Au cours de l'interrogatoire de l'accusé Michel Catino, il est beaucoup question de casino, "son hobby", d'armes aussi, de drogue un peu. Et puis, soudain en fin d'après-midi, un témoin déclaré en fuite se présente spontanément au tribunal.

Michel Catino, joueur invétéré, qui n'a rien fait, dit-il, à part transporter un sac
Michel Catino, joueur invétéré, qui n'a rien fait, dit-il, à part transporter un sac © Radio France / Matthieu Boucheron

Il est le plus vieil accusé du procès et jusqu’à présent celui qu’on voit régulièrement s’endormir, calé contre la vitre du box. Mais lorsque vient son tour d’interrogatoire, Michel Catino se défend avec vigueur. Cheveux longs jusque dans le cou, dégarni sur le haut du crâne, lunettes qui glissent sur le nez. Jusqu’à tomber parfois, il les rattrape alors d’une main. Michel Catino est un joueur invétéré, explique-t-il en boucle. À peine plus. “Je reconnais que j’ai transporté un sac - dans lequel se trouvaient vraisemblablement des armes -  reconnaît-il d’emblée. Mais tout le reste je reconnais pas”. D’une voix tintée d’un fort accent belge, au vocabulaire assez limité, il poursuit : “je ne suis pas en lien avec le terrorisme. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Le mot terrorisme, j'ai entendu ça la première fois en 2015. Avant j'avais jamais entendu ça de ma vie. Moi, mon seul but c'était de jouer. Pas de politique, pas de télé, pas de journaux." Ainsi allait donc la vie de Michel Catino, qui passait le plus clair de son temps à “jouer au poker, au casino de Namur”, en Belgique.  

"Toto", "homme à tout faire"? 

Pas tout son temps néanmoins. “À votre sujet, indique ainsi le premier assesseur en charge de son interrogatoire à l’audience, on a employé plusieurs expressions : “toto”, “homme à tout faire” de Metin Karasular - accusé avec lui à ce procès et propriétaire d’un garage important dans ce dossier - … comment vous voyez les choses, vous ?” Les deux mains sur la balustrade du box, un blouson bleu marine siglé Jordan PSG sur le dos, Michel Catino répond : “non, on travaillait ensemble quand il avait un café. Et puis il m’a dit qu’il avait repris un garage et je lui donnais des coups de main.” “C’est-à-dire ?” s’enquiert le premier assesseur - Bah surveiller quand le gars, qui travaillait là et était pas très honnête, changeait les pneus. Des fois c’est mois qui récoltait l’argent …C’est dans ce garage, détenu par son ami de 30 ans, que s’est rendu à plusieurs reprises Ali Riza Polat, accusé dans ce procès d’avoir rassemblé des armes pour Amedy Coulibaly. “Je l’ai vu des fois au garage”, reconnaît Michel Catino. Mais dans ces cas-là, il parlait turc avec Metin.”

Mais il y a cependant ce sac que Michel Catino, toujours prêt à “gratter un billet”, accepte d’aller chercher à Paris, des mains d’Ali Riza Polat pour le ramener dans les Ardennes. Qu’y a-t-il alors dans ce sac ? Des armes, selon l’accusation. Mais Michel Catino lui se défend d’avoir regardé. “Ça ne cliquetait pas, rien, assure-t-il à l’audience, on m'a dit "je te donne 500 euros",  j'ai fait le deal que j'ai pris". Car Michel Catino est ainsi : pas vraiment gêné aux entournures quand il s’agit de gagner de l’argent. En vendant des stupéfiants par exemple : “c’était quoi comme produit ?” l’interroge le premier assesseur. "Je crois que c'était de l'héro ... de l'héro à snifner [sic]" répond l’accusé, suscitant des rires dans la salle. Moi, il me fallait de l'argent pour jouer. C'est mon hobby, reprend Michel Catino avec emphase, une fois je suis resté 5 jours au casino, sans dormir, sans manger, à jouer." Sur le sujet, on le sens, même s’il assure que “quand je vais sortir, le casino c’est oublié c’est mon optique”, l’accusé est insatiable. Au point que le premier assesseur le coupe alors : “là-dessus, il n'y a pas de discussion. On peut peut-être prendre le temps de parler des choses plus importantes". Revenons aux armes donc … Michel Catino nie tout autre élément que ce transport de sac dont il ignorait le contenu. Le reste sont des explications alambiquées et chargées d’inutiles détails où se mêlent les autres accusés de ce procès et certains témoins. Des protagonistes qu’il n’appelle d’ailleurs pas par leurs prénoms, mais “le Grec” - “lui, j’ai vu tout de suite que c’était un escroc”-, “le Noir,” “le Basané” …. 

Samir Ladjali, le chaînon manquant ? 

Un témoin, propriétaire d'un stock américain en Belgique
Un témoin, propriétaire d'un stock américain en Belgique © Radio France / Matthieu Boucheron

Il est encore vaguement question de religion … mais l’accusé “ne sait pas ce que c’est”. Assez vite, tout compte fait, la cour semble ainsi avoir fait le tour de la question Catino. Le sexagénaire peut se rasseoir. Ce qu’il fait, la tête dans les bras, piquant son roupillon quotidien. Il est pourtant question d'un témoin crucial : Samir Ladjali, un temps mis en examen dans ce dossier avant de bénéficier d’un non-lieu. Il a été déclaré en fuite depuis le début de ce procès avant que le président n’annonce, en début d’après-midi, qu’il venait “d’apprendre que Samir Ladjali s’était présenté de lui-même au tribunal”. Alors on l’attend. D’autant que le témoin qui arrive, “propriétaire d’un dépôt américain entre Bruxelles et Charleroi”, n’a pas grand chose à apporter pour la compréhension du dossier, hormis un très bonne connaissance de la législation belge en matière de ventes d’armes, puisque lui même vend “des armes de la seconde guerre mondiale, à des collectionneurs ou pour des commémoration, des films etc.” Certes, à une époque, lorsque du fait d’une faille dans la législation ils étaient en vente libre, il commercialise des pistolets Nagant. Mais c’était avant 2013, date de l’arrêté d’interdiction. Difficile donc d’établir un lien avec l’affaire ici jugée.

Samir Ladjali, témoin après avoir bénéficié d'un non-lieu au procès
Samir Ladjali, témoin après avoir bénéficié d'un non-lieu au procès © Radio France / Matthieu Boucheron

On attend donc à nouveau l’arrivée de Samir Ladjali. Et, après une suspension et l’occasion d’un café dans un gobelet en carton, le voici. Jogging gris clair, pull gris foncé, il ne donne pas franchement l’impression d’une volonté de coopérer avec la justice. A l’audience, l’homme s’accroche au non-lieu dont il a bénéficié dans le dossier comme à la barre.On a dit que c’était moi qui avait vendu les armes aux terroristes, déplore-t-il d’une voix sourde, _mais moi je n’ai jamais vendu d’arme_s”. Me Christian Saint-Palais, avocat de l’accusé Amar Ramdani renchérit : “vous avez été condamné devant la cour d’appel de Douai pour détention d’armes, mais pas cession.” La justice a donc définitivement entériné la ligne de défense, aussi alambiquée soit-elle, de Samir Ladjali : "je voulais acheter une friterie, je me suis retrouvé avec des armes, voilà”. Si l’on développe : l’homme, qui a purgé sa peine, soutient que le trafiquant lillois Claude Hermant lui donnait des armes dans le but qu’il les vende, ce qu’il se refusait à faire sans pour autant lui dire ouvertement. Et donc, il les gardait chez lui, les photographiait avant de les rendre à leur propriétaire en faisant croire qu’il n’avait pas trouvé preneur. Soit. Toujours est-il que sans le maillon Ladjali, le lien direct entre Claude Hermant “dont il est acquis au dossier que toutes les armes de Coulibaly proviennent de lui”, rappelle l’avocate du principal accusé, Me Isabelle Coutant-Peyre, et ceux qui dans ce procès sont accusé d’avoir transporté ces armes jusqu’à Amédy Coulibaly. Ce lien là, est tout simplement absent.

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.