À l'audience du jour, dernières plaidoiries de parties civiles pour les victimes de l'Hyper Cacher et de Charlie Hebdo. Avec, pour clore cette phase du procès et avant le réquisitoire des avocats généraux lundi, le plaidoyer de Me Richard Malka, avocat historique de Charlie Hebdo pour la liberté d'expression.

Me Malka, avocat historique de Charlie Hebdo
Me Malka, avocat historique de Charlie Hebdo © Radio France / Matthieu Boucheron

L’audience a repris son cours. Celui d’avant la suspension de quatre semaines. Avant que l’état de santé du principal accusé, Ali Riza Polat n’occupe tout l’espace.  La salle, aussi, a retrouvé son public. Parties civiles venues écouter les plaidoiries de leurs avocats. Journalistes venus retranscrire les mots des derniers avocats à plaider. Avocats venus écouter leurs confrères. Car les plaidoiries du jour comptent parmi les plus attendues. Et puis le silence se fait. 

Me Maktouf : “Ce n’est pas de religion dont nous parlons, c’est bien d’idéologie”

La séquence du matin était consacrée à l’attentat de l’Hyper Cacher. La première à prendre la parole est Me Samia Maktouf. Elle représente Lassana Bathily, le magasinier du supermarché, devenu célèbre après avoir aidé des otages à se cacher au sous-sol dans les chambres froides, puis une fois sorti, les forces de l’ordre à préparer l’assaut. 

"À cette barre, Lassana Bathily a décrit son parcours : un parcours d'immigré arrivé en 2006. Il avait tout juste 15 ans. (...) Nous sommes le 9 janvier 2015, un vendredi. Jour de shabbat pour les juifs, jour de prière pour les musulmans. Lassana se trouve en sous-sol, en train de ranger la livraison du matin. Il comprend qu'il y a une prise d'otages, pense tout de suite aux frères Kouachi. (...) Lassana prend le monte-charge, une fois dehors, il court, les mains en l'air. Pris pour l'un des terroristes, interpellé, plaqué au sol. On lui pose des questions : combien êtes-vous ? Nous sommes une vingtaine. Vingt terroristes ? Non, je ne suis pas un terroriste. (...) Après une heure, menotté, c'est grâce à des collègues que Lassana a enfin été identifié. Son identité vérifiée, Lassana apportera une aide jugée précieuse par la police, dessinera un plan précis. (...) Lors des différents entretiens avec Lassana, je lui ai un jour posé cette question : et si vous vous étiez retrouvé face au terroriste ? Je lui aurais rappelé qu'il était de la même ethnie que moi. Je lui aurais parlé en soninké pour essayer d'établir un dialogue. (...) Lassana vit avec la peur. Aujourd'hui encore, il ressent une peur qui envahit toute son existence. La peur des représailles. C'est le syndrome du survivant. Un syndrome décrit par les victimes qui ont eu le courage de parler, en se succédant à cette barre.(...) Lassana vit avec la douleur. La douleur d'avoir perdu un ami proche, un compagnon de route, un frère, Yohan Cohen. (...)  À cette audience, j'ai vu l'idéologie de la secte de la buanderie longuement évoquée, cette secte dont sont issus plusieurs des accusés qui comparaissent devant vous. C'est là qu'Amedy Coulibaly leur faisait réciter les sourates du Coran à tue-tête. (...) Les accusés étaient totalement ignares de la religion.

Dans le box, un accusé, très attentif à sa plaidoirie, fait non de la tête. Me Samia Maktouf ne le voit pas, ne le regarde pas. Elle s’adresse à la cour. "Plusieurs accusés ne parlent même pas l'arabe. Ils ne lisent le Coran que phonétiquement. Pour leur donner une excuse pour semer la mort. (...) Votre cour juge-t-elle des seconds couteaux ou des fines lames du terrorisme ? Je suis convaincue que c'est les deux. Seconds couteaux car ils sont en deuxième ligne. Fines lames, ils l'étaient pour fournir armes et financement. (...) Durant les débats, monsieur Prévost nous a reproché de ne pas connaître les quartiers.” Cette fois, Me Maktouf se tourne vers le box, regarde l’accusé Willy Prévost : “bien sûr que nous connaissons les quartiers". Puis poursuit : "ces accusés sont là pour ce qu'ils ont fait. Ils sont soit les complices, soit les stratèges des terroristes. Ce n'est pas de religion dont nous parlons aujourd'hui devant votre cour. C'est bien d'idéologie. Une idéologie nourrie de mensonges et d'imposture. (...) Les accusés savent bien que le silence peut être une arme. Dans le grand banditisme, il y a l'omerta. Dans le terrorisme, il y a la taqiya. (...) Et puis après tout, pour les croyants de circonstance ou les convertis d'opportunité, vendre de la drogue aux kouffars c'est vendre de quoi les détruire. Alors ce qui est haram devient halal. (...) Mais qui peut être dupe ? Pas nous en tout cas. Pas votre cour. _Vous êtes de la justice des femmes et des hommes, celle de la République, de la laïcité. Et eux ne croient pas en la justice. Ils croient en la justice de Dieu, de leur dieu_. (...) Ce n'est pas parce qu'ils ne portent pas de barbe, ne s'habillent pas en qamis, vêtement religieux, qu'ils ne sont pas radicalisés. (...) Le verdict que vous rendrez ne consacrera pas seulement la justice, il rétablira la vérité, il affirmera les droits des victimes, il consacrera ce qui rassemble ici, par-delà leurs différences, toutes les parties civiles, à savoir l'État de droit.

Mes Samia Maktouf, Denis Smadja, Jérémie Boulay, Patrick Klugman et Franck Serfati ont plaidé pour les victimes de l'Hyper Cacher
Mes Samia Maktouf, Denis Smadja, Jérémie Boulay, Patrick Klugman et Franck Serfati ont plaidé pour les victimes de l'Hyper Cacher © Radio France / Matthieu Boucheron

Me Serfati : “Dire que juger c’est comprendre, c’est faux”

C’est au tour de Me Franck Serfati de s'avancer à la barre. "Ce procès s'est tenu dans des conditions parfaites et nous pouvons saluer l'État qui a mis énormément de moyens pour le déroulé de ce procès. Et je salue quant à moi la qualité des débats où chacun a pu s'exprimer. (...) Depuis le 2 septembre dernier, on parle des parties civiles. Mais celles-ci devront devenir des victimes. Et ce changement de statut passe inéluctablement par une condamnation pénale. Je vous demanderai du début à la fin une condamnation pénale. (...) Certains viennent avec des effets de manche dire que juger c'est comprendre. C'est faux. Laissons cette capacité de comprendre aux pédagogues. Vous, vous devez juger. (...) La reconnaissance de culpabilité nous l'avons dans le dossier, nous l'avons de la part des frères Kouachi qui viennent venger le prophète et de la part d'Amedy Coulibaly qui vient tuer des juifs pour les raisons que nous savons. (...) _Je vous demande de condamner sévèrement_. Parce qu'une condamnation sévère sera juste eu égard à la gravité des faits et compte-tenu de la personnalité des accusés présents dans le box. (...) Amedy Coulibaly avait raison sur un point : les juifs aiment la vie, oui. Ils sont dans la culture de la vie qu'il convient d'opposer à la culture de la mort. Nous avons besoin d'une condamnation ferme qui rappelle les valeurs de la République.

Me Smadja : "Des hommes indifférents, si utiles au terrorisme"

Après lui, Me Denis Smadja s’avance. Présent tout au long du procès, il a aussi fait le choix de rester plus discret. Et s’en explique dans sa plaidoirie pour la défense du couple qu’il représente : Brigitte et Serge, tous deux otages de l’Hyper Cacher et qui après s’être réfugiés au sous-sol, sont remontés dans le magasin sur injonction du terroriste. Des heures durant, ils ont eu peur pour leur vie. Ils ont aussi assisté à la lente agonie du jeune Yohan Cohen.  

"Si ce procès a beaucoup plu à l'un de mes confrères, je dois dire que mes clients n'y ont pas trouvé leur place, plaide d’emblée Me Denis Smadja, Brigitte a eu tellement peur en venant à la barre de heurter les parents de Yohan Cohen. La veille au téléphone, elle n'arrivait pas à prononcer certains mots sans s'étrangler. Elle m'a dit : "j'ai eu honte de moi”. Parce qu'elle s'était bouchée les oreilles. (...) Elle a eu aussi cette phrase : "on aurait tellement dû le prendre dans nos bras pour qu'il ne soit pas seul". Depuis six ans leur quotidien, ce sont des cauchemars et des crises d'angoisse. Des crises d'angoisse telles que l'un et l'autre ont dû par moment se faire hospitaliser en service psychiatrique. (...) Aujourd'hui, ils tiennent grâce aux médicaments. Ils n'en prennent pas tous les jours mais presque. Serge a eu cette phrase : "on a pris 20 kilos et on a vieilli de 10 ans". (...) Pour être indemnisée Brigitte a dû convaincre un psychiatre qu'elle ne simulait pas sa souffrance. C'est aussi ça les conséquences économiques de cet attentat. (...) Beaucoup trop de gens se sont invités à ce procès comme à une tribune médiatique. J'estime que vous ne jugez que les accusés : ni la famille Bush, ni Mediapart, ni les bobos de gauche comme j'ai pu l'entendre. (...) Ces accusés, je ne crains pas de dire qu'ils ne sont peut-être pas des terroristes fanatiques et antisémites. Je n'ai pas de certitude et pas de honte à l'avouer. Non, mais peut-être des hommes indifférents. Qui sont si utiles au terrorisme."

Me Boulay : "Papa était le plus gentil du monde"

Avec Me Jérémie Boulay, c’est de Philippe Braham qu’il est question. Ce père de famille est l’une des quatre personnes assassinées à l’Hyper Cacher. Sa veuve, Valérie, est venue témoigner à la barre dans les premières semaines de ce procès.  "Valérie Braham est morte lorsque son mari est mort. (...) Elle ne revit chaque seconde que par un besoin vital, la promesse qu'elle a faite à ses trois enfants : de tenir, tenir et encore tenir. Je porte les larmes de celle qui en a tant versé avant vous. (...) Un nom, une balle, un mort. Là où Braham fleure l'Orient, la Mésopotamie, un homme en a décidé autrement et l'a assassiné, frappant le destin de son épouse, de trois enfants et de tous ceux qui l'aimaient. (...) Ce qui est terrible dans la vie c'est le caractère irréversible des choses, la fatalité contre laquelle vous ne pouvez rien. Et la plus dure des fatalités est l'absence de celui que vous aimez. On se raccroche à des souvenirs, des images. Mais tout cela est fugace. (...) Valérie Braham vous a dit : “je ne sais pas ce que je vais raconter à mes enfants plus tard. Ils savent que c'est un méchant qui a tué papa, mais ils ne comprennent pas pourquoi : papa était le plus gentil du monde”. (....) Pour Valérie Braham, pour ses enfants, la vie a continué. La vie doit continuer. La vie, rien que la vie. Ce sera pour moi, pour elle, et j'espère pour tous, le plus important à retenir dans ce procès."

A son tour, Me Eric Najsztat plaide notamment pour l'ancien directeur de l'Hyper Cacher, blessé par Amedy Coulibaly mais parvenu à s’enfuir au tout début de la prise d’otages : "Je vais retourner chez moi en Israël, je serai en sécurité, je serai armé." Ce sont les derniers mots de Patrice Oualid dans ce dossier. J'y souscris complètement. (...) Pourquoi nous sommes là ? Je crois que nous sommes là pour mettre un nom. Un nom sur l'ennemi, le parasite. Et peut-être y trouver un vaccin. (...) C'est à vous maintenant de dire que c'est la vie qui gouverne avec la raison et la liberté qu'elle vous donne."

Me Klugman : “Pourquoi les juifs?”

Pour conclure la matinée, Me Patrick Klugman, lui, a choisi de consacrer sa plaidoirie à la question antisémite, à la fois omniprésente dans le récit des faits et grande absente du débat judiciaire, selon lui. Alors, au-delà de ses clients, survivants de l’Hyper Cacher, certains cachés dans les chambres froides au sous-sol, d’autres otages directs du terroriste Amedy Coulibaly, au-delà de ces hommes et femmes, c’est au nom de tous les juifs français qu’il s’est avancé pour plaider. 

"Comme tous le monde, j'ai toujours entendu parler du terrorisme. Mais depuis le 7 janvier 2015, le terrorisme c'est un sanglot. Celui d'un homme, de Patrick Pelloux. (...) Ce procès qui nous a semblé certains jours impossible et d'autres maudit. Je ne sais pas si c'est un procès pour l'histoire, mais l'histoire de ce procès mérite qu'on s'y attarde un instant. (...) Jamais un procès contre le terrorisme en France ne s’était tenu dans un tel environnement de terreur. Jamais dans les annales de notre justice, ce qui se juge ici n’aura eu tant de conséquences sur ce qui se joue dehors. Jamais ! (...) La terreur que vous jugez malgré des mesures de sécurité inédites, s’est répandue jusqu’ici, dans cette salle, jusque sur nos rangs, visant particulièrement certains de nos confrères. Elle est partout. Elle devant vous. Elle est parmi nous. (...) Ils veulent nous assassiner pour un bout de dessin et nous leur brandissons, comme arme suprême, un bout de papier sur lequel on a écrit Constitution ou déclaration des droits de l’homme ou du citoyen. (...) Les victimes que nous représentons ont été présentes à chaque étape de la procédure. Avant le sentiment parfois de gêner, parfois d'être trimbalées. Mais elles ont été là. (...) Les faits ont commencé bien avant les 7, 8 et 9 janvier 2015. Au nom du djihad, on avait déjà attenté à Charlie Hebdo avant 2015. On avait déjà tué des représentants des forces de l’ordre avant 2015. On avait déjà tué des juifs avant 2015. (...) Depuis trop longtemps ceux qui ont été visés que parce qu’ils étaient juifs, ont subi un mépris terrible. Ce mépris précède de loin les attentats de janvier 2015 et même leurs prémices que je viens d’évoquer. (...) Il a fallu attendre le 11 janvier 2015, pour qu’un pays se lève, proclame que lorsque l’on vise des policiers parce qu’ils nous protègent, des journalistes parce qu’ils écrivent et des juifs parce qu'ils sont juifs, on porte atteinte aux intérêts de la nation. (...) Vous l’avez entendu de la part de ceux qui ont eu le courage de venir et vous l’avez compris : on ne survit pas indemne à un attentat. Ce sont des vies certes pas interrompues, mais brisées qui se sont échouées ici et qui s'accrochent à votre barre.

Me Patrick Klugman s'adresse aux accusés, sans pour autant les regarder : "à notre place, nous devons vous écouter car c’est vous qui êtes jugés. Mais nous pouvions tout de même espérer autre chose que ce concert de déni, ce concours de la défausse que le box de gauche a lancé au box de droite. (...) Avec Polat vous avez tout. D’abord sa proximité avec Coulibaly. 22 rencontres physiques entre le mois de novembre et le 7 janvier. 22 ! Polat c'est le fournisseur, le bras armé, le logisticien en chef de Coulibaly. (...) Soyons honnête. La connaissance du dossier de monsieur Polat impressionne. Mais pas autant que ses dénégations nous glacent. Car il est certain que sans lui, il n'y aurait rien eu. (...) Nous n'avons entendu ici que du déni, des dénégations. On aurait aimé que quelqu’un dans ce box se demande, même pas pour s’accuser : et si ce je n’avais pas été là, qu’est ce qui se serait passé ? On accuse le bourreau, mais le pire c'est encore d'être son valet. (...) Comment, alors que mes clients ont été exposés à un risque de mort immédiat, la procédure retient une simple séquestration ? Comment, alors qu’ils n’ont été visés que parce qu’ils sont juifs, la procédure ne dit rien de la circonstance aggravante de l’antisémitisme ? (...) Qui peut nier que pendant 4 heures la menace de mort a été permanente et générale, pour toutes les personnes dans l’Hyper Cacher ? Ils étaient promis à la mort. Tous, même ceux qui se cachaient."

Je vous prie de bien vouloir prendre en compte la demande impérieuse de requalification des faits et de juger que mes clients ont été victimes d'une tentative d’assassinat terroriste aggravée par leur appartenance à la religion juive. (...) Une question transperce notre audience, la transcende, elle la précède, elle la dépasse : pourquoi les juifs ? Les djihadistes n'ont que la haine des juifs au bout de leur sourate. (...) Nous attendons des mots simples et justes. Nous attendons juste un simple mot, singulièrement absent de cette procédure : l’antisémitisme. Je veux qu’il entre dans cette cour comme il est entré dans l’Hyper Cacher. Je veux qu’il entre dans votre verdict. (...) Savez-vous combien de fois le mot antisémitisme apparaît dans l’ordonnance de mise en accusation qui saisit votre cour ? Combien de fois ce mot qui cause le crime est-il mentionné sur 271 pages ? Une seule. Et pour le contester. (...) On tue des journalistes, on tue des policiers, on tue des juifs… mais les assassinats de juifs sont devenus, pardon, tellement rituels, que ce sont les seuls que l’on n’interroge plus. (...) Personne ne mérite de mourir sauvagement. Mais le policier choisit d’être policier, le journaliste choisit d’être journaliste. Mais quand c’est votre naissance que l’on vous reproche, il n’y a aucun échappatoire possible. (...) Depuis le 9 janvier 2015, chaque français juif qui fait ses courses sait qu’il prend un risque de mort. Depuis le 9 janvier 2015, chaque juif de France sait qu’il est une cible. Je vous demande d’emporter cette phrase avec vous dans la salle des délibérations. (...) Votre verdict ne changera rien, nous le craignons, à la sécurité des français de confession juive. Mais _en écrivant simplement que des Français ont été visés parce qu’ils étaient juifs, vous proclamerez l’indivisibilité du peuple français et de la République_. (...) Alors je ne sais pas si la terreur cessera, je ne sais même pas si la justice aura été faite, mais au moins elle aura été dite."

Mes Marie-Laure Barré et Nathalie Senyk, avocates de plusieurs victimes de Charlie Hebdo.
Mes Marie-Laure Barré et Nathalie Senyk, avocates de plusieurs victimes de Charlie Hebdo. © Radio France / Matthieu Boucheron

Pour l'audience de l'après-midi, il y a plus de monde encore. Toute l'équipe de Charlie Hebdo est là. Car c'est d'eux qu'il va être question. Avec, à la place d'honneur, celle qui viendra clôturer les plaidoiries de parties civiles, l'avocat historique du journal, Me Richard Malka. Mais avant lui, ce sont trois femmes qui portent la parole des familles des morts et des survivants de Charlie Hebdo

Me Hennemann : "La nuit n'est pas définitive"

La première d'entre elle, Me Raphaëlle Hennemann s'avance. Elle choisit d'évoquer tour à tour ceux qu'elle représente, dont "la première à avoir témoigné à cette barre : elle vit avec la peur chevillée au corps depuis 5 ans. Cela lui a fait prendre du poids, perdre ses cheveux, ça l'empêche de prendre les transports en commun, raison pour laquelle elle n'est pas là. (...) Elle voulait dire aux accusés qu'elle était innocente et très en colère contre eux. Elle leur en veut d'être responsable de son malheur, quel que soit leur rôle. Ils n'auraient rien vu, rien entendu. Les débats ont montré que le mot d'ordre était : sauve qui peut. (...) On dit que c'est de l'obscurité que jaillit la lumière et que la nuit n'est pas définitive. (...) Le 7 janvier 2015, Bernard Maris était habillé élégamment. Un costume Agnès B. Avec sous son costume, un T-shirt avec un dessin représentant deux djihadistes armés avec à leurs pieds, plusieurs cadavres. Ils disaient : "Dieu est amour".

"Pour lui, la publication des caricatures par Charlie Hebdo était un acte de grand courage politique. Il avait une grande admiration pour les artistes. Il avait le profil parfait pour entrer à Charlie Hebdo. (...) Elsa Cayat aussi voulait embrasser la vie. Elle était psychanalyste, brillante et avait beaucoup d'intuition. Elle voulait renvoyer ses patients à ce qu'ils avaient vraiment au fond d'eux. (...) Elsa Cayat aimait la fête, le champagne, fumait plusieurs paquets de cigarettes par jour. Tout ce que les terroristes détestent. Elle avait aussi tout pour rentrer à Charlie Hebdo. (...) Il nous reste et pour toujours une œuvre considérable. Les vidéos, leurs écrits, leurs dessins évidemment. C'est un héritage incroyable qu'ils nous laissent. Cet héritage c'était leur idéal : celui de la liberté, du partage et de la vie pleinement vécue."

Me Barré : "vous avez entendu des parties civiles se dire sans haine"

À sa suite, Me Marie-Laure Barré. Avec sa consœur Nathalie Senyk, elle fait partie des quelques avocats indéfectibles de la partie civile. Présente à chaque audience, ayant épluché le dossier jusque dans ses moindres arcanes. “Vous avez entendu devant vous plusieurs parties civiles. Les survivants : Riss, Coco, Angélique Le Corre. Maryse Wolinski n'a pas pu venir témoigner tant la douleur est insupportable. (...) Vous savez comme cette audience est douloureuse pour eux. Comme il leur a été difficile de venir témoigner. Il vous appartient de juger en prenant compte des conséquences de ces actes monstrueux. (...) Vous avez entendu des parties civiles se dire sans haine et sans sentiment de vengeance, ce qui est rare. L'accusé n'a pas l'obligation de dire la vérité. Et nous avons aussi le droit de dire que nous ne sommes en rien convaincus. (...) Monsieur Polat est un proche, voire le plus proche de Coulibaly, comme un soldat face à son commandant."

Dans le box, Ali Riza Polat s'énerve, invective l'avocate. Marie-Laure Barré poursuit, imperturbable, haussant juste la voix pour couvrir les grommellements de l’accusé. "On a eu droit à tout pour contourner les évidences : les menaces, les insultes. (...) L'histoire que vous vous êtes construite avec votre grande connaissance du dossier, monsieur Polat, ne tient tout simplement pas la route. Et il n'est pas le seul. (...) Concernant les armes de Lille, nous avons été enfouis de la même manière sous les mensonges tenant à nous faire croire que les armes seraient arrivées toutes seules dans les mains de Coulibaly. (...) Entre les problèmes contagieux de mémoire, les "j'ai menti parce que lui aussi a menti", il émane des débats une confusion apparente, sciemment entretenue. Mais pour les victimes, elles se retrouvent un peu plus plongées dans une incompréhension douloureuse. Face à ces questions, ces mensonges, se tiennent les parties civiles. Indéniablement debout. J'ai le souvenir de ma première rencontre avec les Charlie, ce devait être fin janvier 2015. Nous avons pourtant ri. Avec ces rires, j'ai le sentiment d'être avec des copains. Pour Riss [directeur de Charlie Hebdo, ndlr], il y a la douleur physique dont il ne parle pas. Le bras qui le fait souffrir à chaque fois qu'il dessine. Pour tous, la peur qu'on n'a pas vu venir. (...) Riss dira : pour moi, ils sont toujours à côté. Et le journal continue. Afin que s'ils revenaient, ils se sentiraient toujours chez eux. (...) _Riss vit comme d'autres sous protection de la police. Pas de spontanéité. Un désir d'enfant qu'il faut oublier_. Une vie sociale nécessairement réduite. Pas d'amis chez soi. Riss disait à cette barre : c'est le combat d'une vie. On n'a pas à regretter.(...) Pourquoi la République n’a pas protégé ces dessinateurs et journalistes ? Pourquoi la garde a-t-elle été allégée ? Autant de douloureuses questions qui restent sans réponse. (...) Ce rire, cet humour qui les a tous rassemblés à Charlie. Le rire tonitruant d’Elsa Cayat. L’humour de Bernard Maris. Toujours pour faire réfléchir. (...) La vidéo de la sortie des locaux de Charlie des frères Kouachi est édifiante. Désincarnés, posant tranquillement la kalachnikov sur le toit de la voiture alors qu’ils viennent de tuer 11 personnes et d’en blesser d’autres. Quelle dose d’inhumanité pour en arriver là ?"

"Les accusés qui étaient si proches de Coulibaly vont nous faire croire qu’ils n’en ont rien su ? Ce n’est pas crédible. (...) Les rires de monsieur Alwatik, au téléphone, le 15 janvier. Nous sommes 8 jours après les attentats. Son interlocuteur l’appelle “frère Charlie” et ça rit. Ca rit ! Ces rires sont glaçants. (...) Mais pour qui se prennent ils à prétendre dans leur vanité boursouflée éradiquer le rire de la surface de la terre ? C'est l'humanité qu'ils essaient d'éradiquer. (...) Ce moment d'audience si particulier où nous nous sommes tous, je dis bien tous, retrouvés à sourire devant les dessins de Charb m'avait fait rêver d'une plaidoirie avec le rire pour fil rouge. Je n'y suis pas arrivée. (...) Je terminerai en reprenant leurs mots. Riss : un jour c'est sûr, on se retrouvera tous. Elsa : déconstruisons le noir et nous verrons le bleu. Et les mots doux et si poétiques de Bernard Maris disant à sa fille Gabrielle : regarde comme le ciel est bleu !"

Me Senyk : "Libres, ils le furent et ils le sont tous"

Au tour de Me Nathalie Senyk, pour d’autres victimes de Charlie Hebdo, de livrer sa plaidoirie, tout au long de laquelle elle a choisi de revenir sur cette journée d’audience terrible où ont été projetées les photos de la salle de la rédaction de Charlie Hebdo après l’attentat des frères Kouachi. "Tout a commencé par le feu et ce n'était qu'un début. Là où l'on brûle des livres, on finit par brûler des hommes. (...) La vision des corps amis, enchevêtrés, dans la salle de rédaction, le cœur même de l'expression et de la création. Ils ne se quitteront décidément jamais. Jamais plus. Liés par l'amitié, la politique, une vision du monde. Liés par Charlie. (...) Et Simon Fieschi, si proche des ombres tueuses. Il vient d'envoyer quelques messages à son amoureuse qui séjourne loin de lui. Et a posté à 11h28 un dessin d'Honoré. Dans les secondes qui vont suivre, Simon va être transpercé par une balle de kalachnikov. (...) Et l'on voit Simon plaqué dans son fauteuil, inerte, les bras ballants. Après avoir perdu connaissance, Simon s'est réveillé dans un sarcophage. Il est venu dire à cette barre les effets d'une balle de kalachnikov. (...) Regretter finalement de ne pas être mort. Demander à la femme que l'on aime de partir, de reprendre sa liberté. Car comment infliger à la femme que l'on aime cette vie, la sienne désormais. Pas de chance Simon, tu es tombé sur plus résistante que toi. (...) Se rendre compte que la douleur et la souffrance ont remplacé le toucher. Alors Simon sur son lit trouve une solution : il va marcher dans sa tête. Tous les jours, il va faire des pas, des kilomètres de pas. Chaque mouvement arraché à la douleur. (...) Simon avec ce visage presque adolescent ne se plaint jamais. Vous l'avez vu tous les jours à votre audience. Et il se couvre en fin d'après-midi les jambes avec son blouson parce que le froid l'envahit. (...) _Simon n'est ni une victime, il vous l'a dit, parce que pour lui cela impliquerait d'être passif et pourquoi pas plaintif. Ni un rescapé. Il est un survivant_. (...) En face de Simon, des arrangements à la petite semaine. Des mots vides de sens parce qu'il faut bien vous répondre. Des idées sans vie pour tenter de sauver la sienne. Des armes en nombre pour Coulibaly.  (...) J'ai sans doute comme vous cette image et elle ne me quitte plus : ces fusils pointés et qui se déplacent. Une minute 49 secondes. La banalité du mal."

Après Simon, les ombres se sont déplacées vers Frank Brinsolaro. Franck Brinsolaro, qu'on se le dise, était un flic d'exception. (...) Poussons maintenant la porte de la salle de rédaction, n'ayons pas peur. Cabu s'y trouve. Il est heureux. Charb est déjà à son bureau et dessine, comme toujours c'est le premier arrivé sur place. Il porte son pull à rayures rouges et bleues, bien connu par ses parents. (...) Luz est en retard, c'est son anniversaire et ça va lui sauver la vie. Tignous est déjà là et Coco le chambre parce que pour une fois il est à l'heure. Mustapha est là alors qu'il n'aurait jamais du l'être, il ne venait que le lundi pour corriger. (...) Cabu, comment pourrais-je vous parler de Cabu ? La tâche est immense. C'est LE dessinateur absolu. Que nous connaissons tous, toutes générations confondues. Riss me disait encore hier : "il savait tout dessiner". Toute sa vie il a combattu les armes. (...) Cabu a été assassiné. Il a été assassiné par des balles de kalachnikov. Celles qu'il haïssait. C'était un être cultivé et fin. Cabu avait 77 ans. Il dessinait aussi pour les enfants. Et la première phrase qu'il leur disait c'était : "et toi ? tu dessines ? (...) Cabu était aussi à l'affût des jeunes, des jeunes dessinateurs. Il aimait les former, les encadrer. Riss me disait qu'il leur a tout donné. Il a transmis tout ce qu'il a pu pour que cette génération talentueuse puisse prendre la relève. (...) Lorsque Cabu est là, Charb n'est jamais très loin. Charb c'était l'hyper politique. Tout ce qui n'est pas politique ne l'intéressait guerre. Il était honnête, pur, sans posture. Il était engagé. Politiquement engagé. Socialement engagé. (...) Le trait de son feutre était constant, comme ses convictions. Charb voulait toujours dessiner. Déjà à l'école maternelle, il dessinait. Et c'est vrai que Stéphane faisait bien marrer ses parents et son frère. (...) Et puis il y a le dernier dessin publié dans Charlie _ce mercredi. Le titre : "toujours pas d'attentats en France. Attendez, on a jusqu'à fin janvier pour présenter ses vœux"L_. La colère fait place au dessin. La colère de ceux que je représente. (...) Charb est mort assassiné, comme ses amis. Simplement pour quelques dessins. L'avez-vous vu ? Son cercueil lors de ses obsèques a été porté par six hommes. Six officiers de sécurité qui l'ont protégé au fil des années. Merci à vous. (...) Avant de quitter la salle de rédaction, je voudrais vous dire à quel point Jeanne et Marie Verlhac, les deux filles aînées et aimées de Bernard Verlhac, Tignous, m'ont émue. (...) Leurs premiers mots : c'était important pour nous, on voulait parler de Bernard Verlhac, dit Tignous, dit papa. Le papa dont elles étaient fières, qui leur plantait un palmier sur la tête le matin parce que c'était la seule coiffure qu'il savait faire. (...) Louisa, elle, est seule. Parce que pour Lounis son jeune frère, c'est insurmontable. Armelle, leur mère a porté la douleur et la lourdeur de cette procédure avant d'être fauchée par une tumeur au cerveau, laissant ses enfants seuls. Louisa est ici pour Mustapha. (...) Mustapha ne vient à Charlie que le lundi mais ce jour-là il était là pour corriger un hors-série. (...) Pendant toutes ces années, Louisa ne pouvait et ne voulait rien entendre sur la mort de son père. Elle s'était protégée des écrans. Elle essayait simplement de mettre un pied devant l'autre et d'avancer avec son jeune frère. Elle y est parvenue. (...) Cécile Thomas doit sa survie en partie au hasard. Car elle se trouvait dans la salle de rédaction quelques instants avant l'arrivée des ombres. Elle doit aussi sa vie à Franck qui a dit : "ça ce n'est pas normal". Et ce sont ces mots qui lui ont fait quitter la salle. (...) C'était une scène de guerre. En raison de quoi ? En raison de ces armes. (...) Et Riss. Riss a si peu parlé de lui. Sans doute parce qu'il ne cesse de penser à eux. Il suffit d'ouvrir un numéro de Charlie et ils sont tous là. Il y a une puissance qui ne s'éteindra pas.

Quelques heures plus tard, aux alentours de 20h25 : Romain. Romain fait son jogging sur la coulée verte. Et il se fait tirer dessus. Il doit sa survie à sa rapidité et parce qu'il connaissait les lieux. Il a slalomé entre les balles. Cinq balles tirées. (...) Romain n'est pas là aujourd'hui. Parce qu'il n'en peut plus. Romain n'en peut plus. Il a été touché au bras, à la jambe, aux intestins. Il s'accroche à ses souvenirs, ce face-à-face hypnotique. (...) _Ce qui est sûr à 100% c'est que l'arme qui a été utilisée à l'encontre de Romain, Coulibaly la détenait à l'Hyper Cacher_. J'ai la conviction que tout est intimement lié. (...) Romain a rencontré la mort, a affronté des douleurs semblables à celles de Simon. Il a traversé ce trou noir avec la détermination qui se retrouve chez certains d'entre nous. Il est aujourd'hui photographe et a mis de la couleur. Fini le noir et blanc. (...) Romain est un homme libre. Libres il le furent et ils le sont tous.

Me Malka :"ils continueront à nous tuer parce qu'ils détestent nos libertés"

Enfin c’est à lui. À lui, Me Richard Malka, avocat historique de Charlie Hebdo d’assumer la difficile tâche de clore la parole des parties civiles, de plaider pour ce journal qu’il accompagne depuis ses 23 ans, de porter la voix de ses amis. Et de se battre, une fois encore, pour la liberté d’expression. 

"Le temps qui passe, les défauts d'une ordonnance, les insuffisances aussi. Tout cela ne peut rien changer à la profondeur de notre chagrin. (...) Les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher ont un sens qui dépasse les actes commis : ils ont un sens politique, idéologique, métaphysique. Ils convergent vers le même objectif. Quand Coulibaly tue des juifs, il ne tue pas que des juifs, il tue l'Autre. (...) Charlie Hebdo c'est l'Autre. L'Autre libre, libertaire, qui s'exprime librement et qui se rit des fanatiques. Comment faire dans une cour d'assises quand je sais bien que l'objet c'est d'analyser des faits et pas forcément de protéger la liberté et la diversité. (...) Je crois qu'il faut accepter qu'il y ait deux procès en un. Ces crimes ne sont pas que des crimes comme d'autres et ce procès ne peut pas être qu'un procès comme un autre. Il doit assumer sa dimension symbolique. (...) Et rien dans le code de procédure pénale n'empêche une cour d'assises de prendre en compte cette dimension symbolique. Vous avez un espace de liberté dans la motivation de votre avis. (...) Je veux plaider pour aujourd'hui, pas pour demain. Pas pour les historiens ou le futur. Parce que le futur c'est virtuel. C'est à nous de crier, de chanter, de parler pour couvrir de nos voix le son hideux des kalachnikovs. (...) C'est à nous et à personne d'autre de nous battre pour rester libre. Mais encore faut-il pouvoir le faire sans être abattu par des kalachnikov. Pendant ce procès un enseignant a été coupé en deux, pardon pour ces mots si horribles. (...) Ces terroristes nous disent : vos cours d'assises, vos lois, on n'en a rien à faire. Ils nous disent avec un hachoir et un couteau, on fera plier 60 millions d'habitants. Et la question c'est de savoir ce que nous leur répondons. (...) Alors certains disent et je le lis tous les jours : il faut arrêter les caricatures. Comment peut-on penser cela avec une once d'honnêteté intellectuelle ? (...) On pourra abandonner tout ce que l'on veut. Ils continueront à nous tuer jusqu'à ce qu'ils nous transforment en poisson rouge tournant en rond dans un bocal. Ils continueront à nous tuer parce qu'ils détestent nos libertés. Pendant ce procès, nous avons reçu des milliers de menaces à Charlie Hebdo. Et pire encore, mais je ne peux pas vous en parler. Et nos vies sont devenues bien difficiles. Et elles le deviendront encore plus après. Alors qu'au moins ça serve à quelque chose. (...) Ils veulent nous terroriser et nous faire peur. Et il faut leur répondre. Alors comment en est-on arrivé là ? Qu'est-ce qui se joue dans cette drôle de guerre qui oppose des dessinateurs à des fanatiques avec des armes de guerre ?

"L'histoire que je vais vous raconter c'est notre histoire. Et c'est aussi l'histoire, messieurs, qui vous a amenés dans ces boxes. J'espère qu'elle vous intéressera. (...) Pourquoi Mustapha Ourrad a été tué ce 7 janvier 2015 ? Il était capable de parler pendant des heures de l'emplacement d'une virgule et de la concordance des temps. C'est important la concordance des temps. Ça n'a pas toujours été le cas à cette audience. Mais je vais rendre hommage à monsieur Polat qui le 27 octobre a dit à cette audience : "vous voudriez des réponses qui vous satisfassent". C'est pas évident l'usage du présent du subjonctif. Et Mustapha aurait aimé ça. Mais il n'est plus là. (...) Le monde a cédé devant l'obscurantisme et ceux qui détestent les libertés ont gagné. Ils ont senti le sang de nos démocraties et ça leur a donné de l'appétit. (...) _L'histoire du blasphème en France commence en 1740 et Cabu en est l'héritier_. Il aurait adoré être là parce qu'il aimait tellement dessiner les procès. Cabu qui caricaturait toutes les institutions, en particulier l'armée. (...) Nous sommes en 1740. Une dizaine d'hommes ont changé le monde. On les a appelés les encyclopédistes. Ils ont changé le monde parce qu'ils ont décidé de le regarder sans Dieu. (...) En quelques années, parce qu'on a changé de paradigme, toutes les valeurs vont changer. Et les révolutionnaires ne sont que les enfants des encyclopédistes. Et ils vont décider de rendre hommage aux encyclopédistes en sanctuarisant la liberté d'expression."

On n'a pas le choix. On ne peut pas renoncer à la libre critique des religions. On ne peut pas renoncer aux caricatures de Mahomet. Ce serait renoncer à notre histoire, à l'esprit critique, à l'égalité des hommes et des femmes, à l'égalité pour les homosexuels. (...) Ce serait renoncer à la liberté humaine pour vivre enchaînés. Ce serait renoncer à la liberté d'emmerder Dieu, monsieur le président. Et ça Cabu, tout gentil qu'il était, n'y aurait jamais renoncé. Et nous n'y renoncerons jamais. Jamais ! Jamais ! (...) Le combat de Charlie Hebdo c'est aussi un combat pour la banalisation de l'islam. Un combat pour qu'on regarde cette religion comme une autre. Et en faire une exception serait le pire service qu'on pourrait lui rendre. (...) Ceux qui souillent l'humanité ce sont ceux qui tuent les innocents. Ceux qui enferment de pauvres blasphémateurs. (...) Ce qui souille l'humanité c'est cette absence de doute. C'est ce puissant venin de l'idéologie victimaire qui transforme des êtres humains en machines à tuer. (...) Ce dont on veut nous priver c'est de critiquer le fanatisme religieux. Et ça ce n'est pas possible. L'ancêtre de Charlie Hebdo c'était Hara Kiri. Le slogan de ce journal c'était : "si tu ne peux pas l'acheter, vole-le". Voilà ce qu'était l'ancêtre de Charlie Hebdo. (...) Le premier numéro de Charlie Hebdo va être consacré à la censure. C'est l'ADN de ce journal. Nous ne pouvons pas abandonner ce combat là. En 1992, l'équipe se reforme. Et je me revois rédigeant les statuts de ce journal, probablement bien mal. J'avais 23 ans à l'époque. (...) La libre critique des religions. Pas des hommes croyants. Ça c'est du racisme ou de l'antisémitisme. Mais la libre critique des idées, des croyances. C'est essentiel sinon on sombre dans l'obscurantisme. (...) Ce journal continue à vivre monsieur le président. Il vit dans un bunker, mais il vit. Il vit entouré de policiers, mais il vit. Il vit sous les menaces. Il vit après une année 2015 dont je ne peux même pas vous parler tant elle a été douloureuse. (...) On ne peut pas tuer une idée. Ils pourraient tous nous tuer, ça ne servirait plus à rien. Parce que Charlie _est devenu une idée_. Ça ne sert à rien de continuer à essayer. Parce qu'ils en ont fait un symbole. (...) C'est le combat éternel de la barbarie contre la civilisation. La civilisation n'est pas coupable. Les caricatures ne sont pas coupables. Ce qui est coupable, c'est la barbarie et rien d'autre. (...) On a semblé vous reprocher de parler de religion. C'est quand même incroyable. Pour des crimes commis au nom de "Allah Akbar, on a vengé le prophète". C'est comme si on reprochait à un toxicomane de parler de trafic de drogue.

"Je ne me prononcerai pas sur la culpabilité des hommes qui sont dans ces boxes. Mais pour moi, ceux qui ont connu Coulibaly ont tous commis un crime : un crime d'indifférence. Ils savaient qu'il avait été poursuivis pour terrorisme. Ils savaient qu'il était violent. (...) _Monsieur Coulibaly parlait à qui voulait l'entendre de la persécution des musulmans dans le monde. Il était obsessionnellement antisémite_. Et ça se voyait forcément. Et vous avez forcément dû le voir. (...) Vous n'avez pas pu ne pas voir que cet individu dangereux qu'il était aussi obsessionnellement antisémite. Et pourtant chacun à votre tour vous l'avez aidé. (...) Avec un tout petit peu de morale, de prudence et d'intelligence, tous les voyants étaient au rouge. Or, de la morale, de la prudence, de l'intelligence ils en ont. Je trouve qu'ils en ont. Monsieur Polat qui connait son dossier par cœur, qui voit les failles. (...) C'est monsieur Prévost qui nous livre un bout de vérité. Il nous dit : "on ne se pose pas de questions". C'est ça. Mais à un moment, ne pas se poser de questions, ça pose un problème. Et peut-être que ceux qui sont morts ne le seraient pas.

"Les religions sont le pire et le meilleur, elles ont structuré l'humanité et lui ont donné un million de morts. Et ne pas vouloir voir ça c'est ne pas vouloir voir notre part sombre à chacun. Et puis il y a eu l'incendie. C'est énorme l'incendie d'un journal. On aurait pu croire qu'il y ait eu unanimité. Et non. Le lendemain, il y a eu les accusations de racisme. La haine a été nourrie à plusieurs étapes. (...) Ces personnes savent-elles que depuis 1992, Charlie Hebdo est de tous les combats antiracistes? Ces personnes savent-elles que renoncer à cette liberté d'expression reviendrait à plonger dans le désespoir des millions de musulmans de part le monde. _Alors ces trois mois ont été tragiques, difficiles. Autant que ça serve pour que nous ne perdions pas nos rêves, nos idéaux, que nous ne tournions pas le dos à notre histoire_. Que nous ne soyons pas la génération qui aurait abandonné notre histoire. Mes derniers mots seront pour Charb. Et j'ai tenu à ce que Denise et Michel soient présents parce que je tenais à leur dire que leur fils était magique. Et que quand on en a marre, quand on a envie d'abandonner le combat, c'est à Charb que nous pensons. Charlie vivra !"