Au 39e jour d'audience, il a été question des commanditaires présumés des attentats. Mais l'un est mort et l'autre refuse de s'exprimer. Il a aussi été question, une nouvelle fois de la filière d'armes de Claude Hermant. Et là aussi, les témoins sont décidément bien peu loquaces devant la cour d'assises.

Sonia-Mejri et Peter Cherif entendus comme-témoins
Sonia-Mejri et Peter Cherif entendus comme-témoins © Radio France / Matthieu Boucheron

Pour ce 39e jour d’audience, les bancs de la salle d’assises sont à nouveau pleins. Car “c’est le jour de Peter Cherif”. Traduisez, c’est aujourd’hui que l’audition du commanditaire présumé de l’attentat de Charlie Hebdo, déjà reportée une fois en raison de la suspicion de contamination au Covid 19 d’un des accusés, doit avoir lieu. 

"Charlie Hebdo, ne lâchez pas !"

Mais avant cela, c’est d’un autre possible commanditaire, celui des attentats de Montrouge et de l’Hyper Cacher dont il est question. Sur les écrans de la salle apparaît alors Sonia Mejri depuis une salle de la prison où elle est incarcérée. “J’ai été mariée en Syrie à Abdelnasser Benyoucef, déclare-t-elle d’emblée, un jour, il m’a expliqué qu’il s’était occupé d’organiser l’attentat de l’Hyper Cacher, de Sid-Ahmed Ghlam et un autre attentat raté en Belgique”. Abdelnasser Benyoucef, dont elle a indiqué au juge d’instruction en charge de son dossier qu’il était “émir des opérations extérieures”, à savoir l’homme chargé d’organiser les attentats en Europe notamment. “Moi au départ, je ne connaissais rien de ce qu'il faisait, j'étais cantonnée au rôle de femme de maison, explique-t-elle. Un rôle dans lequel elle déchante vite, d’ailleurs. “Après mon mariage, j’ai subi des viols, notamment des choses interdites en islam, comme la sodomie.” Un rôle qui la laisse à l’écart des affaires de son mari aussi “je lui ai demandé son prénom après le mariage [sous l’État islamique, les personnes se présentes surtout par leur “kunya”, leur nom islamique], il m’a dit qu’il ne me dirait rien d’autre. Pour ma sécurité”. Sauf un jour où, de retour à la maison, passablement énervé par ses supérieurs de l’État islamique, “il m’a dit qu’il s’était occupé de recruter Amedy Coulibaly. Mais il était énervé parce qu’ils voulaient précipiter les choses”. Celle qui se dit revenue de l’idéologie djihadiste et est parvenue à rentrer en France avec ses trois enfants n’a pas beaucoup plus à apprendre à la cour. Mais, avant que la visioconférence soit interrompue, elle veut "passer un message". "C’est par rapport à Charlie Hebdo, précise-t-elle, c'est important que vous continuez, parce que c'est vraiment ce qu'ils détestent. Je pense aux familles des victimes. Vraiment, ne lâchez pas !" C’est sur ces mots, à la résonance si particulière, que s’éteint l’écran vidéo. 

"Au nom de Dieu et d'Allah le miséricordieux"

Et l’on attend donc Peter Cherif. Mais en raison de "quelques problèmes techniques", indique le président, l’audition est décalée d’une heure. Puis “en raison de son refus et de la nécessité qu’il comparaisse”, explique le président Régis de Jorna, à l’après-midi. Et encore : "_les conditions pour obtenir la venue de Peter Cherif devant une visioconférence sont très délicates_. On a essayé de ne pas avoir recours à la force publique. Je vous passe les détails, mais voilà les circonstances qui font qu'on est toujours en attente". Finalement, le voilà. Crâne rasé, pull gris, menottes aux poignets. Il n’est pas accompagné d’un avocat, bien qu’il soit par ailleurs mis en examen dans un volet disjoint de ce dossier. “Pouvez vous donner votre nom, âge, domicile et profession?”, l’interroge le président, selon la formule consacrée. Mais Peter Cherif n’a nullement l’intention de respecter les règles en vigueur de la cour d’assises. “Au nom de Dieu et d'Allah le miséricordieux. Que sur le prophète Mohamed soit la meilleure des bénédictions et la meilleure des prières”. La salle se tend, soupire, gronde. Imperturbable, le Peter Cherif ajoute : “c'est le seul témoignage que je vais vous apporter aujourd'hui.” 

À une première question du président, il précise toutefois : "je ne suis pas là pour provoquer. Je n'appelle pas au crime, mais les hommes à ouvrir les yeux sur la réalité de Dieu”. Le ton est donné. Qu’importe notre envie de comprendre, le besoin pour la justice de disposer de tous les éléments possible dans le but de manifestation de la vérité. “Dans une de vos dépositions, tente le président, vous faites état de la souffrance des victimes et nombre de personnes dans cette salle essaient de comprendre. Que pouvez-vous leur dire?". Peter Cherif garde le silence. _"_On ne vous demande pas des choses sur vous, mais sur deux personnes qui sont mortes - les frères Kouachi, ndlr - et dont vous étiez proches. Est-ce que vous pouvez nous en parler?" Peter Chérif garde encore le silence.  Il a ostensiblement reculé sa chaise, baissé la tête. Il lit, ce qui semble être un exemplaire du Coran.

Témoins liés à la filière d'armes de Claude Hermant
Témoins liés à la filière d'armes de Claude Hermant © Radio France / Matthieu Boucheron

"Je ne sais pas, je ne sais plus"

Mais Peter Cherif n’est pas le seul à refuser à la cour d’assises spécialement composée les explications qu’elle espère. Dans un tout autre registre, certes, plus poli, plus respectueux… mais pas forcément moins agaçant. Tour à tour les derniers témoins encore non entendus de la filière Claude Hermant défilent à la barre ou en visioconférence. Pour rappel, ce qu’on a appelé la filière Claude Hermant, c’est cette filière d’importation et de remise en état des armes qui ont fini dans les mains du tueur de Montrouge et de l’Hyper Cacher, Amedy Coulibaly. Cette filière a été jugée devant le tribunal correctionnel de Lille. Les autres maillons présumés de l’acheminement de ces armes sont dans le box des accusés. Et bouillonnent de voir ces hommes, libres, entendus comme témoins et délivrer le même message en boucle : “je ne sais pas, je ne sais plus”. 

Si l’on détaille un peu, il y a cet ancien employé de la friterie de Claude Hermant, friterie qui a aussi servi de cache d’armes. À chacune de ses réponses, le témoin tente d’en dire le moins possible. S’agace même : “vous allez me ressortir mes déclarations ?” [devant les enquêteurs, ndlr]. “Bah, oui, je vais vous les ressortir !” s’exclame le président. Qui l’interroge : “dans la friterie, il n'y avait que de l'huile et des pommes de terre ? Est-ce qu'il n'y avait pas d'autres choses?" À la barre, le témoin hausse les épaules : "bah des armes, c'est connu de tout le monde à Lille". À peine acceptera-t-il de détailler encore un peu : “beaucoup de scorpions, des kalachnikovs, des pistolets Tokarev”. Pour le reste, il n’a pas vu, pas entendu.

"Il y a peut-être eu un souci avec la gestion de la source"

Il y a ce gendarme lillois pour qui Claude Hermant était une source. Il témoigne derrière un écran blanc. Et annonce d’emblée : "je ne connais aucun des prévenus - devant la cour d’assises, il s’agit en réalité d’accusés, ndlr - de ce dossier.” Claude Hermant, explique-t-il, “nous a été présenté en 2013 par un douanier en nous disant que c'était quelqu'un qui avait des connaissances en armes et qui pourrait nous être utile." C’est ainsi qu’il devient informateur. “Il nous donnait des renseignements d'ambiance générale sur le trafic d'armes et trafic de stups" poursuit le gendarme. _Sauf que la réalité de l'informateur, c'est que c'est lui qui les vendait. Mais aussi qu'il les remilitarisait !_" s’exclame le président. "A aucun moment, on a constaté de commission d'infraction par cet informateur” maintient le gendarme d’un ton assuré. "Avec le recul, est-ce que vous n'estimez pas que votre service s'est fait berner par Claude Hermant?” insiste le président. Toujours pas. Le gendarme ne reconnaît pas le moindre dysfonctionnement de son service. Les SMS échangés avec Claude Hermant ? “Je n’en ai pas eu connaissance”. La rencontre du 7 mai 2014 pour laquelle il n’y pas eu de rapport écrit ? “Je ne m’en souviens plus”. Le contenu pour le moins interpellant de certains mails ? “Aucune idée”. 

A peine reconnaît-il du bout des lèvres qu’il “y a peut-être eu un souci avec la gestion de la source”. “Cette source”, rebondit alors Me Christian Saint-Palais, avocat d’Amar Ramdani, que vous avez vous-même payée avec de l'argent public, en fait elle fournissait les armes du crime. Si l’on vous accorde que vous l’ignoriez, comment était-il informé, selon vous?” Derrière le panneau opaque, l’ombre du gendarme hésite :  "sans doute parce qu'il était ancien militaire". Le pénaliste gronde alors : "ce qui m’étonne, c’est que vous ne soyez pas capable d'affirmer de manière ferme et péremptoire quelles qualités ce type avait pour pouvoir vous informer sur des armes. Alors que maintenant, nous on le sait : c'est qu'il les trafiquait !"

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