lors de l’attentat de janvier 2015, aucune évocation n’avait été faite à l’audience. Cette fois au contraire, l’heure est aux hommages de tous bords. Car à son tour Me Jean Chevais se lève. C’est aujourd’hui l’interrogatoire sur les faits de son client, Metin Karasular. Mais ses premiers mots sont pour rappeler que “que l’on soit magistrat ou avocat, nous portons tous la robe symbole de l’expression de la liberté et de la liberté d’expression. Quand un professeur est lâchement et odieusement décapité parce qu’il enseignait la liberté d’expression, nous sommes tous concernés.” Quand à Me Richard Malka, avocat historique de Charlie Hebdo, il n’avait “pas prévu de prendre la parole à l’audience”, s’excuse-t-il depuis le banc des parties civiles. Mais il tient à rappeler “l’histoire des caricatures de Charlie Hebdo”, puisque ce sont encore elles qui sont invoquées dans ce déchaînement de violence. La seule chose que nous avons à faire c’est de rendre hommage, lâche-t-il encore dépité.

"Je ne mérite pas cette punition"

Puis l’audience reprend son cours habituel. En l’occurrence, la poursuite des interrogatoires des accusés sur les faits qui leur sont reprochés. Aujourd’hui, c’est donc au tour de Metin Karasular, cet accusé que l’on a, jusqu’à présent, plus souvent vu s’endormir dans le box que s’exprimer à l’audience. Une tendance qui s’inverse rapidement. Car Metin Karasular, 50 ans, parle beaucoup, digresse encore plus, geint parfois. D’ailleurs, le premier assesseur qui se charge de son interrogatoire a tenu, en préambule, à lire un extrait du procès-verbal des enquêteurs belges, ceux qui ont auditionné Metin Karasular pour la première fois dans ce dossier. Il est ainsi question du "comportement assez difficilement gérable" de l'accusé. "Avec aussi bien des pleurs que des jérémiades." Le premier assesseur poursuit sa lecture du PV belge : "nous devons à plusieurs reprises lui demander de se calmer. Il nie des évidences liées à des constatations téléphoniques. Il dit alors "si vous ne me croyez pas, je vais me planter un couteau". On est donc prévenus. 

En préambule, Metin Karasular est donc presque contraint de s’excuser : “je sais que je ne suis pas parfait. Je suis joueur, je trompais ma femme mais tuer des gens innocents, moi je ne mange pas de ce pain là. Je pense en toute honnêteté que je ne mérite pas d'être puni comme ça. J'ai six enfants, je peux voir les deux petits mais pas les quatre grands. Je peux pas téléphoner à ma femme. Vraiment, je mérite pas cette punition.” Là dessus, Metin Karasular est constant : il n’a rien à voir avec le terrorisme islamiste, affirme-t-il. “Moi les terroristes, j'aime pas ces gens-là. Ces gens-là n'ont pas de place dans notre monde, il faut les piquer, comme un chien quand il est malade." Lui, le kurde proche du PKK ainsi qu’il se revendique - j’aime le PKK. Jusqu'en 2018, mon frère était le président du centre culturel du PKK de Charleroi” - est un farouche opposant à Daech, selon lui.

Les proches de l'accusé (sa femme voilée et sa maitresse, son frère et un ancien collègue)
Les proches de l'accusé (sa femme voilée et sa maitresse, son frère et un ancien collègue) © Radio France / Matthieu Boucheron

"La vérité, sur la tête de mes six enfants"

Voilà pour les constantes donc. Pour le reste, disons que cet accusé n’en est pas à une contradiction près. Même s’il le répète en boucle, cette fois-ci, à cette audience, il dit “la vérité, sur la tête de mes six enfants, ma maman qui est morte”. Selon cette même logique, lors de ses précédentes auditions - devant les enquêteurs belges, puis français, ainsi que la juge d’instruction en charge du dossier - il a menti : ”tout le monde va mentir dans un dossier comme ça ! C'est du terrorisme !” Aujourd’hui donc, il s’agit pour la cour de tenter de démêler le vrai du faux. 

Tout d’abord, sur l’achat d’une voiture, une Mini Cooper au nom d’Hayat Boumeddiene, épouse religieuse d’Amedy Coulibaly. “Vous ne l’avez jamais vue? ”, interroge le premier assesseur. - Si je l’ai vue, de loin, il faisait un tour avec ….”, commence à expliquer l’accusé. - Non, je parlais d’Hayat Boumeddiene, corrige l’assesseur. - Ah non, elle, jamais vue ! Ensuite, sur les armes. Selon l’accusation, Metin Karasular n’ayant pas payé l'intégralité des 12 000 euros dus à Amedy Coulibaly, a fourni des armes au terroriste en compensation, via Ali Riza Polat. Parmi les éléments en soutien à cette thèse, deux vieilles armes, aussi “dont vous avez dit que vous les aviez trouvées sur le toit de votre garage, lit le premier assesseur. “On a un peu tendance à dire : 'qu’est-ce que c’est que cette histoire?'” Dans le box, Metin Karasular maintient : “je les ai trouvées là”. Deux notes, aussi, retrouvées dans des sacs poubelles dans le garage de Metin Karasular : une écrite de sa main avec liste d'armes, l'autre écrite par Ali Riza Polat avec des armes et leurs prix. "C'était une vieille liste, ça n'a rien à voir avec les attentats !" se défend Metin Karasular. “Je tenais un café à Charleroi où tout le monde venait jouer, des trafiquants d'armes, tout ça. Il y a des jours où il y avait 800 000 euros sur la table. Mais c'est ancien."

"La plus grande pourriture que j'ai connue de toute ma vie"

C’est ancien et surtout, Metin Karasular ne se souvient plus de grand chose. Je fumais 5 grammes par jour, monsieur, je ne me souviens plus, l’entend -t-on souvent répondre. “Vous fumiez 5 grammes par jour de quoi? ” finit par s’enquérir le premier assesseur. - D’Amnesia - C’est quoi? - C'est de l'herbe. On oublie tout. Mais le premier assesseur insiste : “on va quand même continuer à solliciter vos souvenirs". Alors Metin Karasular s’explique, parle. Beaucoup. Sans pour autant qu’on y comprenne grand chose. Hormis sans doute qu’il voue une haine viscérale à son ancien associé, surnommé “le Grec”. “Vous avez dit de lui, lit le premier assesseur, 'il nous a tous enculés'.” Déjà passablement énervé, Metin Karasular monte encore en pression dans le box : "c'est la plus grande pourriture que j'ai connue de toute ma vie. Mais très intelligent. "

Puis vient l’homme en question. Les débuts sont laborieux. Le témoin a un fort accent et une articulation difficile. On peine à comprendre son âge - ”58 ans”- , puis tout simplement ce qu’il dit. En cette fin de journée, dans la tension de la salle d’assises, cela provoque même l’hilarité de certains. Au point de pousser le président à intervenir :”je ne vois pas ce qu’il y a de drôle, là”. Le sérieux revient. Du moins dans la salle. Parce qu’à la barre, le témoin donne tout simplement l’impression de se moquer du monde. 

L'ancien associé de Metin Karasular, alias "le grec".
L'ancien associé de Metin Karasular, alias "le grec". © Radio France / Matthieu Boucheron

Après avoir quelque peu fanfaronné sur sa double nationalité, brandissant ses deux passeports - grec et israélien - à la cour, ses deux noms - “pour protection moi [sic]” - son fils “qui travaille pour le Mossad -, après que son téléphone portable sonne en pleine audition - non pas une, mais deux fois : "Bon, éteignez-le vraiment", s'agace le président. Après tout cela donc, l’homme multiplie encore les déclarations en contradiction totale avec ce qu’il a déclaré aux policiers au cours de l’enquête. Il ne reconnaît ni Ali Riza Polat qu”il a pourtant rencontré : “pas sûr, à l’époque, il avait une barbe”, explique-t-il en le dévisageant dans le box. “A priori, c’est lui”, tranche sèchement le président Régis de Jorna. Michel Catino, qu’il a qualifié d’homme de main de son associé devant les enquêteurs ne lui dit rien de plus. Celui-ci enlève alors son masque, hilare : “et la voiture de mon fils alors?” - “J’ai oublié”, rétorque l’homme sans l’ombre d’une gêne. 

Les questions se poursuivent, ses réponses ne sont guère plus convaincantes. L’ancien associé finit par repartir. “Con” lui lance Metin Karasular depuis le box. Avant de se faire réprimander par son avocat belge : “si tu continues comme ça, moi je rentre.” Ce ne sera pas nécessaire, l’audience est finalement suspendue, jusqu’à demain matin et l’interrogatoire sur les faits de son ami et voisin de box, Michel Catino. 

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